Au pays nantais sous l’Occupation 1940-1944 Jean Bourgeon … (II)…

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Octobre 1940 – Janvier 1941

Le préfet Dupard épure

            Philibert Dupard, nommé préfet de la Loire-Inférieure le 17 septembre, prend ses fonctions à Nantes le 1e octobre. L’interprète de la préfecture qui le rencontre le lendemain décrit ainsi l’ancien préfet de l’Yonne : « Fort et teint coloré ; lunettes et yeux clairs ; un très brave homme de bourguignon semble-t-il ». (E. Duméril, ouvrage déjà cité)

            Sous cette allure bonhomme se cache un pétainiste convaincu bien décidé à faire appliquer dans son département les directives du gouvernement et à y inculquer les valeurs de la Révolution Nationale prônée par le Maréchal.

Philibert Dupard (Ouest-Eclair du 6 novembre 1940) 

            Il entreprend dès son arrivée d’épurer l’administration départementale en application des lois du 17 juillet et 13 août exigeant la non-appartenance de tout fonctionnaire à des sociétés secrètes (Franc-maçonnerie). Mais, zélé, il élargit le champ de l’épuration à ceux qui ont montré quelque sympathie pour la gauche. Chef de cabinet du préfet, commissaire de police, sous-préfets sont remplacés par des personnes jugées plus sûres. « Mr Barthère sous-préfet de Saint-Nazaire favorable au moment du Front Populaire à l’action d’une municipalité socialiste » est indésirable ; il sera révoqué le 21 janvier 1941.

            Visé également «Le personnel enseignant qui a fait l’objet de ma part d’une étude attentive ». Deux instituteurs sont révoqués et sept autres relevés de leurs fonctions « qui s’étaient signalés… par leur activité politique extrémiste. Ces mesures ne sont que le début d’une vaste opération d’assainissement moral du personnel enseignant, absolument indispensable pour faciliter l’œuvre de redressement entreprise par le gouvernement » (Préfet, 15/12/40).                                                         Les administrations municipales sont aussi en ligne de mire. La loi du 16 novembre 1940 permet aux préfets de révoquer les maires, dans les municipalités de plus de 2000 h, et de les remplacer par des personnalités de leur choix. Sur 73 communes concernées 11 nouveaux maires seront nommés le 1e avril 1941. « Dès que les nouvelles municipalités seront en place elles procèderont sous ma direction à l’épuration qui s’impose des services communaux… Elles examineront à nouveau les dénominations de rues, de places et édifices publics » (Préfet, 15/12/40). Il montre l’exemple à Nantes, le 19 décembre, en débaptisant la place Roger-Salengro qui redevient place de la Préfecture.          

Le Phare, 12 décembre 1940. 

Les villes de Nantes et de  Saint-Nazaire gérées par des municipalités socialistes retiennent toute son attention. Il reconnaît cependant « qu’il sera très difficile d’épurer les services municipaux de Nantes tant que la municipalité actuelle est en place ». Il s’apprête à demander au gouvernement sa dissolution ; mais « le maire de la ville de Nantes, Mr le député Pageot a été incarcéré le 10 octobre sur l’ordre du Feldkommandant parce que son attitude rendait toute collaboration impossible entre les autorités d’occupation et lui »[1] (Préfet, 15/12/40). Dans ces conditions il n’est plus possible pour le préfet de dissoudre la municipalité : « Après cette arrestation ma décision eut pu être interprétée par l’opinion publique comme un acte dicté par la Kommandantur ». Il n’en suspend pas moins le 27 octobre Alexandre Fourny, adjoint, qui « dans une séance de la commission des Beaux-arts à l’Hôtel de ville avait tenu des propos injurieux à l’égard de la personne du Maréchal Pétain » (Préfet, 15/12/40). Il sera révoqué par le gouvernement le 11 décembre.

Emprisonné à la prison des Rochettes, le maire de Nantes n’accepte de présenter sa démission qu’après 10 semaines de détention : le 21 décembre. Le 28 il est libéré et expulsé en zone Sud. Entre temps le maire de Saint-Nazaire, François Blancho a aussi démissionné (il restera néanmoins en place jusqu’au 29 mai 1941). Le préfet peut continuer son « opération d’assainissement moral du personnel ».

Intérieur d’une cellule à la prison des Rochettes (Coll. part.) 

            Cette reprise en main des administrations départementales et municipales dont ne nous savons pas le retentissement sur l’opinion publique peut avoir des conséquences sur la façon dont maires et fonctionnaires vont rendre compte des évolutions de celle-ci à un préfet qui peut les révoquer à tout instant.

Contrôler l’opinion publique

            Ce préfet zélé découvre en arrivant en Loire-Inférieure une opinion publique en plein « désarroi intellectuel et moral » (Rapport du 12/11/40). Mais, poursuit-il : « La masse est beaucoup plus malléable qu’on ne le pense ordinairement ». Alors il fait des propositions au gouvernement pour reprendre en main cette opinion publique à laquelle Vichy s’intéresse beaucoup désormais : mise en place d’un service de propagande s’appuyant sur les anciens combattants, les organisations de jeunesse…. Le sous-préfet de Châteaubriant suggère que les curés expliquent « dans leurs prônes » la politique gouvernementale. Préfet et sous-préfets misent surtout sur les moyens de communication : presse et radio.

            Des trois quotidiens nantais Le Phare de la Loire, Ouest-Éclair et Le Nouvelliste, « Le Phare seul est lu par l’immense majorité de la population. Il tire actuellement à 120 000 exemplaires. On peut dire que toutes les familles de Nantes le lisent… C’est un quotidien qui travaille en profondeur… Je suis en relation avec le directeur de ce journal. Les articles de fond qui paraissent tous les jours… soutiennent l’action du gouvernement du Maréchal Pétain et explique ses décisions » (Préfet, 12/11/40).

            Mais, dans le même rapport, le préfet écrit : « Les journaux que beaucoup de gens considèrent comme rédigés d’après les instructions de la propagande allemande, sont peu lus et les nouvelles qu’ils donnent ne sont reçues qu’avec la plus grande circonspection ». Au même moment le sous-préfet de Saint-Nazaire signale que des inscriptions hostiles ont été peintes sur l’immeuble du directeur de « Le Courrier de Saint-Nazaire » qui, sous la plume de Mr Paquet ancien directeur des Chantiers de la Loire, soutient l’action du gouvernement.

            Si la presse écrite n’a que peu de crédit au regard de l’opinion, la radio française, n’est guère mieux lotie. Régulièrement le préfet signale : « Que la puissance des postes émetteurs de la zone libre n’est pas assez grande et que dans un grand nombre de localités du département il est très difficile de les capter » (Rapport du 11/12/40).

