Décembre 1940 – novembre 1941
Monsieur le préfet aux champs
À l’automne 1940 le gouvernement demande aux préfets de lui envoyer un état de leur département, canton par canton. Une visite sur le terrain est fortement conseillée et doit être précédée d’une enquête des services préfectoraux, commune par commune, qui établira pour chacune : composition socio-professionnelle, problèmes économiques, sociaux, administratifs, financiers et les vœux des municipalités.
Le 31 janvier 1941 le ministre de l’Intérieur, Peyrouton, renouvelle la consigne en précisant que le préfet devra visiter au moins une fois par an chaque canton. Quant aux sous-préfets ils feront de même pour chaque commune de leur arrondissement. Le questionnaire initial est fortement enrichi d’un chapitre intitulé : « Situation politique ». Pour chaque commune doivent être mentionnés : l’état d’esprit de la population, l’attitude des magistrats municipaux, celle des fonctionnaires et « des personnes représentatives de la vie économique, sociale et politique de la commune ». Les anciens combattants et les parlementaires retirés de la vie politique ne sont pas oubliés.

| Le préfet visite le canton de Riaillé. (Le Phare, 8 août 1941) |
Le préfet Dupard commence sa tournée des cantons en décembre 1940. Il la terminera en novembre 1941. Après chaque visite il établit un rapport sur l’état d’esprit du canton en y joignant les rapports établis par le sous-préfet sur chaque commune. Nous disposons de toutes les synthèses effectuées par le préfet et de la plupart des rapports communaux. L’arrondissement de Saint-Nazaire fait exception car le sous-préfet s’est contenté d’un rapport pour la seule commune chef-lieu de canton.
Cette importante documentation est du plus grand intérêt pour qui s’intéresse à l’opinion publique. Encore faut-il connaître pour l’exploiter dans quelles conditions elle a été établie.
Quand le préfet se rend au chef-lieu du canton il écoute les doléances des maires réunis, les rassure, prêche la bonne parole puis, à son retour, rédige un rapport en se servant moins de ce qu’il a vu et entendu que des fiches établies sur chaque commune par ses services ou les sous-préfets.
Ces fiches ont été remplies, dans le mois précédent la visite, par le chef de cabinet du préfet ou du sous-préfet qui a reçu à Nantes, Saint-Nazaire ou Châteaubriant les maires, un à un.
Pour les 2/3 des communes nous possédons ces fiches à l’état brut. Les réponses y sont griffonnées au crayon en notes brèves. Pour les autres communes ces notes brèves ont été reformulées en phrases bien construites et dactylographiées.

| Première page du questionnaire devant servir à établir le rapport sur l’état de la commune de Mouzeil avant la visite du préfet. Le chef de cabinet le complète lors d’un entretien avec le maire de la commune le 6 juin 1941. Le rapport final sera enrichi d’une note d’un inspecteur des R.G. sur l’état d’esprit de la population. (ADLA 1673 W 58) |
Les fiches de la première catégorie révèlent qu’au confessionnal du chef de cabinet tous les maires convoqués n’ont pas la même assurance. Si les notables (bourgeois, aristocrates) habitués aux estrades déroulent des réponses organisées et argumentées, les paysans et les modestes, impressionnés ou prudents, font preuve d’une grande réserve. Le chef de cabinet doit s’employer pour les faire parler. Aux réponses qu’il griffonne sur la fiche on devine les questions : comment est considéré le chef de l’État ? Et son gouvernement ? Y-a-t-il des critiques ? Des opposants ? Écoute-t-on la radio anglaise ? Que pense-t-on de l’Angleterre, de l’Allemagne…. ?
Parfois les réponses sont longues à venir. Le fonctionnaire crayonne de petits dessins dans la marge. Comme il insiste le maire répond, évasivement : « certains », « quelques-uns ». Il se dérobe derrière le caractère de la population : « Ils sont peu expansifs et il est difficile de connaître leurs sentiments » (Soulvache, 8/09/41). Il en appelle aux dures réalités de la campagne : « Très absorbés par leurs travaux les habitants de cette commune ont peu de contact entre eux. Ils ne s’occupent pas de politique et ne critiquent pas le gouvernement » (Basse-Goulaine, 15/03/41).
Face aux maires peu bavards ou à ceux trop loquaces qui ont tendance à dépeindre l’état d’esprit de leurs administrés à travers le prisme de leurs engagements politiques préfet et sous-préfets utilisent les services des inspecteurs des Renseignements généraux qui effectuent la tournée de quelques communes avant la visite du préfet et rédigent eux aussi un rapport.
