Janvier 1941 – septembre 1941
« Sans doute les difficultés matérielles éprouvées par beaucoup, les craintes d’une famine prochaine (on répète partout qu’elle est totale dans le Nord) contribuent pour la plus grande part à supprimer l’intérêt qu’on attachait précédemment à l’évolution de la guerre ; pour la plupart il s’agit maintenant de vivre et on ne s’intéresse plus qu’à ce problème » (Commissaire central de police de Nantes, 5/05/41).
Le commissaire Lemoine force le trait car, on le verra, les Nantais continuent à suivre la marche du monde en guerre. Mais ils le font de plus loin, repliés sur leur quant à soi, guidés par le principe d’autoprotection.
Files d’attente et marché noir
Avec les soucis lancinants posés par l’absence des prisonniers de guerre, le ravitaillement reste la préoccupation prioritaire de l’opinion et une cause permanente de mécontentement. « De leur côté les ménagères protestent contre les longues attentes afin de pouvoir obtenir les quantités de café, huile, beurre qui ne leur donne pas toujours satisfaction malgré plusieurs heures d’attente devant les magasins » écrit l’inspecteur des Renseignements généraux le 28 février. Propos qu’il reprend, ainsi que d’autres rapporteurs, tous les mois à Nantes, Saint-Nazaire… avec la litanie, chaque fois plus longue, des produits rares ou manquants. C’est d’abord sur le terrain du quotidien que Vichy a perdu la confiance de la population.

| Selon son âge et son activité chaque habitant est classé dans une catégorie et reçoit une carte d’alimentation dont la mairie tient un registre précis. (AM Treillières) |