Le sous-préfet de Châteaubriant renchérit : « La radio de zone occupée, soupçonnée d’être l’agent de l’occupant n’est que peu écoutée et toutes ses informations sont taxées à priori de mensonges certains. La presse est considérée comme censurée et rédigée par l’autorité occupante. Il ne faut parler d’ailleurs que de la presse locale ou régionale, les journaux de Paris n’arrivant qu’en très petit nombre et n’étant lus que par de très rares personnes. La radio en zone libre… ne peut être que très difficilement écoutée. Peu d’ailleurs en ont le dessein et y attachent un certain scepticisme » (Rapport du 9/11/40). Et le sous-préfet de rajouter que la radio « qui a dans son arrondissement un retentissement certain… c’est la radio anglaise. Cette propagande tire toute son importance de la facilité d’écoute, de sa présentation ». Un constat cruel pour le préfet, les sous-préfets et les divers services de police qui en rendent compte tous les mois dans leurs rapports et que le maire de la petite commune rurale de Fégréac, Jean du Dresnay, fervent pétainiste résume ainsi : « La radio anglaise est écoutée à la plupart des postes TSF de préférence à toutes les autres émissions et à l’exclusion de celles-ci généralement » (Lettre au préfet du 20/11/40). Le sous-préfet de Châteaubriant propose d’installer un système de brouillage pour la radio anglaise.

C’est de cette opinion publique dont le contrôle lui échappe malgré ses efforts que le préfet doit rendre compte chaque mois à Vichy. Dans son premier rapport daté du 12 novembre, Philibert Dupard précise les objectifs du document : « Aujourd’hui je vous décrirai en détail les réactions internes et externes de l’opinion publique devant les événements, les décisions du gouvernement et les diverses propagandes ».

Conscient des difficultés de la tâche et qu’il ne pourra pas dresser le tableau espéré de la « bonne France », il prévient : «  Il ne faudrait pas croire cependant que tous les Français de mon département pensent uniformément. Leurs opinions varient avec leur tempérament, leurs intérêts et les influences immédiates auxquelles ils sont soumis. La réalité les gêne ; aussi préfèrent-ils se livrer à la fantaisie des sentiments, obéissant la plupart du temps à des impulsions momentanées ou à des sympathies irréfléchies… ».

« Tournées pastorales » : derrière le clin d’œil à l’évêché l’exaltation du monde rural et du retour à la terre « qui elle ne ment pas ». (Le Phare, 8 décembre 1940). 

Au mois de décembre 1940, soucieux de cerner de plus près une opinion que ses subordonnés lui dépeignent sous un jour trop sombre à son goût, il commence la visite des sous-préfectures  et des cantons où il réunit les maires : « J’ai voulu étudier par moi-même la mentalité des fonctionnaires, des administrés… Ce sont les résultats de cette enquête dont je vous entretiendrai dans le présent rapport ». Et il en conclut que : « Le contact direct avec les personnes les plus représentatives de l’opinion me permet de penser que l’état d’esprit public est meilleur qu’il ne m’était apparu à première vue » (Préfet, 15/12/40).

N’est-ce pas ce qu’il fallait démontrer ?                 

Outre que l’on peut douter de l’objectivité et de la représentativité de l’échantillon consulté, il faut bien admettre que les effets de perception n’épargnent personne y compris le préfet qui a pour mission de les déceler. Malgré l’assertion de P. Dupard sur l’amélioration de l’état d’esprit des populations, l’étude vigilante et critique de la fabrication de son rapport à partir des sources écrites conservées aux archives prouve le contraire comme nous le verrons plus loin.

En janvier 1941 le préfet fera cette remarque d’une grande lucidité : « Compte tenu de l’erreur inhérente à toute systémisation surtout lorsque l’on est sur le terrain de la psychologie collective… » ; mais c’est pour conclure : « On ne relève aucun courant d’opinion bien défini ».  Aucun ?

L’observation des divers rapports couvrant la période allant de la mi-octobre 1940 à la mi-janvier 1941 révèle une opinion publique très majoritairement anti-allemande, anglophile, attentive aux messages du général de Gaulle mais respectueuse de la personnalité du maréchal Pétain tout en étant de plus en plus hostile à son gouvernement.

Le mythe Pétain

A l’automne 1940, le maréchal Pétain, le « vainqueur de Verdun » qui, dans une formule heureuse, a « fait don de sa personne à la France pour atténuer son malheur » (17 juin 1940) garde une image de père-protecteur de la nation. Image renforcée par son grand âge (84 ans), une forme de simplicité faite de bon sens et d’attention aux hommes et un patriotisme insoupçonnable. La propagande du régime s’en est emparée pour fabriquer le mythe Pétain qui va déferler sur le pays porté par une presse aux ordres et des officines spécialisées. Photos, livres, poésies, hymnes à la gloire du Maréchal poussent le culte de la personnalité jusqu’à l’idolâtrie. La Loire-Inférieure n’y échappe pas et « Le Phare de la Loire » par la plume de ses éditorialistes et des notables du département célèbre la gloire et les mérites du grand homme. Dans les campagnes nantaises on est sensible à l’origine rurale du chef de l’État comme en témoigne ce vote de soutien du conseil municipal de Blain daté du 14 mai 1941 qui : « S’adressant au plus glorieux des fils de la terre de France, vous envoie la respectueuse assurance de son dévouement, à vous qui avez su trouver dans vos origines paysannes le courage admirable… ». Dans un contexte de religiosité provoqué par les malheurs de la guerre se crée un être christique envoyé pour sauver la patrie, expier les fautes. Dans sa lettre pastorale de carême, en 1941, l’évêque de Nantes Mgr Villepelet écrit qu’après cette défaite méritée : « Les catholiques parlent volontiers de rédemption et beaucoup verront dans le Maréchal Pétain le rédempteur désigné par la Providence ». Propagande et religion fabriquent un personnage charismatique digne de la dévotion et de la vénération de tout un peuple. 