Les enquêteurs (chef de cabinet, sous-préfet…) n’échappent pas aux pesanteurs politiques du temps et aux effets de perception. À une vingtaine de reprises ils signalent le peu d’intérêt des populations pour la politique : « Population calme. Ne fait pas de politique… » (Saint-Lumine-de-Coutais). Que signifie cet apolitisme qui toucherait 10% des communes ?
Pour le chef de cabinet, le sous-préfet ou le préfet qui reprend leurs notes, l’expression « faire de la politique » est polysémique. Parfois cela signifie que l’on se situe à gauche de l’échiquier politique ou dans l’opposition au régime pétainiste. À contrario, ceux qui « ne font pas de politique » soutiennent le maréchal Pétain. C’est comme cela qu’il faut l’entendre à Saint-Lumine-de Coutais et dans une dizaine d’autres communes : « Population calme. Ne fait pas de politique. Très modérée. Partisans du Maréchal Pétain » (Saint-Lumine-de-Coutais). « Majorité favorable au Maréchal Pétain. Ne fait pas de politique » (Belligné).
« Faire de la politique » peut signifier aussi pour nos rapporteurs manifester ostensiblement ses opinions partisanes : « Ne se sont jamais occupés de politique qu’au moment des élections où les ¾ étaient conservateurs… » (Le Landreau). Les élections ayant été supprimées on comprend que dans ces conditions : « Les conversations ne roulent pas sur la politique » (Mouzeil) ; sans compter que le contexte incite à la discrétion.
On pourrait faire plus de cas de l’apolitisme de la dizaine de communes où le préfet rapporte, comme à Grandchamp : « Indifférents à toute politique, surtout préoccupés d’écouler les produits du sol avec le maximum de bénéfices ». Les dures réalités du quotidien peuvent effectivement détourner la population d’une politique qui se fait sans eux. Mais n’en est-il pas de même dans les autres communes où pourtant le rapporteur donne un avis sur le degré d’adhésion des habitants au régime du maréchal Pétain ? Ne sait-il pas fait abuser par le maire qu’il interrogeait comme nous l’avons signalé plus haut ? La fiche remplie au crayon de bois par le chef de cabinet du préfet pour la commune de Saint-Léger-Les-Vignes où il note à la volée les propos du maire en est, par ses incohérences, un bon exemple : « S’occupe pas de politique. La population est favorable au Maréchal Pétain. Subissent les événements sans chercher à les comprendre. Écoutent la radio. 20 postes ».
Riche de ce matériau et prévenu de ses limites livrons-nous à un tour d’horizon de l’opinion publique du département en 1941. Concernant l’adhésion des habitants au régime et à son chef il révèle un paysage contrasté. Ces contrastes s’évanouissent et l’uniformité s’impose quand on s’intéresse aux sentiments de la population vis-à-vis de l’occupant et de l’Angleterre.
« On est germanophobe et anglophile »
« Les Allemands sont considérés comme ennemis héréditaires. La majorité attend son salut des Anglais » (Boussay, juin 1941).
La germanophobie est générale et souvent les rapports indiquent, de façon plus lapidaire qu’à Boussay : « On est germanophobe et anglophile » (Mouais, 11/08/41). L’humiliante défaite est encore proche et les villageois supportent mal le vainqueur arrogant et pillard dont la présence ravive une plaie ouverte : l’absence des hommes prisonniers en Allemagne. Cependant dans la plupart des communes rurales l’occupant est peu présent et la germanophobie en reste au niveau des sentiments. Elle ne s’exprime pas en gestes d’hostilité. Qu’en est-il lorsque les troupes d’occupation s’installent au village ou dans la petite ville et qu’il faut héberger les soldats ennemis, cohabiter avec eux ? Entre indifférence et intérêt on s’accommode comme à Blain :
« Depuis juin 1940 les troupes allemandes occupent Blain et la forêt du Gâvre où actuellement 400 militaires environ logent chez l’habitant et dans des baraquements en forêt. Le contact de la population avec les militaires allemands n’a pas donné lieu à incidents ».
« Les habitants de Blain qui ont eu pendant plusieurs mois les troupes anglaises au commencement de la guerre 1939 jugent de la différence de contact avec les soldats allemands. Tous souhaitent la fin du cauchemar et espèrent une délivrance proche… »
« La présence de soldats allemands à Blain a eu pour effet l’arrivée de femmes de mœurs légères ce qui n’est pas sans inquiéter les pouvoirs publics. La répercussion parmi la population est aussi de mauvais augure. Certaines jeunes filles de la localité commencent à se faire remarquer par leur inconduite » (Inspecteur des R.G. Martineau, 19/05/41).
Cette germanophobie largement signalée dans les rapports peut servir d’alibi au gouvernement qui se dédouane à bon compte de ses erreurs et compromissions sur l’occupant : « Population paisible… souhaite ardemment le départ des Allemands rendus responsables de toutes les difficultés de l’heure » (juin 1941).