| Tract du Comité populaire féminin de Nantes (lié au Parti communiste) distribué en 1941. Il dénonce les difficultés de ravitaillement en particulier pour les familles de prisonniers de guerre. (ADLA 1693 W 106) |
En mars la ration de beurre est tombée à 200 grammes par personne pour le mois et la margarine prévue pour compenser se raréfie à son tour : 53 tonnes en février ; 7 tonnes en mars pour le département. En avril : « dans beaucoup d’endroits la viande et le poisson sont devenus introuvables ainsi que les œufs même après une attente de plusieurs heures devant les magasins. Le prix élevé des légumes empêche beaucoup de familles modestes de se procurer un minimum vital et cette situation particulièrement pénible crée un profond malaise… Les plus vives récriminations se font entendre dans la foule qui ne ménage pas ses critiques à l’adresse des services du Ravitaillement général et des pouvoirs publics » (Commissaire Lemoine, 5/05/41). En avril les pommes de terre ont disparu de Nantes. Au marché de Talensac des marchands sont pris à partie par des clients excédés et des étalages renversés. Le commissaire de police dit au préfet craindre la répétition de tels incidents et leur exploitation par les communistes.
Les communes du littoral, à l’instar des villes grandes ou petites, n’échappent pas à la pénurie. « Le Croisic, Batz, Le Pouliguen n’ont pas touché de viande de bœuf depuis le 17 avril » écrit le sous-préfet de Saint-Nazaire le 4 juillet alors qu’il signale le passage dans sa ville : « de troupeaux de bestiaux réquisitionnés par les autorités d’occupation » et cela sous les yeux des Nazairiens faisant la queue devant les magasins.
Autre choc pour la population d’un département viticole habituée à une forte consommation de vin celui-ci se raréfie en juin. Cette pénurie s’explique par les achats massifs de grandes maisons parisiennes. La barrique de muscadet qui valait 500 francs fin novembre en vaut 3500 en juillet. Mais la rumeur accuse l’armée allemande d’une absorption massives rajoutant que l’occupant : « transformerait nos vins en alcools utilisés en carburants ou explosifs » !! (Commissaire des R.G. 4/07/41).
Selon le sous-préfet de Saint-Nazaire : « Cette rareté du vin influe très défavorablement sur l’état d’esprit des populations urbaines surtout dans les milieux ouvriers de Saint-Nazaire et parmi les pêcheurs » (4 août). Mystère des circuits de distribution, le vin n’arrive que difficilement jusqu’à la table familiale mais : « les habitués des cafés peuvent à leur aise déguster facilement et sans restriction dans les établissements de la ville, ce qui amène quelques réflexions amères de la part des ménagères économes » (Commissaire des R.G. 4/08/41).
Après un léger mieux en juillet (70 grammes de viande de charcuterie par personne et par semaine !) la situation se dégrade à nouveau en août et septembre entretenant un climat délétère dans la population : « La question du ravitaillement est à la base du mécontentement général, notamment dans les classes modestes. L’impression dominante de ces milieux est qu’on ne voit que la clientèle pauvre participer aux files d’attente et on est persuadé que les commerçants ne répartissent pas leurs rares marchandises d’une façon équitable » (Commissaire central, 27/09/41). La crise alimentaire, la pénurie généralisée des biens de première nécessité (textile, cuir, charbon, carburant…), la hausse vertigineuse des prix font ressurgir des clivages et des disparités que le régime affirmait vouloir faire oublier : ouvriers / bourgeoisie, citadins / ruraux.
« La raréfaction et le contingentement des produits alimentaires ont eu dans la vie des campagnes de très profondes répercussions. Le paysan, devenu le dispensateur de toutes les principales denrées a pris conscience de son importance » (Commissaire des R.G.) ; et il sait en tirer profit. « Les cultivateurs sont considérés comme les gens les plus favorisés du moment » écrit le commissaire Lemoine le 5 avril. Avis partagé sans doute par beaucoup de citadins, surtout ceux qui le dimanche vont faire leurs emplettes à la campagne, et aussi par le préfet : « Les agriculteurs sont surtout attachés à leurs intérêts matériels. Ceux-ci les poussent à écouler chaque fois qu’ils le peuvent leurs produits en dehors de la réglementation existante. Ils pratiquent le marché noir avec les Français et avec les troupes d’occupation et justifient leur attitude en disant que les ouvriers ont eu leur heure en 1936 et que c’est la leur aujourd’hui » (2/10/41).
Cette allusion au Front populaire, venant après d’autres dans le chapitre précédent, révèle que les antagonismes sociaux exacerbés à l’époque sont réactivés pendant l’Occupation. Pour les paysans, le patronat et quelques autres, Vichy est une revanche. Dans cet esprit le régime se complaît à faire « rejouer » toutes les failles résultant des séismes qui ont secoué le pays depuis 150 ans : Révolution / rejet de la République et de la démocratie ; affaire Dreyfus / lois antisémites ; Front populaire…
Le jugement du préfet sur le comportement des agriculteurs est basé sur un constat juste mais sévère car ils ont des excuses à faire valoir. Certes le paysan peut consommer les fruits de son travail mais il n’a pas plus accès que les citadins aux produits d’épicerie. L’agriculture qui souffre de l’absence des prisonniers de guerre est soumise à de nombreuses réquisitions. Il y a celles de l’occupant qui prélève cheptel et céréales pour nourrir ses troupes. Il y a celles de la société allemande « Ostland » qui acquiert du bétail pour mettre en valeur les départements du Nord et de l’Est interdits au retour des réfugiés et dont les fermes inoccupées sont confiées à des colons venus d’outre-Rhin. Il y a aussi les réquisitions imposées par les autorités françaises pour alimenter Paris.
Pour organiser la pénurie qui résulte de tous ces prélèvements de produits alimentaires le gouvernement met en place un système paperassier de règlements et de taxes où l’agriculteur a bien de la peine à se retrouver et qui fragilise son exploitation quand ce n’est pas sa force de travail. Ainsi doit-il livrer tout le lait de ses vaches à la laiterie qui en fera du beurre destiné aux marchés urbains. C’est oublier que l’agriculteur a besoin d’une partie de ce lait pour ses veaux. Contraint de frauder il en détourne plus qu’il n’en faut pour son troupeau et… fait son beurre. On lui diminue sa ration de pain alors que c’est son aliment de base ; il détourne une partie de son blé pour ses besoins et parfois ceux de ses visiteurs qui peuvent payer. Et comment résister à la tentation quand, comme dans le castelbriantais, les sociétés Amieux et Olida, contre l’avis du préfet mais avec la bénédiction des troupes d’occupation grosses consommatrices de pâtés et autres charcuterie en conserve, achètent aux paysans les porcs de 16 à 22 francs le kg alors que le prix officiel est de 13,75 francs ?
« Le marché noir paraît assez florissant dans le département » déplore le préfet le 2 octobre. Le chef d’escadron de la gendarmerie complète : « Le Marché Noir est dû surtout à un manque de discipline généralisé, le plus grand nombre de citoyens étant complices » (27/09/41) En écho le sous-préfet de Saint-Nazaire explique : « Il existe deux catégories de contrevenants :
« 1) Les consommateurs qui craignant un hiver rigoureux prennent leurs précautions en vue de ravitailler leur famille. Ils achètent à la ferme quelques douzaines d’œufs, plusieurs livres de beurre parfois un porc qu’ils salent chez eux ».
« 2) Les commerçants qui, profitant de la misère d’autrui achètent en fraude des bovins, des porcins, du beurre, des œufs et les revendent à prix d’or aux consommateurs anxieux de l’avenir » (26/09/41).
Dans la première catégorie, le sous-préfet de Châteaubriant, Bernard Lecornu, intègre des consommateurs venus de loin et qu’il appelle les « estivants ». Dans son rapport sur la commune de Guémené-Penfao daté du 3 septembre 1941, il écrit : « La commune n’arrive pas à fournir les contingents de bovins et de porcins demandés par les Commissions de réception, cependant le marché noir y a longtemps sévi malgré les nombreuses enquêtes effectuées par le Contrôleur. Actuellement de nombreux estivants continuent à parcourir les campagnes et à expédier des colis de victuailles sur Paris sans qu’il soit possible d’éviter ces pratiques. Il y a lieu de noter à ce sujet que Guémené-Penfao, grâce à son site pittoresque de la vallée du Don et des bords de la Vilaine bénéficie en été du tourisme et spécialement cette année, de nombreux Parisiens sont venus estiver dans l’espoir de trouver à Guémené une nourriture abondante ».
Le terme « estivant » sera utilisé jusqu’à la fin de la guerre par les sous-préfets de Châteaubriant pour désigner les clients du marché noir, façon de dissimuler sous un trait d’humour leur impuissance face au phénomène.
Faute de personnel en nombre suffisant pour traquer les trafiquants, les autorités s’en prennent à ceux qui les alimentent, les paysans, en réglementant et taxant encore davantage quitte à agacer une population plutôt favorable au régime : « Le cultivateur admet difficilement de n’être pas le maître de ses récoltes. Il est l’adversaire né des taxations et ne peut comprendre qu’il lui soit défendu de disposer à sa guise des fruits de son travail. Il oppose une certaine résistance à l’application des règlements. De récents incidents sont significatifs à cet égard : des paysans ont menacé et injurié des gendarmes et des agents des Contributions indirectes qui venaient effectuer des contrôles chez eux. Cet état d’esprit est général » (Préfet, 2/10/41).
Malgré règlements et contrôles le marché noir a de beaux jours devant lui et remplit les bas de laine des paysans surtout quand ils ont la chance d’être proches d’une ville. À Treillières le curé Prévert constate benoîtement : « Sans être millionnaires… mes paroissiens sont pour la plupart à l’aise. La hausse continue des denrées alimentaires a depuis longtemps débordé le bas de laine. Il y a peut-être chez quelques uns un amour excessif du papier monnaie. J’ai dit à plusieurs reprises qu’un excellent moyen de purifier ces papiers, qui seraient d’une légitimité douteuse, était de participer largement aux œuvres paroissiales et diocésaines. On a compris, ce qui fait que, depuis deux ans surtout, nos œuvres ont suivi une marche ascendante. En 1942 nous avons donné au denier du culte 1500 francs de plus que l’année précédente. Même remarque en ce qui concerne nos séminaires diocésains…. Nos quêtes ont triplé depuis deux ans… » (Livre de paroisse, 1943).

| Pour calmer la mauvaise humeur d’une population citadine exaspérée, tout au long de l’Occupation la presse avertie par les autorités dénonce des trafiquants du marché noir. (Ouest-Éclair, 11 et 12 septembre 1941) |
Les agriculteurs, soutiens du régime, commencent à manifester leur agacement face aux réglementations. Le mécontentement, la colère ouverte parfois, provoqués par la pénurie alimentaire débordent des milieux populaires touchés en premier. C’est ce que constatent à partir de l’été 1941 nos observateurs habituels qui à la demande de Vichy intègrent désormais dans leurs rapports des essais d’analyse sociologique pour mieux apprécier les soutiens à la politique du gouvernement : « La plupart des fonctionnaires souffrent autant que les ouvriers de la hausse incessante du coup de la vie et des difficultés du ravitaillement. Ils aspirent à la revalorisation de leurs traitements. L’insuffisance de ceux-ci reste un obstacle non négligeable à leur ralliement sincère à la politique du gouvernement » (Préfet, 2/10/41).
Seuls les commerçants et industriels semblent échapper à la morosité : « Si beaucoup d’entre eux travaillent pour le compte des autorités allemandes ou voient les militaires composés en grande partie leur clientèle, il reste malaisé d’exprimer l’opinion de ces deux catégories en ce qui concerne notamment la politique de collaboration préconisée par le gouvernement » (Commissaire central Lemoine, 2/10/41).
Les contraintes multiples de la vie quotidienne, les restrictions, le rationnement, les réglementations parfois vexatoires, la montée vertigineuse des prix entretiennent un climat malsain fait d’exaspération, de grogne, de jalousie qui favorise le décrochage progressif de la population vis-à-vis du régime de Vichy.

