Au pays nantais sous l’Occupation 1940-1944 Jean Bourgeon … (V)…

Octobre-décembre 1941

L’automne 1941 commence dans la morosité et finit dans le drame avec toujours en toile de fond, pour la population, la lancinante préoccupation  du rationnement : « La question du ravitaillement reste la plus épineuse qui soit et la principale cause du mécontentement général » (Commissaire central de Nantes, 27/10/41).

« Les sentiments d’honnêteté »

Sous la botte haïe de l’occupant l’indispensable solidarité éclate rongée par les intérêts catégoriels. La Révolution nationale voit sa politique de « redressement moral » basée sur la famille, la lutte contre l’individualisme sombrer dans le chacun pour soi : « Le désarroi dans lequel tant de gens se débattent les détache de la politique actuelle qui ne leur donne pas satisfaction et les incite à s’orienter vers toute sorte d’expédients où risquent de sombrer même les sentiments d’honnêteté » (Commissaire central, 27/10/41).

Si l’on en croit le préfet ils ont déjà sombrés chez les agriculteurs qui : « Guidés par la routine et l’appât du gain » (1/02/42) cherchent à échapper aux réquisitions en faisant de fausses déclarations d’ensemencements, en cachant une partie de leur récolte pour nourrir leur cheptel et en se livrant au marché noir : « Beaucoup de denrées de la ferme sont vendues à des trafiquants du marché noir et aux troupes d’occupation à des prix nettement supérieurs à ceux de la taxe [prix officiel] » (17/11/41). Seule consolation pour les autorités : « Les paysans sont ou derrière le Maréchal ou neutres ; d’une façon générale ils sont satisfaits parce qu’ils gagnent de l’argent » (Commandant de gendarmerie, 27/12/41).

Selon le commandant de gendarmerie Lecomte, les sentiments d’honnêteté ont sombré aussi chez : « Beaucoup de commerçants des localités rurales [qui] pratiquent le troc entre eux et sur une grande échelle avec les cultivateurs. Ils échangent leurs marchandises contre la fourniture de denrées alimentaires qui sont ensuite expédiées par petits colis vers la capitale ou autres villes importantes. Certains commerçants réalisent ainsi des bénéfices assez considérables au détriment du ravitaillement général » (29/10/41). Le préfet juge « le commerçant souvent collaborationniste par intérêt » (1/01/42). Ainsi, un commerçant de Beslé achète aux paysans locaux porcs, veaux et productions diverses qu’il expédie par le train à son fils, coiffeur à Paris. Celui-ci revend la marchandise à des restaurants et commerces d’alimentation.

Gendarmes et inspecteurs tournent souvent autour des gares de la SNCF par où transitent les circuits du marché noir de grande ampleur. Le 7 mars 1941, l’inspecteur Audibert des Renseignements généraux de passage à la gare de Châteaubriant aperçoit 3 hommes qui déchargent 2 caisses et une grande malle en bois. Interrogés ils déclarent qu’il s’agit de conserves de petit-pois et de sardines. Les caisses ouvertes révèlent 130 kg de viande découpée provenant de différents charcutiers de Châteaubriant. Les trois hommes sont un tenancier de maison close à Châteaubriant et deux de ses employés chargés de recruter des filles. Depuis plusieurs mois et plusieurs fois par semaine ils expédiaient à Paris 250 à 300 kg de marchandises. Pour ne laisser aucune trace d’expédition le chef prenait 2 ou 3 billets de voyageurs et faisait enregistrer malle et caisse comme des bagages.

Certains chauffeurs français travaillant pour la Wehrmacht utilisent leur voiture de fonction pour récupérer dans les communes tout ce qui a été acheté par leurs complices « les coureurs de fermes » chez les paysans de la région. Ensuite ils expédient leur butin à Nantes ou Paris par la Poste ou la SNCF en changeant régulièrement de bureau ou de gare.