On l’a vu la germanophobie est généralement associée à l’anglophilie : « Population nettement anglophile et germanophobe sauf une petite minorité de 20 individus maximum » (Sion-Les-Mines, 15/06/41).
L’anglophilie peut être spontanée ou raisonnée comme dans le canton de La Chapelle-sur-Erdre : « Un grand nombre de personnes sont anglophiles parce qu’elles voient dans la victoire des Anglais la seule chance de libération du territoire français » (11/08/41). Elle peut aussi être résignée : « On aspire au départ des troupes allemandes ce qui amène certains à désirer une victoire anglaise bien que l’Angleterre ne soit guère aimée » (La Meilleraye, 7/08/41).
L’anglophilie est la chose la mieux partagée par la population du département même parmi les soutiens du régime : « Le curé est à la fois favorable au gouvernement et aux Anglais » (Le Grand-Auverné, 2/08/41). On pourrait y voir un cas de schizophrénie collective si beaucoup ne vivaient dans l’illusion d’un Pétain protecteur de l’indépendance nationale et adversaire tenace de l’Allemagne.
Diabolique TSF

| Dans chaque canton le préfet est accueilli par un petit comité d’enfants. (Le Phare, 16 août 1941) |
Au fil des rapports on constate que l’anglophilie varie d’intensité selon la densité de postes de TSF dans les communes. L’état d’esprit est jugé meilleur à Maumusson où il n’y a que trois postes, bien que la population soit « têtue et routinière » (3/06/41) que dans la proche commune de Saint-Sulpice-des-Landes où : « Une grande partie de la population écoute la TSF anglaise » (26/06/41). Dans le canton de Saint-Gildas-des-Bois : « La radio anglaise est très écoutée » (26/08/41) tandis que dans la Brière voisine : « La propagande étrangère ne rencontre que de faibles échos… étant donné le petit nombre de postes de TSF » (Canton d’Herbignac, 25/08/41). Dans cette Brière dont le préfet souligne les mauvaises conditions de vie, l’insalubrité des logements, le fléau de l’alcoolisme, l’électricité n’est pas installée partout. C’est vrai aussi dans de nombreuses autres régions du département où les bourgs et quelques gros villages sont reliés au réseau électrique tandis que dans les écarts : « Le nombre de foyers qui s’éclairent avec du pétrole et du carbure de calcium est important » (Canton de Varades, 8/12/40). Privée d’information la population anesthésiée suit docilement les notables locaux qui diffusent la parole officielle, appellent à la tradition en assénant des vérités élémentaires qui rassurent.
Dans les régions isolées, mal desservies par les moyens de communication du fait de la distance et de la pénurie de carburant comme c’est le cas à Saint-Etienne-de-Mermorte, l’inspecteur Martineau, des Renseignements généraux, note : « En raison de la situation éloignée des grands centres les habitants ne sont au courant des événements que par TSF » (31/05/41). À condition d’avoir un poste ! Quand c’est le cas les auditeurs : « Écoutent assidument la propagande anglaise » (Canton de Vallet, 3/08/41).
Diabolique TSF dont les rapports, en refrain signalent « L’influence fâcheuse » (Abbaretz, 6/08/41). À Paulx, même « les anciens combattants ne voient pas la situation telle qu’elle est en raison de la TSF » (30/05/41).
À l’opposition politique traditionnelle ville-campagne, la TSF en introduit une nouvelle : bourg-villages. De par leur composition socio-professionnelle et la meilleure qualité des infrastructures les chefs-lieux ruraux sont mieux équipés et les rédacteurs des rapports relèvent comme à Saint-Colombin en juillet 1941: « TSF influente dans le bourg ». C’est un constat de dépit que l’on pourrait illustrer par cette confidence d’un ancien combattant de Oudon se plaignant au marquis de La Ferronnays du mauvais esprit de certains habitants du bourg qui critiquent le Maréchal : « Je dois vous dire que la campagne, je veux dire les cultivateurs raisonnent infiniment mieux que les gens du bourg. Il est vrai que dans les fermes il n’y a pas de TSF !! » (9 /01/41).
Face aux ondes subversives les autorités ont toujours été démunies. Sauf à confisquer tous les postes la loi est inefficace. Dès le 4 juillet 1940 était parue au Journal officiel une ordonnance allemande interdisant : « d’écouter seul ou avec d’autres personnes les émissions de TSF non-allemandes ». Méconnue du plus grand nombre et inapplicable à long terme elle ne fut pas respectée. Agacé par le succès des radios étrangères, en particulier anglaise, dans la zone occupée le gouvernement de Vichy demande aux préfets d’en brandir quand même la menace de temps en temps quand la population nargue ouvertement l’autorité. Que l’on faute en privé passe encore ; mais sur la place publique ! Ce n’est pas tolérable. Or : « On a remarqué depuis quelque temps que certains détenteurs d’appareils de TSF laissaient leurs fenêtres ouvertes pendant les émissions et permettaient ainsi aux passants de les écouter » (Préfet, 26/06/41). On menace « des sanctions les plus sévères » les fautifs. Mais la radio anglaise continue à se déverser sur les trottoirs et à escalader les murs. Les résistants internés à la prison Lafayette de Nantes en juin 1941 peuvent écouter la radio de Londres diffusée à leur intention d’un immeuble voisin.