| Page d’une brochure de propagande distribuée à Nantes. Les juifs y sont représentés comme des trafiquants du marché noir dont il faut se débarrasser. (Coll. part.) |
L’activité gouvernementale n’intéresse que peu de monde. Les rapports indiquent régulièrement : « On reste indifférent à tout ce qui concerne la politique intérieure… » (5/06/41). Pourtant sous la direction de l’amiral Darlan le régime se durcit : renforcement de l’ordre moral ; législation antisémite (second statut des juifs le 2 juin) ; exigence du serment de fidélité au Maréchal pour les fonctionnaires … Qu’en pense l’opinion publique ? Les rapports n’en disent rien comme si la population était plus à l’écoute des communiqués sur le rationnement qu’aux allocutions des ministres ou du chef de l’Etat. C’est l’avis du commissaire Lemoine : « L’ensemble de la population paraît se désintéresser de l’action du gouvernement. Le public attend avec impatience une amélioration pour lui essentielle, celle de ses conditions de vie, et se préoccupe fort peu de toutes les réformes entreprises ou à venir. Les derniers changements ministériels n’ont d’ailleurs suscité que peu de commentaires, beaucoup de gens estimant qu’il ne suffit pas de changer les hommes pour aboutir à des résultats » (5/09/41).
Quand il faut porter un jugement sur l’action gouvernementale l’opinion s’en remet à un seul critère : la politique de collaboration. Le préfet le déplore : « La plupart des habitants de mon département ne retiennent de la politique gouvernementale que ce qui a trait à la collaboration. La méfiance vis-à-vis de la politique extérieure efface tout le bénéfice que le gouvernement devrait retirer de sa politique intérieure » (2/10/41).
À la différence de Philibert Dupard beaucoup de Nantais pensent que la Collaboration relève d’abord de la politique intérieure tant les réquisitions de l’armée d’occupation interfèrent sur leur quotidien. Après le renvoi de Pierre Laval, en décembre, ils avaient espéré que la politique de collaboration serait remise en cause par le maréchal Pétain. Ils déchantent vite. À la lecture des rapports on constate que la population commence à douter des capacités de l’amiral Darlan à résister aux pressions allemandes dès février. Très vite le vice-président du Conseil se révèle un collaborationniste convaincu. En mai, après une rencontre avec Hitler où il accepte que l’aviation allemande utilise les aérodromes français de Syrie pour aller combattre les Anglais en Irak, il envisage d’autres concessions (qui ne verront pas le jour) à l’armée du Reich. Il perd alors la confiance de l’opinion et le discrédit qui le frappe rejaillit sur le maréchal Pétain : « L’antipathie croissante règne dans l’esprit de beaucoup à l’égard de l’amiral Darlan et dans la grande majorité la population réprouve toute idée de collaboration. Certains mêmes se faisant l’écho de la propagande anglaise critiquent le Maréchal Pétain appuyant trop selon eux la politique du vice-président du Conseil » (Commissaire central, 5/06/41).