Portrait distribué ou vendu aux particuliers. Il y a le choix entre plusieurs citations : « Je fais à la France le don de ma personne » ; « J’ai été avec vous dans les jours glorieux »… (ADLA 15 Fi 994)

L’image au service du mythe 

Sur les timbres le Maréchal a remplacé l’allégorie de la République. (Coll. part.) 
Médaille représentant d’un côté le maréchal Pétain et de l’autre la devise de l’Etat français illustrée par une famille paysanne disposée de part et d’autre d’une francisque. (ADLA 1673 W 52) 
La commune de Saint-Michel-Chef-Chef (1 400 habitants) a reçu 600 portraits du Maréchal vendus au profit du Secours national. Le maire en a commandé 200 exemplaires supplémentaires pour satisfaire une population très maréchaliste. (ADLA 1673 W 52)

Un mythe écorné mais sans cesse renaissant

Parfois les dures réalités de l’occupation troublent la perception, écorne le mythe. Celui-ci peut bénéficier alors d’une de ces représentations imaginaires que l’on retrouve souvent dans l’Histoire et qui se construit aussi à ce moment ; celle du couple repoussoir basé sur une opposition manichéenne : le bon Maréchal face à l’âme noire de Laval, le vice-président du conseil (chef du gouvernement).

Le chef de cabinet du préfet dans la première synthèse du rapport du mois de novembre 1940, dépeignant la situation d’octobre, faisant état du malaise de l’opinion publique envers Vichy écrit : « Certaines personnes… ont cru lors des premières déclarations du Maréchal Pétain que la paix dans l’honneur qu’il promettait à la France entraînerait la disparition de tous les inconvénients et de toutes les perturbations entraînées par la guerre et la victoire allemande. Au fur et à mesure que le temps passe leur déception se manifeste par des critiques à l’adresse des membres du gouvernement et de l’entourage du maréchal Pétain…. Mais ce raisonnement est seulement le fait d’un petit nombre… Toutefois, si l’opinion se montre profondément respectueuse de la personnalité du chef de l’État… elle ne témoigne pas au Président Laval la même confiance et la même sympathie. Son désir de collaborer avec l’Allemagne, son passé politique, sa fortune personnelle sont trois thèmes principaux que soulignent les critiques qui lui sont adressées. Dans les nombreux tracts qui injurient les membres du gouvernement, on note à côté du Président Laval, qui est constamment visé, les ministres Belin, Baudouin et quelquefois Bouthillier ».

Dans la version définitive du rapport corrigée par le préfet Dupard cela devient : « La personnalité du Maréchal Pétain est unanimement respectée et son geste de désintéressement lui a valu la gratitude universelle. Ses messages ont produit une impression profonde dans les consciences et le peuple approuve pleinement les grands principes qu’il a pris comme fondement de la reconstruction nationale » (12/11/40).

À la même époque, le sous-préfet de Châteaubriant, en instance de départ, souligne, involontairement la flagornerie de son supérieur : « Si l’on a quelque respect pour le Maréchal, sa lucidité étant quelquefois mise en doute, l’opinion générale n’a qu’une confiance limitée en Mr Pierre Laval à qui on reproche souvent son passé politique et sa prospérité financière » (9/11/40). Son successeur à la sous-préfecture de Châteaubriant, Bernard Lecornu, écrit à son tour dans un rapport daté du 26 novembre à propos de l’état d’esprit au mois d’octobre dans son arrondissement : « Le gouvernement du Maréchal Pétain jadis critiqué ouvertement et considéré comme étant le porte-parole des Allemands, même par les personnalités marquantes de la région… ».  Le 20 novembre, Jean du Dresnay, le très pétainiste maire de Fégréac écrit au préfet pour dénoncer ceux qui « ont pour but certain de discréditer le gouvernement du Maréchal. Sa personne n’est pas directement mais indirectement visée. Pratiquement c’est toute son œuvre qui est dénaturée. Les mesures ayant un caractère vexatoire prises par l’autorité allemande sont volontairement attribuées au Maréchal et les mesures prises par lui tournées en ridicule ou taxées d’injustice. J’ai cru devoir vous présenter ces idées en raison de l’état d’esprit que j’observe et qui me paraît très inquiétant. Je tiens encore à vous préciser que tout ce que je vous ai exposé est aussi vrai pour l’ensemble de mon canton et pour toute cette région que pour ma commune ».

Dans les rapports suivants le préfet n’en continue pas moins à dire ce que le pouvoir souhaite entendre. « L’état d’esprit est meilleur qu’il m’était apparu à première vue… L’immense majorité de la population vénère le Maréchal Pétain, approuve ses décisions et lui est infiniment reconnaissant de ses efforts… La population rurale semble toute acquise au Maréchal Pétain et à sa politique… Mais l’état d’esprit en ville est moins bon qu’à la campagne » (Rapport du 15/12/40). Il fonde ses propos sur « l’accueil empressé » qu’il a reçu à chacune de ses visites dans les cantons et sur « l’approbation unanime que reçoivent mes paroles lorsque j’exprime la nécessité de l’union de tous les Français derrière le Maréchal Pétain ». Les impressions n’étant qu’une preuve bien fragile il croit bon de rajouter à sa démonstration « Les nombreuses adresses au chef de l’État votées ces jours-ci…par les municipalités du département ». Qu’en est-il réellement ?

Les adresses au Maréchal

Effectivement, en décembre 1940, 32 conseils municipaux votent une motion de confiance au maréchal Pétain. Auparavant, deux maires se sont illustrés par leur zèle maréchaliste. Le 21 octobre 1940 le marquis de La Ferronnays, député-maire de Saint-Mars-la-Jaille et président du Conseil général de la Loire-Inférieure a fait adopter par son conseil municipal l’adresse suivante : « Réunis pour la première fois depuis cinq mois les membres du conseil municipal de Saint-Mars-la-Jaille animés – dans un élan unanime – du même sentiment patriotique, en mesurant l’étendue de la tâche courageusement entreprise par le vainqueur de Verdun pour relever la France au lendemain de l’effondrement de la Nation, adressent au Maréchal Pétain, l’hommage de leur respectueuse admiration et, répondant à l’appel du chef de l’État, lui donnent l’assurance de leur dévouement sans réserve ». 

Quelque mois plus tôt, le 4 août 1940, Jean du Dresnay, maire de Fégréac et conseiller général du canton de Saint-Nicolas de Redon, a lui aussi fait adopter par son conseil municipal un texte de soutien au maréchal Pétain. Vote de confiance renouvelé le 8 décembre 1940, le 21 mai 1941 et le 3 mars 1942. Ce zèle ne fait pas l’unanimité dans la commune  et il s’en plaint au préfet : « J’ai eu le très vif regret d’apprendre qu’il [le vote de soutien] avait été accueilli sur la place publique par des murmures et par quelques protestations ». Même le sous-préfet de Châteaubriant doute de la pertinence de ces votes répétés : « Le maire, Mr du Dresnay « Action française », fait constamment des appels à l’union derrière le Maréchal Pétain. C’est un des rares maires de l’arrondissement qui prend une position aussi nette mais on peut constater que ses opinions royalistes nuisent dans certains cas à l’efficacité de sa propagande » (4/09/41).