Le 28 octobre 1941 le gouvernement promulgue une loi : « Interdisant la réception et l’audition de certaines émissions radiophoniques dans tout lieu public ou privé ». Les peines vont de la confiscation du poste de TSF à l’internement en passant par des amendes. Dans les mois qui suivent on confisque quelques postes et une personne de Saint-Brévin est condamnée à 6 mois de prison. Sans trop d’effet : « L’interdiction relative à l’audition des postes étrangers est inopérante. De très nombreuses personnes se mettent régulièrement à l’écoute des postes de la radio anglo-gaulliste et diffusent dans les conversations particulières les nouvelles qui leur paraissent de nature à faire naître l’espoir ou entretenir le doute » (Préfet, 1/02/42).
Le 18 décembre 1942 on durcit les peines. Le 24 juillet 1943 les autorités doivent rappeler aux habitants de ne pas « prendre sur leurs postes de TSF, toutes fenêtres ouvertes et en utilisant la pleine puissance de leurs appareils, les émissions étrangères qui se livrent à une propagande antigouvernementale ».
Germanophobie, anglophilie, écoute de la radio anglaise contribuent au rejet généralisé de la politique de collaboration. Dans le canton de Machecoul où l’on « est favorable dans l’ensemble » au maréchal Pétain, mais où l’on semble selon les rapports beaucoup écouté la TSF, les habitants : « subissent l’influence de la radio anglaise et par suite hostiles à la collaboration » (28/08/41).
Les critiques visant la politique de collaboration épargnent la personnalité du maréchal Pétain dans les régions favorables à celui-ci tandis qu’envers son gouvernement la mauvaise humeur est mieux partagée.
Pour mesurer l’adhésion de la population au régime de Vichy, les historiens ont imaginé deux catégories de Français : les maréchalistes attachés à la personne du maréchal Pétain telle que définie par le mythe que diffuse la propagande ; les pétainistes qui adhèrent au régime mis en place par Pétain, l’État français fondé sur la Révolution nationale et dont les valeurs sont résumées dans la trilogie Travail, Famille, Patrie. Ces classifications a posteriori n’existent pas à l’époque pour nos rapporteurs habituels. Ils ne signalent pas la dissociation que pourrait faire l’opinion entre le maréchal Pétain et son régime. Pour eux, en 1941, les personnes qui soutiennent le maréchal Pétain sont aussi d’accord avec la Révolution nationale. Par contre elles peuvent se montrer critiques vis-à-vis du gouvernement (dont selon l’acte constitutionnel n° 2 du 10 juillet 1940 il est le chef !!!) en particulier à propos de la politique de collaboration. Un comportement qui rappelle celui de la monarchie absolue où l’on accablait les ministres en épargnant la personne royale jugée ignorante de leur mauvaise gestion : « Si le roi savait ! ». En Loire-Inférieure ce sont les partisans du maréchal Pétain qui mettront beaucoup de temps à savoir.
L’adhésion des ruraux à la Révolution nationale
La carte de l’adhésion des communes du département au maréchal Pétain et à son régime s’avère nuancée, contrastée par endroits. Il ressort de l’étude des rapports préfectoraux que les campagnes sont globalement favorables (voire très favorables parfois) à Pétain mais avec des nuances entre les cantons et à l’intérieur de chacun d’eux entre des communes qui se singularisent soit par leur hostilité, soit par leur zèle maréchaliste. Les points de résistance se situent : dans les grandes villes (Nantes, Saint-Nazaire), leurs banlieues et les espaces qu’elles influencent par le va et vient quotidien des ouvriers ; dans les communes de la Basse-Loire industrialisée ; dans les petites villes (Châteaubriant, Ancenis, Blain, Nozay, Nort-sur-Erdre, Pontchâteau).
Les régions les plus favorables au maréchal Pétain et à son régime se situent : au nord-est du département (cantons de Ancenis, Varades, Saint-Mars-la-Jaille, Riaillé, Saint-Julien-de-Vouvantes ; au sud de la Loire (le vignoble, le Pays de Retz et les cantons situés au sud du lac de Grandlieu).