Parmi les chefs d’entreprise on signale des rivalités sur fond de favoritisme ouvrant la voie à toutes les suspicions : « Seuls paraissent avantagés ceux travaillant pour le compte de l’armée allemande qui obtiennent plus facilement les matériaux nécessaires à leur industrie » (Commissaire des R. G. 25/10/41). Depuis le printemps, toutes les entreprises métallurgiques de Nantes et de Saint-Nazaire travaillent à plein rendement et ont retrouvé le niveau d’emploi qu’elles avaient en 1939. La raison nous en est fournie par le préfet : « Toutes les usines ont plus ou moins de commandes émanant des troupes d’occupation » (30/06/41). Cela est vrai on l’a vu pour la métallurgie, ce l’est aussi pour les entreprises agroalimentaires (conserveries, biscuiteries) de Nantes, par contre les usines éloignées de l’estuaire ou ne répondant pas aux intérêts allemands connaissent de graves difficultés et sont réduites au chômage partiel. C’est le cas du fabricant de charrues Huard à Châteaubriant et des tanneries Atlas à Issé. On incite alors les ouvriers à s’embaucher comme journaliers agricoles pour remplacer les cultivateurs prisonniers dans les camps allemands, à travailler dans les mines de fer de Rougé, à s’expatrier sur la côte atlantique au service de l’occupant ou…en Allemagne.

Sous l’effet conjugué des commandes allemandes, des grands travaux lancés par les municipalités en 1940, des chantiers créés par l’occupant pour construire des fortifications sur le littoral le chômage a fondu : 1882 chômeurs dans le département le 30 avril 1941 ; 409 le 20 décembre 1941.

Avec le retour du plein emploi la question salariale revient d’actualité mais sous un jour nouveau : « Dans le monde ouvrier on se plaint généralement du manque d’uniformité des salaires. La différence entre les gains des personnes employées par les autorités allemandes et des salariés français crée une classe de privilégiée » (Préfet, 2/11/41). « Il s’ensuit que les travailleurs quittent parfois des emplois sûrs pour aller s’embaucher dans les chantiers de l’armée d’occupation. Il convient d’attacher de l’importance à ce fait qui n’est pas sans conséquence par les possibilités qu’il donne à certains travailleurs sur le coût de la vie en général et sur la pratique du marché noir » (Sous-préfet de Saint-Nazaire, 27/09/41).

Si le chômage a quasiment disparu, les sujets d’inquiétude ne vont pas manquer pour les ouvriers en ce début d’automne 1941. Les rares qui avaient cru au discours socialisant du régime en sont pour leurs frais. Avec la Révolution nationale, Pétain se piquait volontiers d’anticapitalisme prétendant contrôler les sociétés anonymes. Il ambitionnait aussi d’éradiquer la lutte des classes au profit d’une collaboration des classes. Sur le premier point le commissaire central Lemoine porte un jugement sans concession : « La Révolution Nationale annoncée par le Maréchal ne semble pas avoir donné à l’opinion publique tous les apaisements désirables. La puissance capitaliste qu’on avait tendance à accuser d’être l’auteur de tant de maux dont souffrait le pays n’a rien perdu, dit-on, de son influence malgré le changement de régime » (27/10/41).

Quant à la collaboration des classes, après avoir supprimé le droit de grève et dissout les organisations syndicales en août 1940, le gouvernement décidé à prendre sa revanche sur le Front populaire promulgue le 4 octobre 1941 une « loi sur l’organisation sociale des professions » des branches « industrielles et commerciales » plus connue sous le nom de « Charte du travail ». Il s’agit d’un édifice complexe, volontairement inachevé, laissant la finition à des accords locaux entre partenaires sociaux des différents métiers de l’industrie et du commerce. En Loire-Inférieure l’affaire paraît mal engagée. Le commissaire Robin, des Renseignements généraux, rapporte : « La plupart des travailleurs croient déjà, avant d’en connaître le texte qu’elle sera à l’avantage des employeurs » (25/10/41). Le préfet rajoute : « Des échanges de vue qui ont eu lieu [entre patrons et délégués ouvriers] il semble que l’aboutissement du travail sera assez laborieux » (1/01/42).