Ces premiers votes de soutien sont motivés par la proximité idéologique de leurs auteurs avec le nouveau régime. Leur caractère spontané est indubitable. Tout aussi spontanés, d’autres soutiens émanent de maires qui, moins séduits par la Révolution nationale, accordent leur confiance au vénéré vainqueur de Verdun. C’est le cas du maire de Brains qui a servi sous les ordres du glorieux chef : « J’ai combattu en qualité de sous-lieutenant sous les ordres du général Pétain en 1916 – 1917 à Verdun. Tous les combattants exécutèrent ses ordres, sans chercher le secret des manœuvres » (18/09/1941). 

Même si de nombreux maires et beaucoup de conseillers municipaux sont d’anciens combattants de la Grande-guerre, tous n’ont pas cette confiance aveugle dans le héros de Verdun devenu chef de l’État. S’ils l’admirent et partagent, plus ou moins, ses valeurs ils n’acceptent de le soutenir publiquement qu’après une sollicitation préfectorale. Les « nombreuses adresses au chef de l’État » dont se targue le préfet Dupard ne sont guère spontanées et ne concernent qu’un peu plus d’une commune sur deux.

Pendant toute la durée de l’occupation 125 municipalités (57% des communes du département) ont voté une adresse de soutien au chef de l’État et 20 l’ont renouvelée plusieurs fois (le record étant détenu par Fégréac). 85% de ces motions de confiance ont été votées de décembre 1940 à août 1941, soit pendant la période où le préfet effectue sa tournée des cantons. À chaque fois il réunit au chef-lieu les maires des communes concernées et les sollicite pour voter une adresse collective de soutien au maréchal Pétain. La presse convoquée en reproduit le texte puis égrène durant la semaine les adresses particulières de chaque commune (celle du conseil municipal mais aussi parfois des enfants de l’école catholique ou de l’association des anciens combattants) car le préfet a pris soin, avant sa visite, de faire prévenir par ses services chaque maire de l’opportunité d’une déclaration publique de soutien au Maréchal. Le maire d’Anetz qui a négligé la consigne, après quelques froncements de sourcils préfectoraux : « se propose d’en rédiger une [adresse] à son retour ». C’est chose faite le 13 juillet 1941.

Malgré les pressions, 43% des conseils municipaux ne votent pas d’adresses de soutien au maréchal Pétain. Cela peut traduire un réel mécontentement vis-à-vis des autorités comme c’est le cas au Gâvre où le maire est détenu sept mois par les Allemands pour anglophilie. Certains maires estiment que le vote d’une adresse collective au canton suffit. Face à une opinion divisée sur la politique du gouvernement de Vichy ils choisissent une prudente abstention. Dans la plupart des communes, souvent peu peuplées, qui ne votent pas d’adresses, alors que la population ne fait preuve d’aucune hostilité au régime et devrait même, culturellement, pencher vers la Révolution nationale, les lourdes préoccupations du quotidien ont déjà poussé maires et conseillers municipaux dans une attitude de repli, d’indifférence à la politique dont nous aurons l’occasion de reparler.

Si l’on excepte les adresses spontanées où les maires se laissent aller à la vénération idolâtre du Maréchal et à l’exaltation de son régime, la plupart des textes de soutien votés par les conseils municipaux font preuve d’une certaine sobriété qui tranche avec le ton habituel de la propagande de l’époque. Celui voté le 2 avril 1941 par le conseil municipal de Treillières les représente assez bien : «  Le conseil municipal de Treillières adresse au maréchal Pétain l’hommage de sa reconnaissance et de son admiration pour l’œuvre de redressement national qu’il a si magnifiquement entreprise et l’assure de l’entier et loyal dévouement de la population qu’il représente, à la pensée et à l’œuvre du chef de l’État réunies en ces trois mots : Travail, Famille, Patrie ».

La politique de collaboration menée par le gouvernement amène quelques municipalités à assortir leur soutien d’une discrète mise en garde : « Le conseil municipal de Bouaye, réuni en séance le 29 juin 1941, adresse à Monsieur le Maréchal Pétain, l’expression de ses sentiments de profonde reconnaissance pour son œuvre de restauration du pays, lui fait confiance pour la poursuivre sur le plan intérieur dans le cadre de la Patrie, du Travail et de la Famille ; et sur le plan extérieur dans l’Honneur et la Dignité[2] ».

Malgré des conseils municipaux contrôlés, renouvelés, remis au pas ; malgré les sollicitations préfectorales, seule une petite majorité de municipalités spontanément, par loyalisme ou par conformisme a déclaré ouvertement son soutien au maréchal Pétain. Si l’on respecte l’homme, pour son passé victorieux d’abord puis comme chef d’État, on est loin de ce que déclarait le préfet le 15 décembre 1940 : « La population rurale semble toute acquise au Maréchal Pétain et à sa politique… ».

À cette époque la personne du chef de l’État échappe aux critiques frontales, au moins en public, sauf exception, comme le 1e janvier 1941 quand le jeune (17 ans) Raymond Janvresse « au cours d’une projection cinématographique avait salué de coups de sifflet le passage à l’écran du Maréchal Pétain en visite à Marseille ». Il fut écroué pour injures au chef de l’État.

Si Pétain est respecté, mais pas de façon aussi unanime qu’on a bien voulu le dire, son projet politique ne soulève pas l’enthousiasme et son gouvernement ne bénéficie pas de la confiance accordée à sa personne. Les causes de mécontentement ne manquent pas.

Le ravitaillement se heurte comme partout à l’époque aux difficultés de transport et au manque de carburant. En dehors des matières grasses, du café et du sucre on ne relève pas de pénuries alimentaires mais de sévères restrictions acceptées de mauvaise grâce selon les Renseignements généraux, car les gens savent que c’est pire ailleurs et en particulier à Paris. On supporte moins la rareté des chaussures et vêtements provoquée par les achats de l’armée d’occupation et surtout le rationnement du charbon en hiver.

Les campagnes s’en sortent mieux que les villes et certains profitent de la situation : « Peu à peu se crée un marché noir qui favorise la spéculation… L’agriculteur qui connaît à l’heure actuelle une période de gain important ne rend aucun hommage de cette prospérité au gouvernement y voyant uniquement l’incidence de la raréfaction des marchandises » (Sous-préfet de Châteaubriant, 9/11/40).

La paralysie des ports de Nantes et de Saint-Nazaire, le manque de matières premières, de carburant, de combustibles entravent le fonctionnement des industries et ce n’est que par le développement des grands travaux lancés en août que le chômage baisse légèrement. Malgré cela « les demandes d’ouvriers désirant se rendre en Allemagne sont assez restreintes et parmi le nombre (60 environ) beaucoup sont considérés comme peu intéressants » (Commissaire des R.G. 1/12/40).