Qu’elles soient favorables ou très favorables au régime, les zones rurales partagent toutes des caractères communs qui favorisent leur adhésion à la Révolution nationale et à son chef. Les nuances entre elles tiennent à la présence de leaders capables d’entraîner l’opinion et aux conditions économiques locales. Il s’agit de sociétés caractérisées par une forte emprise cléricale et un conservatisme politique très marqué, renforcé même au moment du Front populaire. On trouve souvent dans les rapports pour définir l’état d’esprit des cantons ou des communes des remarques comme celle-ci : « La population dans son ensemble fait preuve d’un bon état d’esprit… En effet la population du canton catholique, conservatrice, traditionnaliste a toujours mis en pratique les grands principes qui guident la politique du Maréchal Pétain, aussi celui-ci recueille-t-il leur unanimité » (Canton de Varades, 8/12/40). Rappelons que le député de la circonscription de Varades, en 1936, le marquis de La Ferronnays a fait campagne sur les mots d’ordre : « Religion, Patrie, Famille, Profession ».

| Lors de ses visites le préfet rencontre les notables du canton. (Le Phare, 3 août 1941) |
Dans ces cantons les rapports signalent comme preuve de la bonne santé morale des populations la fréquence des familles nombreuses et la faiblesse numérique de l’enseignement public : « Une des caractéristiques de ce canton, qu’il partage d’ailleurs avec le département de la Loire-Inférieure, consiste dans l’importance des effectifs de l’école libre. Dans de nombreuses communes l’école publique ne compte qu’un dixième des enfants qui reçoivent une instruction. Cette situation s’explique par le sentiment religieux de l’immense majorité de la population qui est catholique très pratiquante » (Canton du Loroux-Bottereau, 3/08/41).
Les populations de ces cantons se retrouvent très bien dans les valeurs de la Révolution nationale. Valeurs portées avant la guerre par tous les notables qui encadrent la société villageoise, du maire au député en passant par le curé : « Population très catholique. La religion décide de la politique » (Mésanger, 21/11/41).
Ici le clergé par une pastorale active (sermons, missions, bulletins paroissiaux, patronages, mouvements d’action catholique) a contribué à faire des catholiques , depuis les années 1920, des citoyens résignés à l’ordre social en place, des supplétifs des partis conservateurs, appelant sans retenue les fidèles à manifester, à voter, sous prétexte de défendre la religion, pour des notables, aristocrates grands propriétaires terriens compagnons de route de l’Action Française, devenus en 1940 ardents partisans du maréchal Pétain.
Dans les campagnes nantaises la gauche est peu ou pas représentée avant la guerre et l’engagement républicain parfois bien timide. En novembre 1941 le préfet note à propos de La Chapelle-Basse-Mer : « Population de maraîchers et de vignerons d’opinion publique très modérée, nationaux, les plus avancés parmi eux étaient radicaux. Sentiments catholiques très profonds, pratiquants, calmes, travailleurs, ne se plaignent pas de la situation présente. Ne parlent jamais de politique. Satisfaits des bénéfices qu’ils réalisent actuellement à la vente des produits agricoles ».
Dans certaines communes on apprécie d’être débarrassés du Front populaire et on le fait savoir au préfet. C’est le cas à Bouvron, Saint-Vincent-des-Landes… et même à Moisdon-la-Rivière dans une région globalement plus critique envers le régime de Vichy : « La population… est cependant favorable au Maréchal Pétain car elle préfère la politique actuelle à celle du régime Front populaire » (6/08/41).
L’adhésion des ruraux au maréchal Pétain est favorisée ou renforcée dans certains cantons ou communes par l’implantation de quelques grands notables. C’est le cas du marquis de La Ferronnays maire de Saint-Mars-la-Jaille, président du Conseil général de la Loire-Inférieure et député qui, selon le préfet, « exerce une heureuse influence » (7/08/41). Au Loroux-Bottereau, le maire Louis Linyer a droit à ce satisfecit : « L’homogénéité que l’on remarque dans la géographie de ce canton se retrouve dans l’état d’esprit de sa population. Mr Linyer, membre du Conseil national, qui représentait au sénat et au Conseil général de la Loire-Inférieure ce canton depuis de nombreuses années, a su réaliser par son influence l’union de tous. L’état d’esprit actuel est excellent, très favorable à la politique de redressement national entreprise par le gouvernement » (3/08/41).
Les notables faiseurs d’opinion trouvent des relais plus ou moins inattendus : « Mr de Charrette, descendant du général vendéen de la Révolution, est acquis au gouvernement. Le curé de La Chapelle-Glain est très favorable à la politique actuelle, n’hésite pas à faire connaître son opinion. Les 15 marchands de porcs de la commune, favorables eux aussi à la politique actuelle, font inconsciemment une propagande dans les campagnes qu’ils parcourent » (La Chapelle-Glain, 20/05/41).