Malgré une abondante propagande la charte du travail mise en place en octobre 1941 n’aura guère de succès en Loire-Inférieure. (ADLA 15 Fi 1016) 

Les ouvriers peuvent aussi s’inquiéter : « Des affiches appellent travailleurs et chômeurs à se rendre en Allemagne. Beaucoup d’ouvriers ont conclu qu’ils étaient appelés à se rendre en Allemagne pour prendre la place des Allemands devant être dirigés sur des formations militaires » (R.G. 25/10/41). Pour l’instant l’appel s’adresse aux seuls volontaires mais il ouvre un épisode qui agitera l’opinion dans les mois à venir et sera lourd de conséquences. Il n’est pas fait pour rassurer les classes populaires et les ramener vers le régime : «  La plupart des ouvriers laissent percer leur sympathie pour les anglo-saxons et les Russes et le peu de confiance qu’ils accordent au gouvernement actuel » (Sous-préfet de Saint-Nazaire, 24/12/41).

Après avoir voulu avec les mesures antisémites rendre la « France aux Français » le régime a tenté « d’épurer » l’administration avec les lois relatives aux sociétés secrètes. Mais il se méfie toujours de ses fonctionnaires « qui regrettent l’époque des facilités » (Commissaire central, 25/12/41). Les enseignants sont particulièrement surveillés. On a remodelé l’école en supprimant les écoles normales fiefs de l’esprit laïc et républicain, en révisant les manuels, en transformant la pédagogie par des leçons de morale… mais, quoi qu’ils fassent les maîtres sont suspects : « Certains professeurs ou instituteurs afficheraient en effet devant leurs élèves une parfaite impartialité, mais cette attitude même et certains silences réprobateurs n’échapperaient pas aux jeunes élèves dont beaucoup devinent les opinions de leurs maîtres » (Commissaire Lemoine , 25/12/41).

Dans l’administration « les fonctionnaires dont le loyalisme à l’égard du gouvernement ne peut être mis en doute » (Commissaire Lemoine, 25/12/41) se plaignent de ne pas obtenir la promotion espérée et accusent : « On dit que les cadres n’ont pas été épurés, que l’influence des sociétés secrètes se manifeste encore dans la plupart des administrations. On  constate que l’attentisme se manifeste un peu partout prêt à se révéler comme une forme provisoire de gaullisme » (Commissaire Lemoine, 25/12/41). Le préfet qui reprend cette remarque dans son rapport au gouvernement signale les lacunes de la loi sur les sociétés secrètes et cite huit fonctionnaires nantais installés à des postes importants qu’il soupçonne d’être francs-maçons mais : « qui ne peuvent pas être déclarés démissionnaires d’office ce qui est regrettable à mon avis » (1/01/42).

Pour assainir l’administration malgré les insuffisances de la loi le commissaire Lemoine propose de la noyauter par un nouveau mouvement constitué au niveau national et installé à Nantes en octobre 1941 : la Propagande sociale du Maréchal. Son délégué départemental, Mr Boucard, s’est promis par voie de tracts, d’affiches… de diffuser les discours, la pensée et l’action du maréchal Pétain. La tâche s’annonce difficile car, constate le commissaire Lemoine : « La majeure partie du public se désintéresse de la propagande sous toutes ses formes et reste sceptique devant les informations tant de la presse que de la radio ; la plupart des informations sont considérées comme tendancieuses… Le public ne semble guère s’intéresser à la lecture des journaux autrement que pour se renseigner sur les faits divers locaux » (27/10/41).

Le Comité de propagande sociale du Maréchal dénonce les professeurs du lycée Guist’hau coupables « d’écarter les enfants de notre cher Maréchal ». (ADLA 1693 W 60)

La Propagande sociale du Maréchal qui revendique 2000 membres dès la fin octobre se propose d’enrichir les modes d’action habituels des services de propagande en arrivant « à constituer, même dans les administrations, des noyaux d’hommes sûrs qui pourront à leur tour exercer sur leurs collègues et leurs camarades une influence bienfaisante » (Commissaire central, 25/12/41). Dans son rapport de janvier 1942 le préfet évoquant cette activité du mouvement de la Propagande sociale du Maréchal à Nantes parle « d’un certain succès ». 

Cinquante otages

Inquiétude du lendemain, marché noir, suspicion, délation… C’est dans une atmosphère pesante qu’éclatent le 20 octobre les coups de feu qui tuent le feldkommandant de Nantes : Karl Hotz.