Un statut pour les juifs

Les préoccupations quotidiennes que les réalités du temps vont bientôt faire tourner à l’obsession ne provoquent pas encore un phénomène de repli et la population reste attentive aux événements nationaux et internationaux. L’antisémitisme officiel ne laisse pas indifférent.

Faisant allusion à l’ordonnance allemande du 27 septembre concernant les juifs de la zone occupée le préfet écrit dans son rapport du 15 décembre :

« L’autorité d’occupation a ordonné le recensement de tous les citoyens juifs et l’établissement de la liste de toutes les entreprises gérées par des Israélites. Une pancarte jaune portant l’inscription Entreprise juive en français et en allemand a dû être apposée sur chacune d’elles. A la suite de ces mesures la Feldkommandantur de Nantes a ordonné la fermeture de 80% des magasins et entreprises juifs. J’ai obtenu que les commerçants dont l’activité est nécessaire au ravitaillement puissent continuer à exercer momentanément leur négoce ».

« En conséquence 27 sur 48 entreprises à Nantes et 43 sur 56 à Saint-Nazaire ont dû cesser leur exploitation ».

« La fermeture des magasins gérés par des Israélites a suscité dans différents milieux des villes une certaine réprobation lorsqu’elle a frappé des commerçants anciens combattants et réputés honnêtes ».

La formulation du préfet est assez ambigüe pour que le lecteur du rapport ne sache si cette « certaine réprobation » tient au fait que l’on vise des commerçants ou des juifs. Toujours pour ne pas déplaire il n’évoque que les mesures antisémites allemandes ; or le 18 octobre le gouvernement de Vichy a fait paraître au Journal officiel le « Statut des juifs » (daté du 3 octobre) excluant les juifs des fonctions publiques. Le sous-préfet de Châteaubriant, dans son rapport du 9 novembre envoyé au préfet écrit à ce propos : « On a tendance en général à trouver un peu brutales les mesures prises contre les juifs que beaucoup croient inspirées par la doctrine hitlérienne ». Le préfet ne reprit pas cette information dans son rapport à Vichy pas plus qu’il n’évoqua la réaction des commerçants juifs qui affichèrent sur leurs vitrines, près de la pancarte jaune qui les montrait à la vindicte populaire, les décorations obtenues lors de la guerre de 1914 -18.

Verso d’un tract antisémite distribué à Nantes. (Coll. part.) 

Quand le 5 décembre paraît l’ordonnance allemande réglant, avec l’approbation de Vichy, la Entjudung (aryanisation des entreprises juives) le seul à témoigner de la réaction de l’opinion publique est le commissaire des Renseignements généraux : « Au point de vue régional la fermeture des établissements juifs n’a provoqué aucun incident mais de violentes critiques contre les intéressés » (3/01/41). On peut s’étonner que la population qui s’indignait des mesures brutales prises à l’automne contre les juifs ait en deux mois changé radicalement d’avis. Le commissaire ne projette-t-il pas sur l’opinion son antisémitisme manifeste comme s’il voulait le légitimer en le faisant partager par le plus grand nombre ? Le silence du préfet sur le sujet ne nous permet pas de répondre à cette question.

 « J’entre dans la voie de la collaboration »

Le premier grand choc qui va ébranler la confiance placée dans le chef de l’État et son gouvernement va être la rencontre organisée à Montoire, le 24 octobre, entre Hitler, Pétain et Laval, qui lance la politique de collaboration entre la France et l’Allemagne. Faute d’informations (Pétain ne prononcera une allocution à la radio pour s’expliquer que le 30 octobre) les rumeurs ont libre cours sur le contenu des accords passés. Le commissaire des Renseignements généraux écrit : «  Les accords de Montoire intéressent vivement le public mais celui-ci désirerait connaître plus de détails sur les résultats de cette entrevue afin d’avoir une opinion plus renforcée sur l’attitude du gouvernement » (9/11/40). Le sous-préfet de Châteaubriant est alarmiste : « Dès l’annonce des accords de Montoire… l’opinion s’est fortement émue étant certaine, sans discussion possible, d’une paix de conditions extrêmement dures et même d’une collaboration armée contre l’Angleterre » (9/11/40).

Dans son rapport du 12 novembre le préfet fait remonter ces inquiétudes à Vichy non sans avoir usé d’un de ces glissements tactiques dont il a l’habitude : « L’entrevue de Montoire a fait naître chez beaucoup de Français un espoir nouveau. L’attente d’une paix sauvegardant l’indépendance et l’unité nationales est dans tous les cœurs. Cependant une partie de la population attend avec une certaine appréhension la réalisation dans les faits, de l’accord intervenu entre le Maréchal Pétain et Mr Hitler. Elle redoute certaines amputations territoriales qui choqueraient son sentiment national, elle craint une mobilisation industrielle de la France. Enfin elle manifeste un certain scepticisme quant aux résultats d’une politique de collaboration ».

Le texte de l’allocution, très attendue, où Pétain s’explique sur la rencontre de Montoire : « J’entre dans la voie de la collaboration » est largement distribué. (Coll. part.) 

On le voit, un courant hostile à la Collaboration se forme spontanément. Il ira se renforçant au fil du temps. Le commissaire central de police de Nantes écrit le 3 janvier 1941 : «  Il convient d’observer… que la population nantaise s’éloigne de plus en plus de l’esprit de collaboration préconisé par les pouvoirs publics ». Il rajoute le 1e février : « Relativement à l’idée de collaboration avec l’Allemagne, en dehors de quelques industriels ou commerçants importants y voyant une source de reprise des affaires, la grande majorité de la population se montre de plus en plus éloignée d’un rapprochement avec nos vainqueurs ».

Pour tous les observateurs officiels de l’opinion publique du département la politique de collaboration, outre qu’elle heurte le sentiment national, bute sur plusieurs écueils. Il y a d’abord le comportement de l’occupant qui fait preuve d’une trop grande sévérité envers la population, imposant couvre-feu ou fortes amendes aux municipalités pour le moindre sabotage de poteau télégraphique, qui réquisitionne les civils pour garder les ouvrages d’art en campagne. Les achats massifs et réquisitions des troupes d’occupation augmentent les difficultés de ravitaillement dans les villes et commencent à pénaliser les campagnes où, écrit le sous-préfet de Châteaubriant : « Après avoir été satisfaits des achats des troupes allemandes qui ont amené une hausse des denrées agricoles, les cultivateurs s’inquiètent des intensives réquisitions de bovins de ces dernières semaines » (25/01/1941). Enfin, ceux qui espéraient que les accords de Montoire permettraient le retour des prisonniers de guerre sont déçus d’abord, puis mortifiés, lorsqu’ils assistent en décembre et en janvier au départ vers l’Allemagne des derniers soldats encore détenus dans les casernes de Nantes et le camp de Savenay. « Le départ des prisonniers a jeté une certaine perturbation dans les familles, surtout que les bruits circulaient qu’ils allaient dans des régions éloignées en guise de représailles » (Commissaire des R.G. 3/01/41).