Plus conscients de leur rôle de propagandistes que les marchands de porcs certains curés, comme celui cité ci-dessus, profitant du climat de culpabilité provoqué par la défaite incitent leurs paroissiens à pleurer sur leurs péchés (l’esprit de jouissance ne l’a-t-il pas emporté sur l’esprit de sacrifice ?) et à se confier au père que Dieu leur donne pour conduire le troupeau vers les pâturages du renouveau national. L’exemple vient de haut. L’évêque Mgr Villepelet, ardent partisan du Maréchal, à l’occasion d’une conférence prononcée à Saint-Nazaire en 1941 sur « L’Église et le temps présent » reprend le triptyque de Pétain : « Travail, Famille, Patrie ».
À Aigrefeuille : « Au début de l’occupation et dans les premiers mois qui ont suivi, deux clans s’étaient formés parmi les habitants. L’un pour le Maréchal, l’autre partisan du général de Gaulle. Mais suivant les directives du Maréchal, le curé d’Aigrefeuille fit comprendre à ses paroissiens leurs devoirs. Beaucoup l’ayant entendu se sont ralliés depuis et avec cœur à l’œuvre du Maréchal » (Inspecteur Martineau, 19/06/41).
« Mr le curé de Pontchâteau est un propagandiste acharné des idées du gouvernement. Lors de la Fête des Mères et en présence du sous-préfet, Mr l’abbé David a fait acclamer le chef de l’État par les nombreux fidèles qui se pressaient à l’église » (1/07/42).
Il s’agit-là de comportements sans doute exceptionnels ce qui leur vaut d’être signalés dans les rapports. Le plus souvent, quand mention est faite du curé parmi les notables (ce qui n’est pas la règle) on a des remarques du genre : « Le curé est favorable au gouvernement du maréchal Pétain et n’hésite pas à le faire connaître en chaire » (Petit-Mars, 2/08/41) ou, plus sobrement : « Le curé exerce une influence heureuse » (Fay-de-Bretagne, 10/08/41). Par contre on relève aussi, plus rarement : « Le curé ne fait pas de politique » (Les Touches, août 1941) ou « Le curé du Dresny est peu agissant » (6/09/41). Comportements qui, dans le contexte, peuvent être considérés comme une prise de position politique du responsable de la paroisse.
Dans une région très marquée par le catholicisme les curés bénéficient d’une réelle influence sur les esprits et certains la mettent au service de leurs convictions politiques comme on vient de le voir. Si généralement le troupeau suit son berger quelques brebis traînent la patte. À Treillières : « Mr Prévert curé de la commune… est particulièrement actif malgré ses 64 ans. Il est très aimé et très écouté de la population. Dirige avec autorité la jeunesse catholique (JAC). Excellente influence ; à fond pour le Maréchal » (22/11/41). On ne s’étonne pas de lire quelques lignes plus loin : « Un noyau de jeunesse catholique suit avec enthousiasme les directives du Maréchal ». Mais, bien qu’ancien combattant de 1914-18, son zèle maréchaliste est moins efficace auprès des esprits plus mûrs : « La génération plu âgée, notamment les anciens combattants, conçoit une certaine amertume de la situation présente et serait portée à émettre quelques critiques, mais pas de polémique ouverte ».
Dans les régions les plus favorables au maréchal Pétain, l’adhésion a eu lieu parce que le discours de la Révolution nationale répondait aux sentiments politiques traditionnels de la population. La rupture entre le régime républicain et le régime autoritaire (pour ne pas dire plus) de l’État Français a pu en choquer quelques uns. Chez d’autres elle a été occultée par le mythe Pétain. Pour beaucoup de paysans il y a eu aussi ces petites concessions à l’honneur auxquelles on se laisse aller quand l’argent sonne dans le porte monnaie. « En résumé pays riche qui souffre peu de la situation présente et dont la population est unanimement favorable à la politique du Maréchal Pétain ». Ainsi le préfet termine-t-il son rapport du 3 août 1941 consacré au canton du Loroux-Bottereau.
Cependant la situation des campagnes est loin d’être idyllique et les ruraux connaissent réquisitions et privations. Si certains en nourrissent une mauvaise humeur, la plupart s’en accommodent ; le préfet, homme de la ville, a son explication : « Le standard de vie de la population n’étant pas très élevé, les gens ne souffrent pas des restrictions. D’ailleurs ils trouvent dans leurs jardins et dans leurs champs tout ce qui est nécessaire à leur alimentation » (Ligné, 30/06/41). Pourtant, du fait de l’éloignement des centres urbains et des difficultés de transport de nombreuses communes subissent des pénuries : « Saint-Herblon est mal approvisionnée en épicerie. Toutefois personne ne montre de nervosité et l’élevage en volailles et lapins permet de subvenir aux besoins de la population » (12/06/41). À cette époque le lapin devient un animal très convoité, révélateur malgré lui d’un aspect de la mentalité rurale: « À La Haye-Fouassière on constate une recrudescence des vols de lapins dont sont accusés les personnes étrangères venues pour les vendanges et la population souhaite qu’une surveillance plus active soit exercée sur ces ouvriers » (3/10/41).