| Sur le portail de la chocolaterie Amieux, le 25 août 1941, on brocarde l’amiral Darlan. (ADLA 1693 W 117) |
La germanophobie qui alimente le refus de la Collaboration se nourrit des mêmes causes que les mois précédents. Mais elle croît encore car l’intensification des lacérations d’affiches, des inscriptions murales hostiles, des sabotages amène les autorités d’occupation à multiplier les sanctions collectives : amendes, couvre-feu, gardes… À Couëron après que des jeunes filles aient lacéré des affiches allemandes la population doit pendant huit jours garder les affiches de remplacement. La ligne téléphonique Redon-La Baule ayant été sectionnée les habitants des communes situées sur son parcours doivent pendant une semaine garder la ligne à raison d’un homme tous les 100 mètres ce qui à Missillac mobilise chacun un jour sur trois. Les habitants du département qui jusqu’alors évitaient les rapports avec les militaires allemands ou n’extériorisaient pas leur antipathie s’enhardissent. En juin le préfet signale cinq incidents sérieux entre des soldats allemands et des civils qu’ils avaient provoqués ; il conclut : « Tous ces faits indisposent fortement la population contre l’armée occupante et ne peuvent que nuire à toute idée de collaboration » (5/06/41). Il fait remarquer aussi que : « beaucoup de familles… se plaignent de l’attitude incorrecte avec la population de certaines femmes de mauvaise vie qui ouvertement s’affichent effrontément avec des militaires de passage » (4/08/41).
Dans les mois suivants, le rejet de l’occupant va changer d’intensité et de nature condamnant irrémédiablement tout succès de la politique de collaboration. Les Français inégaux et parfois rivaux face au ravitaillement, divisés sur leur soutien au gouvernement se rassemblent très majoritairement dans l’opposition à l’occupant. Un sentiment national se reconstitue contre la politique de collaboration portée par le régime de Vichy qui s’est justement donné pour mission de reconstruire l’unité nationale. Etrange retournement de situation.
Les murs parlent de victoire
Germanophobie et anglophilie progressent au même rythme dans la population qui ne voit une issue positive à la guerre que par une victoire britannique. Espoir entretenu en février-mars par les revers italiens face aux Anglais en Lybie et aux Grecs dans les Balkans. Certains préparatifs militaires et sanitaires sur le littoral de la Loire-Inférieure laissent envisager une reprise des hostilités et le commissaire Lemoine écrit qu’on espère à Nantes : « un échec de la prochaine offensive allemande contre l’Angleterre » (3/03/41). Selon le même commissaire central les rumeurs vont bon train : « Beaucoup estiment qu’un conflit dans le Pacifique est imminent. On pense que l’entrée en guerre des États-Unis favoriserait grandement les intérêts de la Grande-Bretagne intérêts qui, pour la plupart des gens, restent les nôtres » (3/03/41). L’hypothèse d’une entrée en guerre des USA va se renforcer tout au long de l’année encouragée par la loi prêt-bail (9 mars), la proclamation de la Charte de l’Atlantique (14 août) et les déclarations de Roosevelt destinées à préparer son opinion publique à l’entrée dans le conflit. Déclarations reprises par la radio de Londres, très écoutée.
Loin du Pacifique, la surprise va venir au printemps des Balkans où le 6 avril, en attaquant la Yougoslavie, l’armée allemande entame une guerre éclair : 17 avril capitulation de la Yougoslavie ; 22 avril, capitulation de la Grèce. Dans le même temps les troupes de l’Afrikakorps commandées par Rommel chassent les Anglais de Lybie et menacent l’Égypte. Ces événements ébranlent le moral des habitants de la Loire-Inférieure : « Une partie de la population persuadée que l’Amérique interviendra dans le conflit continue à avoir confiance en une victoire anglaise à échéance lointaine. Mais, dans l’ensemble, il apparaît que les événements actuels découragent tous ceux qui avaient mis leur unique espoir dans la victoire anglaise » (Préfet, 15/05/41). Le sous-préfet de Châteaubriant écrit de son côté : « La conquête de la Yougoslavie et de la Grèce a causé une déception aux nombreux partisans du général de Gaulle et on a pu constater un certain abattement des esprits » (5/05/41).
En Loire-Inférieure la « propagande de gaulliste » bénéficie d’une large audience auprès de la population et peut compter sur des militants, peu nombreux certes, mais actifs. Le mot d’ordre lancé en janvier par la radio de Londres d’inscrire sur les murs du pays des « V » symboles de la victoire attendue connaît, malgré les sanctions récurrentes des Allemands, un réel succès dont témoignent tous les rapports : « Les multiples inscriptions faites sur les murs des villes à la suite d’un mot d’ordre de la radio anglaise démontrent que la propagande de gaulliste rencontre un écho dans une bonne partie de la population et en particulier chez les jeunes gens » (Préfet, 15/04/41).
Toujours selon Philibert Dupard les « V », « VDG » (Vive de Gaulle) et les croix de Lorraine se font plus rares sur les murs du département à la mi-avril. Il veut y voir un effet des revers britanniques sur le moral des gaullistes. C’est aussi l’époque où les groupes Vandernotte-Hévin sont démantelés par la police allemande entraînant l’arrestation d’une quinzaine de jeunes résistants gaullistes: M. Veper, P. Labrousse, H. Caldecott, F. Creusé, M. Dabat, J.P. Glou, C. de Mondragon… Beaucoup d’entre eux figureront parmi les otages fusillés le 22 octobre suivant. Quelques mois plus tôt, le 15 janvier, le groupe du Comité d’entraide aux prisonniers (L. Jost, M. Poirier, A. Fourny, P. Birien…) a été lui aussi démantelé et ses résistants emprisonnés.
Malgré ces revers et les difficultés du moment le gaullisme reste une espérance forte dans la population. Son chef est connu de tous même si on ne l’a jamais vu. À la différence de la résistance communiste très active dans les milieux ouvriers de Nantes et de sa banlieue (Rezé, Basse-Indre) mais sans grand impact sur le reste de la population selon les différents rapports, le gaullisme trouve un écho dans toutes les catégories sociales, en ville comme dans les campagnes. Mais entre l’attention bienveillante et le passage à l’acte résistant il y a un grand pas que très peu osent franchir.
Le V de la Victoire de la « Propagande de gaulliste »
En janvier 1941 la radio de Londres a demandé d’inscrire ou d’afficher sur les murs du pays des « V » symboles de la victoire attendue.

| Le commissaire des R.G. a reproduit dans son rapport, le 21 août 1941, cette inscription réalisée dans la partie blanche d’un billet de 5 Fr. Généralement les partisans de de Gaulle se contentent d’y dessiner une croix de Lorraine placée dans un V. (ADLA 1693 W 120) |

| Ce papillon associant de Gaulle et les Anglais a été collé sur un bâtiment situé près de la caserne Richemont occupée par les Allemands le 27 juillet 1941. (ADLA 1693 W 120) |

| Papillons associant la France et l’Angleterre collés sur des vitrines de la rue Crébillon et de la place Graslin à l’occasion du 1e mai 1941. (ADLA 1673 W 84) |

| Appliquant les consignes venues de Londres, les résistants gaullistes à l’occasion du 14 juillet 1941 parsèment les rues de Nantes de papillons tricolores représentant le V de la victoire attendue. (Exemplaires récupérés par la police, ADLA 1673 W 84) |

| Sur une maison du quartier Malakoff à Nantes : « Vive de Gaulle ». (Coll. part.) |
La contre-offensive de la propagande allemande

| Ces affiches sont distribuées dans toutes les communes du département (1 à 8 exemplaires selon la taille de la commune ; 30 à Saint-Nazaire ; 100 à Nantes) sur l’ordre de la Propagandastaffel avec des consignes précises sur les endroits et les façons de les poser. (ADLA 1693 W 59) |

| La propagande allemande réplique à la campagne du V lancée par la radio de Londres en diffusant une série d’affiches, dont celle-ci, détournant le V à son avantage. (AMN 6 Fi 1671) |

| Dépliant (couverture à gauche) distribué à Nantes présentant de Gaulle et l’Angleterre comme les jouets du capitalisme mondial dominé par les juifs. (Coll. part.) |
Les fêtes nouvelles instituées par Pétain sont l’occasion pour les services de police de mesurer l’impact du gaullisme et du communisme dans l’opinion. Pour le 1er mai 1941, première célébration de « la fête légale du Travail » le préfet a reçu mission : « d’éviter que cette journée ne dévie de la voie sur laquelle le gouvernement a entendu l’engager ». La journée étant déclarée chômée il n’y eut aucun incident dans les usines si l’on excepte des tracts communistes distribués aux Batignolles la veille. Le matin du 1er mai les pompiers, avant l’aube, furent chargés d’enlever au plus vite pour qu’on ne le vît pas, un drapeau rouge orné d’une faucille et d’un marteau fixé en haut du mât du monument aux morts de 1914-18.