Avec la mise en place de la politique de collaboration le mythe du maréchal Pétain patriote, protecteur de l’indépendance nationale et adversaire tenace de l’Allemagne qui s’était imposé, spontanément, ou porté par l’action de la propagande, dans l’imaginaire collectif ne coïncide plus avec la réalité. Cette distorsion brouille l’image du chef de l’Etat. Le doute s’installe. Pétain ne peut retrouver la confiance qu’en faisant endosser cette politique de collaboration qui ne passe pas à un autre. Ce sera son « âme noire », son image repoussoir : Laval.

Le 13 décembre, le vice-président du conseil est démis de ses fonctions et placé quelque temps en résidence surveillée. Aussitôt le pays, mal informé, habitué aux rumeurs et autres « bobards », est en émoi : « Avide de commentaires la population recherchait notamment les journaux de Paris afin d’avoir quelques précisions à ce sujet, mais la presse parisienne, pas plus que les autres feuilles de la région n’ont parlé de la décision qui aurait été prise par le Maréchal, ce qui d’ailleurs a provoqué un réel étonnement » (Commissaire des R.G. 3/01/41). Le commissaire central de police de Nantes (Charles Lemoine) écrit de son côté : « Le public mal renseigné sur les incidents qui ont motivé et suivi les décisions du Maréchal à l’égard de Mr Laval a montré durant quelques jours une certaine nervosité qui semble s’être actuellement calmée, tout au moins en apparence » (3/01/41). Le sous-préfet de Châteaubriant évoque : « Les commentaires passionnés de cet événement ». Et il rajoute : « L’ensemble de la population est portée à croire que Mr Laval avait fait au gouvernement allemand des concessions jugées inacceptables par le Maréchal Pétain ; qu’il avait sans doute aussi formé le projet de se substituer au chef de l’Etat. Dans ce pays resté profondément patriote le geste du Maréchal ainsi interprété a suscité une grande satisfaction… Ils approuvent sans réserve la conduite énergique du chef de l’Etat dont la popularité a grandi au cours de ces quelques semaines » (24/12/40). Cette conclusion est partagée par tous nos observateurs habituels.

Même si les motifs de la décision du chef de l’Etat ne signifient pas une condamnation de la politique de collaboration, elle est interprétée comme telle par une opinion qui fait ainsi à nouveau coïncider le mythe Pétain avec ce qu’elle croit être la réalité du moment.

            Le prestige du Maréchal s’accroît d’autant qu’on imagine le vieux chef d’État soumis à une forte pression des Allemands pour faire revenir leur favori, Laval, au pouvoir. C’est au moins ce que laissent entendre la radio anglaise et la presse parisienne selon le commissaire des Renseignements généraux : «  Au début du mois de janvier, la population a été fortement émue par les bruits circulant dans toute la ville annonçant que l’armée allemande venait de franchir la ligne de démarcation et que le Maréchal Pétain se serait enfui en Algérie. Pendant quelques jours en l’absence de toutes précisions… l’inquiétude a régné parmi les esprits » (31/01/41). Le sous-préfet de Châteaubriant dans son rapport du 25 janvier 1941 adressé au préfet confirme : «  Cette nouvelle a causé un certain désarroi dans l’opinion des villes ». 

            À nouveau la population imagine Pétain à ses côtés, adversaire irréductible de l’Allemagne, comme en 1914 ! Le Maréchal jouit alors d’un regain de confiance, mais une confiance sélective comme le note le sous-préfet de Châteaubriant : «  Les ruraux ont toute leur confiance dans le Maréchal Pétain. On applique donc les mots d’ordre qu’il donne en faisant parfois certaines restrictions mentales. C’est ainsi qu’en ce qui concerne la collaboration, les populations rurales trouvent qu’elle s’exerce un peu trop à sens unique » (25/01/41).

            Malgré une campagne de presse sur le thème « oublions nos ressentiments » la politique de collaboration heurte une population viscéralement hostile à l’occupant. À la rubrique « Rapports avec les troupes d’occupation » le préfet Dupard répond invariablement, chaque mois, par la même formule lénifiante : « La population dans son ensemble reste calme et correcte, son attitude est digne. L’homme de la rue en général ignore le soldat allemand » (12/11/40). Pieux mensonges car les sous-préfets et autres commissaires parlent eux : « d’hostilité latente » ou « d’hostilité sourde ». L’Occupation réveille un vieux fonds d’animosité contre les Allemands entretenu par les invasions successives depuis 150 ans. Les Nantais connaissant mal le national-socialisme, n’y voient encore qu’une version du pangermanisme. Pour l’instant leur animosité vise plus l’Allemand que l’hitlérisme.

            Les altercations entre Français et soldats allemands sont rares mais parfois violentes, surtout les soirs de fête dans les quartiers chauds de Nantes : « Dans la nuit de Noël quelques incidents fâcheux provoqués par des individus peu recommandables et en état d’ivresse ont eu lieu dans le quartier de la Fosse » (Commissaire des R .G 3/01/41). Ceci se renouvelle dans la nuit du 1e janvier où deux soldats allemands sont tués. Les Nantais sont sanctionnés par une interdiction de circuler la nuit pendant quelques semaines. Le 26 décembre ce sont des résistants du réseau Bocq-Adam qui font exploser des grenades fumigènes à la soldatheim (foyer du soldat) située place Royale à Nantes empêchant le réveillon prévu pour des militaires allemands. Mais l’écho des explosions ne semble pas être parvenu jusqu’à la préfecture.