Malgré les privations, quand ils sont prêts d’un centre urbain petit ou gros, les cultivateurs tirent mieux leur épingle du jeu que les citadins privés de champs et de jardins. Selon le préfet, à Casson : « Chacun se préoccupe de son exploitation et s’efforce de profiter de la situation actuelle qui permet aux cultivateurs d’amasser des bénéfices » (19/12/41).

| Le discours du préfet sur la solidarité campagne/ville, souvent répété, n’est pas entendu. (Ouest-Éclair, 29 septembre 1941) |
L’inspecteur des Renseignements généraux de passage à Touvois, le 22 juillet 1941, précise les choses : « En ce qui concerne la vente de leurs produits, ils font également entendre des plaintes, les taxes leur semblent trop basses, mais comme les cultivateurs profitent de toutes les occasions pour vendre, très au-dessus des cours, leurs produits notamment le beurre, les œufs et les volailles à des rabatteurs qui parcourent la campagne, ils réussissent à tirer de leurs exploitations des bénéfices très importants ».
Dans ces campagnes fertiles où il est possible de faire « des affaires » malgré la situation du moment on adhère plus facilement au régime que dans les zones d’agriculture pauvre, éloignées des villes, où les paysans souffrent et ne manquent pas d’en tenir rigueur au gouvernement surtout quand celui-ci, selon l’expression du maire de Sion-Les-Mines : « a rationné et noirci son pain ». Le préfet note que dans le canton de Derval : « Les paysans manifestent une certaine mauvaise humeur d’être soumis au rationnement du pain. Chacun d’eux en mange quotidiennement une grande quantité ; c’est une habitude qu’il est impossible de leur faire abandonner. La ration de 350 grammes est à peine à la moitié de ce qui leur est nécessaire » (28/08/41).
Même s’ils ne se différencient guère des autres cantons ruraux sociologiquement et politiquement, les cantons de Derval, Nozay, Moisdon-La-Rivière, Blain, Guémené-Penfao n’ont pas la fibre aussi maréchaliste que ceux à l’agriculture plus florissante.
À l’intérieur même des cantons favorables au maréchal Pétain on trouve des enclaves qui se démarquent du sentiment général par une méfiance affichée, voire une hostilité, au régime. Cela tient aux traditions politiques locales ou à des facteurs sociologiques.
Au Gâvre, dans le canton de Blain : « Avant la guerre, Mr Blancho [1] y avait la majorité aux élections législatives. Aujourd’hui la population fait peu de politique mais sans critiquer ouvertement le gouvernement du Maréchal Pétain elle fait montre de sentiments anglophiles » (28/10/41). On retrouve la même réticence dans les terres radicales du castelbriantais : « Le gouvernement est mal vu et le chef de l’État lui-même n’est pas à l’abri des critiques » (Ruffigné, 14/09/41). Dans la commune voisine de Saint-Aubin-des-Châteaux : « La majorité de la population est hostile au gouvernement parce que anglophile et germanophobe. Un quart cependant des habitants de la commune paraissent rallier au gouvernement du Maréchal Pétain… Le maire, Mr Hougron, son adjoint et tous les conseillers municipaux étaient de nuance radicale. Ce sont de vieux républicains n’ayant cependant jamais évolué vers le socialisme, ni même le radical-socialisme. Il sera difficile de les rallier aux principes de l’ordre nouveau. Ils ne font pas de politique active » (21/09/41).
Dans le canton voisin de Guéméné-Penfao au maréchalisme assez tiède l’influence d’un élu local peut faire tomber la population dans le camp des partisans ou des adversaires du Maréchal. À Conquereuil où le maire « un radical de la vieille école », selon le préfet, et son conseil municipal « sont nettement hostiles au gouvernement » l’esprit public est jugé sévèrement : « La population croit adopter une attitude patriotique en se refusant à collaborer, le gouvernement est impopulaire ; le Maréchal Pétain lui-même, bien que respecté, est considéré comme subissant l’influence de l’amiral Darlan qui n’est pas aimé » (3/09/41). Par contre dans la commune limitrophe de Marsac-sur-Don, que rien ne différencie de Conquereuil économiquement et sociologiquement : « La population est favorable au Maréchal Pétain. Elle a adopté en cela l’attitude du maire et celle du premier adjoint » (20/07/41). Le maire et conseiller général c’est Emerand Joseph Bardoul élu député conservateur en 1936.