| Couverture d’une brochure éditée par le régime de Vichy à l’occasion de la première célébration de « la fête légale du Travail » le 1e mai 1941. (ADLA 1673 W 84) |

| Edition spéciale de « L’Humanité » clandestine dénonçant la récupération du 1er mai, symbole des luttes ouvrières, par le régime. (ADLA 1673 W 84) |
Le régime a décidé de célébrer avec faste la fête de Jeanne d’Arc le 11 mai en zone Sud. Dans la zone occupée, comme lors des fêtes nationales, tout cortège, prise de parole ou lever des couleurs est interdit. La radio de Londres a appelé la population, comme lors du 1er janvier, a manifester son mécontentement en descendant dans la rue entre 15 h. et 16 h. Le lendemain le commissaire Lemoine raconte : « Dans le courant de l’après-midi, une foule très dense a parcouru dans les deux sens les artères notamment de la place Graslin au cours Saint-Pierre. Aucun incident ne s’est produit mais on a quand même l’impression que entre 15 h et 16 h. les promeneurs étaient plus nombreux qu’un dimanche ordinaire. Ceci indique d’une façon assez nette que les directives de certains postes de radio étrangère ont été suivies par une partie de la population ».
Plus tôt dans la journée : « une foule nombreuse a défilé et déposé des fleurs tant au pied du monument de l’héroïne qu’au cimetière de La Gaudinière où six aviateurs britanniques avaient été inhumés la veille » (Commissaire Lemoine, 12/05/41). Parmi les nombreux bouquets, dont certains en forme de croix de Lorraine, déposés au pied de la statue de Jeanne d’Arc place Saint-Donatien, l’un portait l’inscription « Jeanne chassez l’ennemi ».
Au cimetière de La Gaudinière, devenu point de rendez-vous des manifestations patriotiques autour des tombes anglaises, des incidents se produisent à 18 h. au moment de la fermeture des portes : « Un groupe de jeunes filles, une cinquantaine, des étudiantes très certainement, dépitées de ne pouvoir entrer ont crié sur l’air des Lampions : Vive de Gaulle. À bas les boches. Les agents sont aussitôt intervenus et en quelques minutes le groupe de jeunes filles fut dispersé » (Commissaire central Lemoine, 12/05/41). Un peu plus tard des affiches représentant le maréchal Pétain furent lacérées ; sur d’autres on colla des bandes de papier sur les yeux et sur la bouche. Un papillon collé portait écrit : « Français, jetez le portrait du Maréchal ». Le commissaire qui n’est pourtant ni sourd ni aveugle n’en conclut pas moins son rapport ainsi : « En résumé cette journée a été très calme ».
« Hitler a attaqué l’Union soviétique »
Les sentiments anglophiles et gaullistes de la population vont à nouveau être mis à rude épreuve en juin. En réponse au gouvernement français qui avait autorisé le 9 mai des avions allemands à se poser sur les aérodromes de Syrie (alors sous mandat français) pour intervenir contre les Anglais en Irak, ces derniers aidés de soldats des Forces Françaises Libres entrent en Syrie le 7 juin. Les combats entre gaullistes et troupes vichystes (1836 Français sont tués) se terminent par la victoire des anglo-gaullistes. Le 4 juillet le commissaire des Renseignements généraux signale au préfet : « L’attaque de la Syrie et du Liban par l’Angleterre a beaucoup ému les esprits. Beaucoup regrettent profondément de voir les éléments français opposés à notre propre armée » (4/07/41). Le même jour, le sous-préfet de Châteaubriant parle de : « Flottement des esprits ». Etats d’âme de courte durée car un autre événement va venir occuper les esprits : « L’entrée en Russie des troupes allemandes a été une véritable surprise pour la population » (Commissaire des R.G., 4/07/41).
Le 22 juin 1941, l’entrée en guerre de la patrie du communisme dans une région « ne marquant pas beaucoup de sympathie à l’égard des Soviets » (Commissaire Lemoine, 5/07/41) va, localement, raviver de vieilles craintes, faire rejouer d’anciennes fractures, modifier à long terme les équilibres de la Résistance et recomposer le paysage politique. Le sous-préfet de Châteaubriant, Bernard Lecornu, livre son analyse de la nouvelle donne au préfet le 4 juillet. Celui-ci la reprendra in extenso dans son rapport destiné à Vichy : « Si beaucoup de ceux qui espèrent toujours une victoire anglaise voient dans ce renfort inattendu un obstacle susceptible de mettre un terme à la longue série de victoires allemandes, beaucoup d’autres par contre, plus perspicaces, se demandent quel bénéfice la France peut retirer d’une victoire russe, victoire qui en livrant l’Europe au communisme ne manquerait pas d’avoir de profondes et dangereuses répercussions sur notre pays déjà affaibli par la guerre. De façon générale on constate que dans les milieux bourgeois assez ouverts jusqu’à présent aux idées gaullistes la guerre russo-allemande a entraîné un revirement d’opinion favorable à la collaboration. Par contre dans les milieux ouvriers sensibles à la propagande soviétique une évolution contraire a été enregistrée » (4/07/41).
À partir du 22 juin les services préfectoraux surveillent particulièrement l’activité des communistes. Le 4 juillet le commissaire des Renseignement généraux simule la surprise : « La propagande communiste s’est beaucoup ralentie depuis le mois de juin. Le conflit russo-allemand qui vient d’éclater a fait taire les principaux meneurs de la région, tracts et papillons n’ont pas reparu en ville depuis quelque temps ». Le commissaire sait très bien que les 23 et 24 juin une trentaine d’anciens responsables communistes ont été arrêtés dans le département d’où ce ralentissement, passager, de l’activité militante. Très vite les résistants communistes se réorganisent. Tracts et papillons réapparaissent tandis que les murs s’ornent de slogans nouveaux : « Vive Staline », « Vive l’URSS », Vive le PCR », « Vive la république française des Soviets ». Les secteurs géographiques où la résistance communiste se manifeste sont limités à Nantes (Doulon, Batignolles, Pirmil, Pont-Rousseau) et à sa banlieue (Rezé et Basse-Indre où le 14 juillet un drapeau rouge orné d’une faucille et d’un marteau est fixé sur une bouée en Loire). Malgré les perquisitions et les arrestations l’activité militante tournée vers l’opinion continuera en juillet et août, toujours essentiellement nantaise et sans impact réel selon le commissaire Lemoine : « La propagande communiste… ne semble pas avoir plus de succès que précédemment le public étant opposé à tout régime autoritaire et notamment au régime soviétique dont les variations n’ont pas manqué depuis 1939 » (5/08/41).
La propagande du parti communiste à l’été 1941
Après l’entrée en guerre de l’URSS l’activité militante tournée vers l’opinion prend une orientation nouvelle

| Edition spéciale de « L’Humanité » clandestine annonçant l’attaque de l’Union soviétique par l’Allemagne. Cet exemplaire fut ramassé par la police sur la plage de La Baule. (ADLA 1693 W 117) |


| Papillons collés sur des maisons de Saint-Brévin en juillet 1941. L’un veut associer l’URSS, le PCF et le gaullisme dans le même combat. (ADLA 1693 W 138). |