AMN 6 Fi 1691 

            Les manifestations anti-allemandes les plus ordinaires signalées par les rapports consistent en sifflets et huées au cinéma quand les « Actualités » montrent Hitler ou ses généraux et en lacération ou détournements d’affiches. C’est le cas de celle intitulée « Grâce aux Anglais notre chemin de croix » où l’on voit un soldat français portant une lourde croix devant Jeanne d’Arc au bûcher et Napoléon à Sainte-Hélène. Une main anonyme dessina une croix gammée et rajouta : « Voilà la croix la plus lourde à porter ». Le commissaire des Renseignements généraux qui rapporte cet incident au préfet signale par la même occasion les réactions de la population à toutes les affiches anglophobes posées par la propagande allemande ce mois-là par cette formule : « Fait l’objet de critiques de la part de la population »

 Pour celle représentant une veuve entourée des noms des victimes de Mers-el-Kebir et de Dakar et qui vise à raviver des plaies encore récentes il précise : « A été fraîchement accueillie par l’opinion ». Ce qui donne dans le rapport final du préfet : « La foule des passants les regarde avec indifférence » (15/12/40). Pourtant le sous-préfet de Châteaubriant vient de lui écrire que : « Les affiches anglophobes apposées par les soins des autorités allemandes ont atteint un résultat contraire à celui escompté ».

Anglophilie et « de gaullisme »

            Malgré les victimes de Mers-el-Kebir et de Dakar, dont la propagande allemande entretient une mémoire qu’elle espère vengeresse sur les murs des villes du département, l’opinion reste favorable aux Britanniques. L’interprète de la préfecture écrit dans son journal à la date du 7 novembre 1940 : « Le sous-préfet de Châteaubriant interrogé sur l’opinion de sa ville a répondu : 5% pro-allemands dont 4,5% par intérêt ; 20% indifférents ; 75% pour les Anglais » (Ouvrage déjà cité). Même le préfet Dupard en convient : « Il n’est pas niable actuellement qu’une bonne partie de la population du département reste favorable aux Anglais et à l’ex-général de Gaulle » (12/11/40).

            Les Français suivent avec délectation la déroute de l’armée italienne qui a imprudemment attaqué l’Égypte en septembre, la Grèce en octobre et veut y voir un signe avant-coureur de ce qui attend l’Allemagne: « La radio anglaise est toujours écoutée et les succès anglais et grecs contre les Italiens sont accueillis avec satisfaction et ironie » (Sous-préfet de Châteaubriant, 24/12/40). Un mois plus tard le même sous-préfet écrit que : « Chacun souhaite une victoire anglaise dont il attend la libération du territoire ».

            Cette anglophilie se manifeste au grand jour à Nantes. Le commissaire des Renseignements généraux signale que : « Le 1er novembre… de nombreuses tombes de soldats anglais ont été fleuries aux couleurs tricolores et britanniques… » au cimetière de La Gaudinière. « Le 11 novembre, même constatation au cimetière de La Bouteillerie où figurait même une croix de Lorraine en œillets naturels » (1/12/40).

Papillons collés sur des vitrines de Nantes à l’occasion du 11 novembre 1940(ADLA 1693 W 120) 

Bien que de nature différente l’anglophilie est, en ces premiers mois de l’Occupation, indissociable du gaullisme, la voix de la France Libre étant portée par les ondes britanniques. Le préfet lui-même utilise dans ses rapports l’expression de « propagande anglaise » pour caractériser l’action de ceux qu’il appelle les « de gaullistes ». Sans doute le fait-il pour des raisons de politique intérieure.

Les milieux les plus touchés par le « de gaullisme » selon lui sont les ouvriers qui ont « la quasi certitude d’une victoire anglaise » et « la jeunesse scolaire… où se manifeste une certaine activité clandestine. Elle consiste dans le port d’insignes tels que la croix de Lorraine ou deux petits drapeaux français-anglais entrelacés, la diffusion et l’affichage de papillons favorables aux Anglais et à l’ex-général de Gaulle » (Préfet, 12/11/40). Il demande à la police de « surveiller discrètement les jeunes des écoles (Lycées, Écoles supérieures, École de médecine) de la ville de Nantes. Leur rassemblement journalier favorise évidemment l’accentuation d’un état d’esprit qui s’est manifesté le 11 novembre par des tentatives de défilés devant le monument aux morts » (Préfet, 15/12/40).

            Les autorités allemandes craignant des manifestations patriotiques à l’occasion du 11 novembre avaient interdit tout rassemblement, défilé ou dépôt de gerbes ce jour-là et même le 1er novembre. Les lycéens, en particulier ceux du lycée Clemenceau qui avaient déjà eu maille à partir avec les soldats allemands installés sur place, décidèrent d’une grève des cours le 11 novembre et, par tracts, appelèrent les autres étudiants à manifester dans la ville. Les groupes qui parcoururent Nantes du Jardin des plantes à la place Graslin en chantant La Marseillaise furent dispersés par la gendarmerie allemande et quelques lycéens arrêtés. Le préfet rendit compte à Vichy : « Les autorités supérieures allemandes de la région se sont plaints de l’attitude hostile et de l’activité chauviniste des élèves du lycée Clemenceau de Nantes et ont exigé la fermeture de l’établissement. Après mon intervention à la Feldkommandantur elles ont bien voulu revenir sur leurs décisions… J’ai convoqué le proviseur auquel j’ai demandé d’instaurer à l’intérieur de son lycée une discipline stricte » (15/12/40).

            Dans la nuit du 10 au 11 novembre un drapeau tricolore fut hissé au sommet de la tour sud de la cathédrale par deux lycéens : Michel Dabat et Christian de Mondragon. Des étudiants engagés dans des réseaux actifs de résistance, ce qu’ignorent encore les services de la préfecture, tentent parfois de gagner l’Angleterre. Le préfet signale l’arrestation de quatre d’entre eux par les Allemands en janvier 1941 à un moment où la résistance gaulliste prend une nouvelle ampleur comme en témoigne la manifestation du 1e janvier 1941.                  

Drapeau hissé sur la cathédrale à l’occasion su 11 novembre. En le retirant les pompiers ont arraché la partie rouge. (Coll. part.)
Tract antisémite brocardant la radio de Londres et l’un de ses speakers habituels Maurice Schumann. (Coll. part.) 

            Du 23 au 31 décembre, chaque jour à la radio de Londres, de Gaulle ou son porte-parole Maurice Schumann demandent aux Français de manifester leur opposition à l’occupation allemande et à la collaboration-trahison en restant chez eux entre 15 h et 16 h le 1er janvier. En Loire-Inférieure l’opération fut un succès admis par tous les observateurs habituels  même si, pour ne pas déplaire, ils tentent dans les rapports d’en détourner le sens : « La population ne supporte l’occupation qu’avec impatience… Je ne m’étonne donc pas que le mot d’ordre donné aux Français par le général de Gaulle de rester chez eux le 1er janvier entre 15 h et 16 h ait été observé par la très grande majorité des habitants de l’arrondissement. Dans les plus petits villages les magasins étaient fermés. À Châteaubriant où se tenait un marché on a vu les paysans abandonner leurs bêtes pendant une heure sur la place publique pour s’abriter dans les cafés… Le geste du 1er janvier ne doit pas être interprété comme un acte de méfiance envers le chef de l’État mais simplement une manifestation contre l’occupation allemande » (Sous-préfet de Châteaubriant, 25/01/41).