Plus à gauche que « ces radicaux de la vieille école » il existe dans les communes rurales, dont les populations sont favorables au régime de Vichy et à son chef, des groupes qui s’y déclarent hostiles et dont on craint l’influence néfaste sur l’opinion. À Massérac : « Un petit noyau composé de cheminots et de fonctionnaires (instituteur, buraliste) regrette la période du Front populaire » (12/08/41). Les cheminots entretiennent « des tendances gaullistes » à Saint-Vincent-des-Landes. Autour de Redon, à Fégréac, à Saint-Nicolas-de-Redon ce sont les ouvriers qualifiés de gaullistes ou de communistes qui « se livrent à une propagande antinationale » (Fégréac, 4/09/41). Même chose à Bouaye avec des ouvriers employés pour le compte de l’armée allemande à l’aérodrome de Château-Bougon.
Les pôles de résistance au régime
Classe ouvrière et population urbaine constituent les pôles de résistance au pétainisme. Nantes et Saint-Nazaire en sont les centres actifs et rayonnent sur leur arrière-pays.
« L’état d’esprit du canton de Saint-Nazaire est celui des masses ouvrières en général. Elles manifestent une certaine méfiance vis-à-vis de l’œuvre de redressement national. Elles craignent surtout de perdre les avantages matériels dont le Front populaire les a fait bénéficier » (23/11/41).
Au-delà du canton de Saint-Nazaire, l’influence ouvrière de la grande ville se fait sentir sur les cantons voisins de Pontchâteau, Saint-Gildas-des-Bois et sur la Brière : « La population de ce canton est composée d’une part d’un certain nombre d’ouvriers travaillant à Saint-Nazaire qui subissent, au point de vue politique, l’influence de leur milieu (socialistes et communistes) d’autre part d’une immense majorité de paysans agriculteurs qui vivent isolés et s’intéressent peu aux questions politiques » (Canton d’Herbignac, 25/08/41). Par contre la zone littorale, de Pornichet au Croisic, ne manifeste pas d’hostilité au régime et l’on se contente dans les rapports d’un laconique : « État d’esprit : bon ».
Entre Saint-Nazaire et Nantes, la rive industrialisée de la Loire contraste avec son arrière-pays autant géographiquement que politiquement. L’Occupation ravive les vieilles oppositions, réactive les lignes de fracture. À propos du canton du Pellerin le préfet écrit : « L’état d’esprit varie donc suivant les communes. Dans celles qui sont rurales, la population qui fait partie du Pays de Retz fait preuve en général d’un bon état d’esprit. Elle est très favorable dans sa grande majorité au gouvernement du Maréchal Pétain. Au contraire, dans les localités comme La Montagne, Le Pellerin où les ouvriers et les pêcheurs dominent, les actes du gouvernement sont accueillis avec méfiance et scepticisme. Un certain nombre d’entre eux regrettent encore le Font Populaire. Ils ne cachent pas leur sympathie pour la cause britannique » (7/10/41).
Le constat est le même de l’autre côté du fleuve, dans le canton de Saint-Étienne-de-Montluc où, aux communes rurales « favorables au Maréchal Pétain » s’opposent les communes ouvrières : « La propagande communiste, nulle dans les campagnes, revit au contraire à Couëron dans les milieux ouvriers » (11/08/41).
Autour de Nantes l’onde de choc ouvrière de la ville colore les communes rurales de la banlieue, vouées aux travaux des champs ou aux cultures maraîchères, d’une frange rouge. À propos du canton de Carquefou le préfet écrit :
« Par suite de ce voisinage immédiat, l’état d’esprit de la population du canton participe de celui de la ville » (30/06/41). Pour Sainte-Luce il précise : « Population composée de maraîchers et d’ouvriers travaillant à l’usine des Batignolles et à la SNCF. Ces derniers se plaignent de la hausse du coût de la vie et souhaitent le relèvement de leurs salaires. Les maraîchers au contraire sont satisfaits des prix auxquels ils vendent leurs produits » (8/11/41). Traduit en langage plus politique cela donne : « La partie ouvrière : socialistes et quelques communistes. Les maraîchers sont modérés » (Saint-Sébastien).
Les communes rurales n’auront jamais été aussi auscultées qu’en cette année 1941. Certes les jugements sont parfois rapides, voire simplistes et ils émanent de rapports rédigés avec des moyens modestes mais ils permettent d’approcher une opinion publique très nuancée, perçue habituellement de la préfecture à travers de nombreux filtres administratifs.

| Ce petit discours de bienvenue lu par une écolière des Moutiers à l’occasion de la visite du préfet se veut une ode au Maréchal. (ADLA 1673 W 61) |
[1] Député maire socialiste de Saint-Nazaire.