| Papillon collé à Nantes le 14 juillet 1941. (ADLA 1673 W 84) |

| Papillon trouvé en centre-ville de Nantes. (ADLA 1693 W 117) |
Même si la population reste très majoritairement hostile à une « République française des soviets » revendiquée sur les murs de Nantes, même si les soucis du quotidien lui occupent l’esprit, l’ouverture du front russe soutient son attention pour le conflit et entretient son patriotisme ce qui désole le sous-préfet de Châteaubriant : « De nombreux habitants de la région écoutent chaque jour et presque chaque heure les émissions de la radio anglaise. Ils ne lisent aucun journal, n’écoutent aucune émission française : on ne peut s’étonner dans ces conditions qu’ils soient anglophiles et gaullistes » (5/09/41) ; aussi Bernard Lecornu propose-t-il au préfet de saisir les postes de TSF.
Privés de cérémonies du 14 juillet par l’occupant les citadins manifestent publiquement leur soutien à la République supprimée par Vichy en honorant ceux qui luttent pour la leur rendre. En plus des nombreux tracts et papillons gaullistes éparpillés dans la ville de Nantes, un millier de personnes selon le préfet défilent devant les tombes anglaises de La Gaudinière et y déposent des gerbes de fleurs aux couleurs tricolores. À Châteaubriant les affiches allemandes « V Victoria », apposées pour célébrer les succès hitlériens en URSS et contrer les « V » pro-britanniques toujours nombreux sur les murs, sont lacérées et des inscriptions gaullistes peintes sur les bâtiments publics. À Saint-Nazaire, 700 à 800 personnes selon le sous-préfet se rendent devant la morgue où gisent les corps d’aviateurs anglais pour y déposer des gerbes entourées de rubans tricolores.

| Affichette manuscrite reproduisant un discours du général de Gaulle collée rue Fouré à Nantes par un groupe de jeunes gaullistes le 21 août 1941. (ADLA 1693 W 120) |


| Affichettes gaullistes collées à Saint-Nazaire en juin 1941. La formulation à la fois recherchée et ambigüe de la première tranche avec le style lapidaire habituel des papillons. (ADLA 1693 W 80) |
Dans son rapport du 4 août le sous-préfet de Saint-Nazaire signale que ce type de manifestation n’a lieu que dans les villes : « Il est au contraire très réconfortant de constater que dans les campagnes et notamment dans le Pays de Retz que j’ai parcouru la semaine dernière on reste fidèle au Maréchal Pétain. Les paysans travaillent en paix sans prêter l’oreille aux appels des radio étrangères » (4/08/41).
Nous avons vu dans le chapitre précédent quel était l’état d’esprit des campagnes nantaises à ce moment. Si les manifestations y sont rares, car difficiles à organiser, le calme apparent ne signifie pas un soutien sans faille au régime. Le décrochage de la population vis-à-vis de Vichy y est moins fort qu’en ville mais les réquisitions et la politique de collaboration agacent même les plus pétainistes et contribuent au malaise général. Pétain averti par les préfets de la morosité ambiante tente de la dissiper lors d’une allocution radiodiffusée le 12 août ; c’est le discours « du vent mauvais » : « Français, j’ai des choses graves à vous dire. De plusieurs régions de France, je sens se lever depuis quelques semaines un vent mauvais. L’inquiétude gagne les esprits, le doute s’empare des âmes. L’autorité de mon gouvernement est discutée… ».
Comment ce discours fut-il reçu par la population de Loire-Inférieure ? Seul le sous-préfet de Châteaubriant y fait allusion dans son rapport du 5 septembre : « Tous ont entendu le pathétique appel du chef de l’État, malheureusement beaucoup de ceux qu’obnubilent les émissions de Londres et de Moscou ne l’ont pas compris ».
« Les partis dits de collaboration »
L’entrée en guerre de l’URSS on l’a dit soutient l’attention de la population pour la guerre, renforce le patriotisme voire l’esprit de résistance chez certains, réveille aussi le militantisme de l’extrême droite. En Loire-Inférieure celle-ci est traversée de tendances variées, parfois contraires, souvent rivales.
Les adhérents du Parti Social Français (PSF) du colonel de La Rocque très bien implanté dans le département avant la guerre (40 000 adhérents), surtout dans les campagnes, refusent de choisir entre collaborationnisme et gaullisme, condamnant l’un comme l’autre. Fidèles au maréchal Pétain ils s’investissent dans les œuvres sociales : « PSF : s’occupe de ses centres d’accueil, de ses colonies de vacances et envoie des colis aux prisonniers » (Préfet, 2/10/41).
Quelques partis et mouvements rassemblant ceux qui sont convaincus de la nécessité de collaborer avec l’Allemagne nazie pour préparer une Europe nouvelle s’installent à Nantes et parfois dans quelques villes du département (Saint-Nazaire, La Baule) au début de l’année 1941. Les partis collaborationnistes attirent peu de militants et les services de la préfecture estiment leur influence faible ou nulle jusqu’à l’été. Le Rassemblement National Populaire (RNP) de Marcel Déat s’est installé : « dans plusieurs immeubles appartenant à des juifs. Cela n’a pas été très bien compris par beaucoup » (Commissaire des R.G., 5/05/41). De plus ce parti connaît des dissensions internes allant jusqu’à l’exclusion de son chef, Théodore Gauthier, en août, ce qui nuit à sa crédibilité.
Le Parti Populaire Français (PPF) de Jacques Doriot, qui a relancé son activité en Loire-Inférieure au printemps 1941 avant même que les Allemands ne l’aient autorisé en zone occupée, est jugé : « en sommeil » par le préfet. L’agression de l’URSS par l’Allemagne le réveille. Il organise trois réunions en juillet annoncées par des affiches au titre ambigu « Mort aux affameurs » susceptible en ces temps de rationnement de « susciter la curiosité du public » comme l’écrit le préfet. Mais les affameurs visés par le PPF sont les gaullistes, les juifs, les francs-maçons. Selon la préfecture la première réunion rassembla 70 personnes, la seconde 22 et la troisième fut annulée faute de public. Les Renseignements généraux annoncent pourtant 28 auditeurs à cette dernière réunion : erreur de transcription ou volonté du préfet de minimiser l’impact des partis collaborationnistes qu’il n’apprécie pas ?
Pas découragé par cette faible audience le PPF s’associe avec le RNP et deux groupuscules extrémistes (la Ligue française d’épuration et le Parti national collectiviste) pour lancer le 1er août à Nantes la Légion des Volontaires Français contre le bolchevisme (LVF) qui ouvrira ensuite des bureaux de recrutement dans tout le département pour enrôler ceux qui veulent aller se battre aux côtés de la Wehrmacht sur le front russe. Selon le préfet il n’y eut que 250 personnes réunies au théâtre Graslin à cette occasion : « Si l’on considère que l’assistance était composée des adhérents à chacun des partis on peut chiffrer à 50 le nombre de curieux » (6/08/41).
Dans son rapport de janvier 1943, le commissaire Sorgniard, des Renseignements généraux, reviendra sur les débuts difficiles des partis collaborationnistes : « Les nouveaux partis dits de collaboration sont peu prospères bien qu’ils soient les seuls autorisés à manifester une activité. Leurs tendances, leurs programmes et parfois leurs dirigeants sont impopulaires ; tous d’ailleurs dès leur origine ont été discrédités dans l’opinion publique par cette tutelle et cette protection allemandes sous lesquelles ils se sont placés plus ou moins volontairement ».
Si les partis collaborationnistes, composés de militants issus des anciens partis d’extrême droite et de transfuges de la gauche (communistes et socialistes pacifistes), n’ont guère de succès auprès de l’opinion, il en va autrement du Groupe Collaboration (GC) fondé à l’échelon national en septembre 1940 par l’écrivain Alphonse de Châteaubriant, installé et animé à Nantes depuis le 1er mars 1941 par Charles Martin. Les premiers adhérents « sont pour la plupart des personnes appartenant à la moyenne bourgeoisie et d’anciens officiers, d’esprit calme et rassis, n’ayant jamais participé aux luttes politiques d’avant guerre ; rares sont les ouvriers et les employés. On y rencontre la plupart des dirigeants des nouveaux partis ». (Commissaire Sorgniard).
Ce mouvement partisan de la Collaboration avec l’Allemagne nazie vise à rassembler notables, hauts fonctionnaires, intellectuels, officiers allemands à l’occasion de conférences, concerts et autres rencontres plus informelles pour constituer l’élite de l’Europe nouvelle sous domination hitlérienne
La première manifestation du Groupe Collaboration a lieu au Théâtre Graslin le 23 avril. Alphonse de Châteaubriant, fondateur du mouvement, s’exprime devant 1 500 personnes. Le commissaire Lemoine parle à leur propos de : « curieux, appartenant à toutes les classes de la société » (5/05/41). Le commissaire des Renseignements généraux précise : « Néanmoins la présence à l’extérieur d’un service d’ordre de la gendarmerie allemande a fait l’objet de murmures de la part de beaucoup d’auditeurs » (4/05/41).