Nous ne reviendrons pas sur tous les aspects de cet événement capital pour la région nantaise et même bien au-delà, une importante bibliographie lui étant déjà consacrée. Contentons-nous, pour comprendre les réactions de l’opinion publique, d’en rappeler les éléments saillants.

Conformément à la stratégie du parti communiste déjà évoquée, des militants des Bataillons de la jeunesse sont envoyés à Rouen, Nantes et Bordeaux pour commettre des sabotages et des attentats contre des militaires allemands. À la mi-octobre trois jeunes communistes de la région parisienne arrivent à Nantes : Marcel Bourdarias, Gilbert Brustlein et Spartaco Guisco. Le lundi matin 20 octobre G. Brustlein accompagné de S. Guisco tue le feldkommandant Hotz près de la cathédrale. Hitler aussitôt prévenu décide de réagir avec sévérité pour mettre fin à la vague d’attentats qui sévit en France depuis le mois d’août. Le commandant militaire en France occupée, Otto von Stülpnagel doit faire exécuter cent otages de « tous les milieux hostiles » (communistes, gaullistes, agents britanniques). Les cinquante premiers otages seront exécutés le 22 octobre et cinquante autres dans les 48 heures qui suivent si les coupables n’ont pas été retrouvés entre temps. Dans la soirée du 21 octobre un officier allemand est abattu à Bordeaux y entraînant les mêmes mesures de représailles.

Un appel à la délation doublé d’une volonté de déconsidérer les résistants. (AMN 6 Fi 4036) 

L’exécution des otages désignés pour venger la mort de K. Hotz a lieu à Nantes, Paris et Châteaubriant le 22 octobre. Les seize otages fusillés au terrain du Bêle à Nantes sont des résistants de la première heure, parfois très jeunes (17 ans), des partisans du général de Gaulle, deux communistes, et aussi des anciens combattants du Comité d’entraide des prisonniers dont Léon Jost, 57 ans, grand mutilé de guerre, commandeur de la Légion d’honneur. À Paris sont fusillés au Mont-Valérien cinq résistants d’origine nantaise également partisans du général de Gaulle. À la carrière de Soudan, près de Châteaubriant, sont fusillés vint sept otages détenus au camp de Choisel. Il s’agit de leaders communistes et syndicalistes de différentes régions et de quatre militants communistes retenus pour leurs origines nantaises. Ils ont été choisis par les autorités allemandes et françaises, ces dernières partant du postulat que les communistes sont les auteurs des attentats et à ce titre doivent supporter les représailles.

Hitler a ses quarante huit victimes (deux ont réchappé lors de l’établissement des listes). Cinquante autres attendent. Pour empêcher la deuxième vague d’exécutions, à Nantes et dans tout le pays, on multiplie les démarches. Sans grand espoir pense-t-on quand à Bordeaux cinquante otages sont fusillés le 24 octobre en représailles de l’attentat du 21. Cependant l’administration militaire allemande en France, soucieuse de préserver la politique de collaboration engagée par Vichy, persuade Hitler de reporter les exécutions, puis de les renvoyer sine die le 27 octobre. La veille, O. von Stülpnagel, le commandant militaire en France occupée, est passé à Nantes en se rendant à Saint-Nazaire pour y faire le point avec les autorités militaires locales sans rencontrer aucune personnalité nantaise.

La population a suivi ces événements à travers les affiches apposées sur les murs, par les autorités françaises et allemandes, et par la presse locale parfois mal renseignée. Ainsi les familles des fusillés nantais apprennent l’exécution de leurs proches par le journal mais les noms mal orthographiés et les erreurs dans les domiciliations rajoutent à l’angoisse.

Nos observateurs habituels ont suivi de près les réactions de l’opinion publique et en rendent compte avec plus ou moins de recul. Les rapports des commissaires et sous-préfets sont rédigés du 23 au 27 octobre. Le préfet, qui a été arrêté et interné pendant plusieurs heures le jour de l’attentat ainsi que son chef de cabinet, en fait une synthèse le 2 novembre alors que la menace d’exécuter le deuxième groupe d’otages a été levée. De ce rapport final nous citons un long passage qui évoque les réactions de l’opinion aux différents stades de l’événement :

«Jusqu’à présent il était difficile de préciser les réactions de l’opinion dans le département de la Loire-Inférieure. L’assassinat du Feldkommandant les a rendues plus apparentes ».