            Le commissaire central de Nantes, écrit le 11 janvier : « Manifestation presque unanime où beaucoup de Nantais restèrent chez eux entre 15 h et 16 h. Certains y verront une affirmation des plus marquées de l’opposition à la politique de collaboration. À mon sens on doit y voir plus simplement l’exécution d’un mot d’ordre convenant bien à l’esprit frondeur des Français et adroitement diffusé par les partisans de l’ex-général de Gaulle ».

            Le commissaire des Renseignements généraux a aussi son explication de cet indéniable succès : « …Cependant il faut admettre que beaucoup de personnes ont agi aussi par esprit FRANÇAIS et non pour manifester comme partisan de l’ex-général de Gaulle. Beaucoup de personnes également sont restées à leur domicile retenues par des obligations de famille en raison du jour de l’An » (3/01/41).

            La forte mobilisation de la population du département le 1er janvier impressionne les Allemands « convaincus qu’il existe toute une organisation gaulliste avec un chef et des ramifications » écrit le sous-préfet de Châteaubriant qui pense plutôt que : «  Actuellement la radio anglaise est le seul lien qui unisse les partisans du général » (25/01/41). Cela illustre deux conceptions du gaullisme, très différentes mais souvent confondues alors : la Résistance et la simple sympathie pour la cause nationale défendue par de Gaulle aux côtés des Anglais.

En janvier 1943, revenant sur cette époque dans le « Fichier départemental », le commissaire principal des Renseignements généraux F. Sorgniard écrira : « Lorsqu’en juin 1940, au lendemain de l’Armistice, le général de Gaulle prit la direction des Français résolus à poursuivre la lutte contre l’Allemagne, une importante partie de la population de la région nantaise l’approuva de tout cœur bien qu’il fût à peu près inconnu du public. Et ce mouvement prit le nom de gaullisme. Mais le nom est resté mal défini et interprété différemment suivant les sentiments ou les sympathies de chacun. On a cependant tendance à lui donner un sens très large et à englober dans le gaullisme non seulement les partisans du général de Gaulle mais encore tous ceux qui en dehors des communistes appellent de tous leurs vœux le départ des Allemands. Ainsi compris le gaullisme est dans la région un large mouvement populaire qui dès ses débuts pouvait toucher 90% de la population dans toutes les classes de la société ».

La préfecture et les services de police peinent encore, en cette fin d’année 1940, à discerner sur le terrain, dans la masse des sympathisants gaullistes, une Résistance organisée animée par des jeunes ou des adultes qui ne se sont pas signalés avant la guerre par leur activisme politique. Pourtant ils œuvrent dans l’ombre pour faire évader des prisonniers (groupe de Léon Jost), renseigner Londres (réseau Nemrod de H. d’Estienne d’Orves, groupe Legeay) rapatrier en Angleterre des soldats britanniques ou faire des attentats (groupe Bocq-Adam, groupe Hévin…).

            Les services de police sont plus familiarisés aux organisations syndicales et politiques de gauche, en particulier aux militants du parti communiste (dissout), qu’ils suivent et fichent depuis des années. Le préfet rapporte chaque mois la même constatation : « Propagande communiste : elle continue clandestinement à s’exercer et s’extériorise par des distributions, sous le manteau, de nombreux tracts aux abords des usines » (12/11/40). Les Renseignements généraux détaillent les distributions : date, lieu, contenu, personnes soupçonnées. Le préfet ordonne des perquisitions ciblées (65 à Nantes et 45 à Saint-Nazaire en novembre) qui conduisent à 10 internements. Mais cela ne ralentit pas l’activité de la résistance communiste. Les Renseignements généraux constatent même une recrudescence à partir de la mi-décembre et tout le mois de janvier. On arrête quelques anciens responsables communistes locaux. Le préfet et le sous-préfet de Saint-Nazaire rapportent que la population « commente favorablement l’internement des militants ». Réalité liée à un anticommunisme local renforcé par le pacte germano-soviétique ou propos de complaisance ?

            Parmi les partis politiques susceptibles d’influencer l’opinion publique, les services de la préfecture surveillent l’activité des mouvements d’extrême droite (PSF du colonel de La Rocque et PPF de Doriot). Ils sont jugés peu actifs et « tous derrière le Maréchal » (Commissaire des R.G. 9/11/40).

            Si le mouvement autonomiste breton connaît, selon le préfet, une certaine activité dans les autres départements bretons ce n’est pas le cas, assure-t-il, en Loire-Inférieure où il ne compte des sections qu’à Nantes, Saint-Nazaire et Châteaubriant. Cependant : « On note une diffusion plus large du journal autonomiste L’heure bretonne » (15/12/40) dont le premier numéro est paru le 14 juillet 1940. En janvier 1941, le Parti National Breton (PNB), très marqué à l’extrême droite dans le département, se manifeste par des distributions de tracts dans les boîtes aux lettres et des collages de papillons sur les murs. Le commissaire central de police juge cette propagande : «  peu suivie par la population qui reste persuadée qu’elle est due à des illuminés » (11/01/41).

Papillons du mouvement autonomiste breton collés dans les couloirs du théâtre Graslin pendant la conférence de G. Claude organisée par le Groupe Collaboration le 3 mai 1941. (ADLA 1693 W 106) 

Ces mouvements extrémistes influent peu sur une opinion publique majoritairement hostile à l’occupant et qui mise sur l’Angleterre pour s’en débarrasser. Vichy n’est qu’une solution d’attente rendue acceptable par la personnalité respectée du maréchal Pétain, à condition que celui-ci n’affiche pas une politique de collaboration qu’il a pourtant initiée. Position ambigüe dénoncée à la radio très écoutée de Londres par un général de Gaulle qui s’impose peu à peu comme le recours à une population toujours intéressée par la vie politique nationale et internationale malgré les préoccupations croissantes du quotidien.


[1] Dans un climat déjà tendu entre la mairie et la feldkommandantur, Auguste Pageot porte plainte pour vol contre un officier allemand qui a réquisitionné une voiture de la mairie pour se rendre à Paris alors que le maire refusait de la lui prêter.

[2] Il s’agit-là d’une condamnation implicite de la politique de collaboration militaire menée par l’amiral Darlan au Proche-Orient et en Méditerranée.

à venir : Au Pays nantais  sous l’Occupation 1940 –1944 Jean Bourgeon …(III)… Décembre 1940 – Novembre 1941 Monsieur le Préfet aux champs