| Tract annonçant la formation à Nantes du Groupe Collaboration. (ADLA 1693 W 106) |
Le soutien affiché de l’occupant ne ralentit pas le succès des conférences organisées par le GC : 1500 personnes le 3 mai pour écouter le physicien Georges Claude vanter les mérites de la Collaboration ; 1 900 auditeurs le 24 juin pour le professeur Grimm de l’Institut allemand. Le préfet parle de « grands succès » à l’occasion de ces manifestations mais c’est pour aussitôt en minimiser la portée : « cette affluence s’explique par la curiosité » et il rajoute : « Depuis quatre mois que le groupe Collaboration a été créé à Nantes le nombre d’adhérents dépasse de très peu 500. Il semble d’ailleurs que les personnalités industrielles, commerciales et intellectuelles de Nantes hésitent à donner une adhésion » (30/06/41). Bon serviteur de l’État français et ardent défenseur de la politique de « redressement national du Maréchal » Philibert Dupard se méfie des milieux collaborationnistes parisiens qui critiquent ouvertement l’attitude trop timorée à leurs yeux du gouvernement vis-à-vis de l’Allemagne. Le 7 septembre le GC présente à Nantes un film de propagande nazi dénonçant le régime soviétique et intitulé : « Face au bolchevisme ». L’officier qui dirige la Propagandastaffel demande au préfet d’insérer un communiqué dans la presse invitant ses administrés à venir voir le film. « J’ai refusé de donner satisfaction à cette demande exposant que la propagande n’était pas de mes attributions » (Préfet, 2/10/41). Le délégué à la Propagande sociale du Maréchal s’en chargea. Invité à la projection par le président du GC le préfet se fait représenter par le secrétaire général de la préfecture. À l’Apollo et à l’Olympia le film est vu par 2 200 spectateurs le 7 septembre. Ensuite le Groupe Collaboration le fit projeter à Saint-Nazaire, Pornichet, Le Pouliguen, Le Croisic, Couëron et Clisson.
Bien que les collaborationnistes restent extrêmement minoritaires dans la population ces quelques manifestations réussies du GC après l’attaque de l’URSS par l’armée allemande montrent que le conflit guerrier et idéologique engagé à l’Est favorise la structuration des courants qui veulent entraîner une opinion publique encore très largement attentiste à s’engager. C’est vrai pour l’extrême droite. Cela vaut aussi pour la résistance communiste dont le changement de stratégie à l’été 1941 va poser plus nettement pour chacun la question du choix.
« Marin Poirier a été fusillé »
Persuadés que des troubles graves dans les pays occupés obligeraient les Allemands, pour les réprimer, à retirer des troupes du front russe soulageant d’autant l’armée soviétique, les communistes décident de changer de tactique. Aux distributions de tracts, récupérations d’armes, sabotages de matériel vont venir s’ajouter des attentats contre les militaires allemands. L’Organisation Spéciale (OS) des jeunesses communistes (Les Bataillons de la jeunesse) dirigée par Albert Ouzoulias et Pierre Georges (Fabien) passe à l’action le 21 août au métro Barbès à Paris. Pierre Georges accompagné de Gilbert Brustlein y tue un aspirant de la marine allemande. À défaut de tenir les coupables les autorités d’occupation décident de se venger en exécutant des militants communistes. Chaque kommandantur dispose de son tribunal militaire et des peines de mort ont déjà été prononcées contre des auteurs de sabotages, mais cette fois-ci le gouvernement de Vichy, en signe de collaboration, veut se charger de la répression. Le 24 août le Journal officiel publie une loi (antidatée du 14 août pour éviter la rétroactivité invalidante) créant une section spéciale auprès des cours d’appel en zone occupée. Chargée de juger les infractions inspirées par le communisme la section spéciale peut infliger, quelle que soit la faute, une peine pouvant aller jusqu’à la mort sans aucun recours possible. Réunie le 27 août la section spéciale de Paris condamne à mort trois hommes internés pour des délits mineurs. Ils sont guillotinés le lendemain. Comme les Allemands estiment que le nombre de condamnés exécutés ne suffit pas pour venger la mort de leur soldat ils fusillent cinq communistes auxquels viennent s’ajouter, le gaulliste Henri d’Estienne d’Orves et deux de ses compagnons du réseau Nemrod, qui depuis Nantes avaient réalisé la première liaison radio avec Londres le jour de Noël 1940 ; ils sont exécutés au Mont-Valérien le 29 août.

| La nouvelle de l’exécution de Marin Poirier, transmise par la rumeur, créa une vive émotion dans la population nantaise obligeant les Allemands à retarder l’annonce officielle par cette affiche. (ADLA 48 Fi 28) |
Dans l’ensemble de la zone occupée les tribunaux militaires allemands deviennent plus sévères. À Nantes, Marin Poirier du Comité d’entraide des prisonniers condamné à 4 ans de prison le 16 juillet est rejugé et condamné à la peine de mort le 27 août. Il est fusillé au terrain du Bêle le samedi 30 août à midi. Très vite la rumeur de son exécution court la ville : « Le samedi 30 août le bruit s’est répandu en ville qu’une personne de Nantes trésorier d’un groupement d’anciens combattants venait d’être fusillée après avoir subi une longue détention. Cette nouvelle qui s’est rapidement propagée a fortement indisposé l’opinion et certains esprits laissaient apparaître une certaine nervosité. Dans la soirée, place du Commerce, à la suite d’un incident entre les occupants d’une voiture militaire et quelques passants une réelle effervescence a été constatée. L’animation devenant de plus en plus grande, il a fallu avoir recours aux forces de police allemande pour éviter des incidents plus regrettables» (Commissaire des RG, 4/09/41). Pour éviter des troubles plus importants, les Allemands attendent plusieurs jours avant d’apposer sur les murs de la ville les affiches annonçant l’exécution de Marin Poirier.
Les exécutions de patriotes, auxquelles les Allemands sont obligés de donner un certain retentissement pour montrer leur fermeté, brisent le mur du silence qui entourait les faits de résistance. La population découvre que tout le pays est touché par la stratégie des attentats. Ceux-ci continuent en septembre entraînant à chaque fois des représailles : 3 fusillés le 6 septembre ; 12 fusillés le 16 septembre. Confronté aux attentats le maréchal Keitel, chef de la Wehrmacht décide d’y mettre fin par la terreur. Il arrête qu’à une victime allemande devront correspondre les exécutions de 50 à 100 otages.
L’opinion publique du département est partagée sur la question des attentats. Selon le sous-préfet de Saint-Nazaire : « Le public déplore les attentats ou actes commis dans d’autres régions contre des militaires de l’armée allemande et estime qu’ils sont de nature à porter préjudice à la population française » (27/09/41).

| Tract du Comité nantais du Front national (lié au Parti communiste) de septembre 1941 appelant à venger Marin Poirier ainsi que tous les gaullistes et communistes fusillés en août et septembre à Paris. (ADLA 1693 W 112) |
Ce point de vue ne semble pas partagé par les ouvriers selon le commissaire central de Nantes, mais il reconnaît que ses enquêteurs et indicateurs éprouvent désormais des difficultés à cerner l’état d’esprit des classes populaires : « La création des cours spéciales de justice destinées à combattre le communisme et d’autre part les récentes exécutions capitales ordonnées par les autorités allemandes font que beaucoup redoutent l’une ou l’autre de ces mesures ; se méfiant également d’une dénonciation possible manifestent beaucoup moins ouvertement leur hostilité à la politique de collaboration franco-allemande, hostilité qui n’en demeure pas moins réelle et profonde » (27/09/41).
Malgré tout, sous le coup de l’exaspération ou de la colère, cette hostilité éclate au grand jour en septembre à Nantes où le 5, le 12, les 20 et le 21 des incidents opposent civils et militaires allemands en centre ville, dans la journée : bousculades, rixes, jets d’objets sur des sentinelles…
Paradoxalement au moment où l’Allemagne est victorieuse sur tous les fronts, où les partisans de la Collaboration s’organisent et commencent à marquer des points, jamais la germanophobie n’a été aussi forte.
Pétain dont le prestige personnel est toujours grand mais entamé, surtout depuis le discours du « vent mauvais », saisit l’occasion des attentats qu’il sait impopulaires auprès du plus grand nombre pour tenter de regagner les faveurs de l’opinion. Selon le commissaire des Renseignements généraux il semble y parvenir : « La déclaration du Maréchal Pétain flétrissant les attentats contre les troupes allemandes a été bien interprété par le public…À ce sujet les sévères mesures prises contre les propagandistes communistes sont largement acceptées par la majorité de la population » (27/09/41).
L’anticommunisme qui règne depuis longtemps dans la population de la Loire-Inférieure, à l’exception du milieu ouvrier, reste un atout efficace de la propagande du régime. Fait nouveau et important, l’entrée en guerre de l’URSS et le changement de stratégie opéré par la résistance communiste commencent à modifier le regard des classes moyennes sur cette dernière : « Il est à la fois curieux et pénible de constater que beaucoup de ceux qui craignaient les communistes paraissent considérer à l’heure actuelle que leur action est inspirée par leur patriotisme et conforme aux intérêts du pays » (Sous-préfet de Saint-Nazaire, 8/09/41).
Malgré les difficultés matérielles, les Nantais ne restent pas insensibles à la marche du monde. L’intensification de la guerre à l’extérieur et les répercussions de celle-ci sur l’environnement politique local comme sur la vie quotidienne amènent chacun à s’interroger sur son positionnement face au gouvernement, à son chef et à l’occupant.
Une très grande partie de la population, hostile à la Collaboration et aux Allemands, dont elle espère la défaite, remontée contre un régime complaisant envers l’Allemagne et incapable de faire face aux difficultés économiques grandissantes, mais respectueuse de la personnalité du maréchal Pétain qu’elle veut dissocier de son gouvernement malgré les faits, rejette aussi bien les mouvements collaborationnistes que l’action de résistance. Malgré tout elle regarde avec sympathie le gaullisme ; mais de là à s’engager ou même à faire preuve de complicité avec la Résistance il y a un pas que seuls quelques uns franchissent sous le coup de l’émotion patriotique ou de l’exaspération.
À côté de cet attentisme très majoritaire les collaborationnistes commencent à occuper l’espace public que leur concède volontiers l’occupant. Même s’ils font du bruit leur influence sur l’opinion reste très faible.
Minoritaire aussi la Résistance, limitée à des organisations embryonnaires ou vite décapitées par l’occupant mais sans cesse reconstituées, reste pluraliste dans ses choix idéologiques et diversifiée dans ses modes d’action. La population qui ne la percevait jusqu’alors, surtout dans les campagnes, essentiellement qu’à travers la radio de Londres commence, avec la publicité donnée par le pouvoir français et l’occupant aux sabotages et aux attentats, à en découvrir un nouveau visage.