« La population de mon département et en particulier celle de la ville de Nantes, a suivi avec anxiété les conséquences de ce triste événement ».

« Le lendemain de l’attentat, elle était unanime à réprouver le geste de l’assassin et souhaitait que les recherches aboutissent ».

« Mais le surlendemain, la nouvelle de l’exécution ordonnée par les autorités allemandes a jeté partout la consternation ».

« La population n’a pas admis que le geste d’un criminel en fuite fut payé par la mort de cinquante personnes ».

« L’exécution des cinq anciens combattants, dont un mutilé commandeur de la Légion d’honneur, a causé dans la population une très vive émotion ».

« L’annonce du sursis pour les exécutions complémentaires a apporté une détente dans l’opinion ».

« Les appels radiophoniques du Maréchal Pétain et de l’Amiral Darlan avaient produit une forte impression ».

« La population nantaise est restée calme durant ces jours d’épreuve. Elle a accepté avec discipline les restrictions de circulation et a donné l’exemple de la résignation et du courage ».

Dans leurs rapports rédigés plus près de l’événement que la synthèse préfectorale le commissaire central de Nantes, Lemoine, et le commissaire des Renseignements généraux, Robin, évoquent des sentiments plus vifs de la population : « Le public vit actuellement dans la stupeur et craint encore de nouvelles sanctions qui lui paraissent exagérées » (Robin, 25/10). Ils signalent aussi la réprobation forte et unanime de l’attentat. Elle alimenterait, alors que l’on ne connaît pas encore les auteurs des coups de feu, un anticommunisme bien réel dans l’opinion et sans doute partagé par le commissaire des Renseignements généraux qui écrit le 25 octobre : « Beaucoup seraient heureux de voir des opérations de police pour nettoyer certains foyers communistes qui continuent leur activité ».

Dans son rapport le préfet analyse l’opinion de « la population de mon département » mais donne la prééminence à Nantes délaissant par exemple le compte-rendu que lui a envoyé le 23 octobre le sous-préfet de Châteaubriant où furent fusillés 27 otages : « Depuis hier, 22 octobre, la population de Châteaubriant manifeste une émotion considérable à la suite de l’exécution des internés politiques du camp Choisel à Châteaubriant. Cette mesure prise à titre de sanction contre l’attentat de Nantes a été exécutée en plein jour, à la porte de la ville, après que les otages aient traversé la ville en fourgon et en chantant la Marseillaise ». Est-ce parce que les fusillés sont communistes que le préfet ne relève pas l’émotion des Castelbriantais ? Il aurait pu aussi citer la suite du rapport, qui n’était pas pour déplaire à Vichy ; mais peut-être a-t-il pensé que le sous-préfet faisait un peu trop de zèle car  Bernard Lecornu, qui a été mêlé de près à l’élaboration des listes d’otages communistes du camp de Choisel envoyées aux autorités militaires allemandes, se lance dans un surprenant plaidoyer de la politique de collaboration : « Il semble qu’au lendemain de cette exécution la population plus germanophobe que jamais, comprenne mieux cependant la politique de collaboration du gouvernement qui, si elle avait été appliquée par tous aurait évité de semblables exécutions ». Le sous-préfet de Châteaubriant obtiendra le 21 décembre 1941 la sous-préfecture de Saint-Nazaire qu’il briguait depuis longtemps.

Les brutales représailles allemandes ont une conséquence immédiate : « Les progrès de la politique de collaboration sont arrêtés pour l’instant » écrit le préfet le 1e décembre. Le 8 novembre sa tournée des communes l’a conduit à Saint-Julien-de-Concelles où sont inhumés des otages fusillés à Nantes. Il constate que dans une commune qui jusqu’alors ne manifestait pas « d’hostilité systématique à la politique de collaboration… l’inhumation récente dans le cimetière de quatre otages exécutés à compromis ces temps-ci les progrès faits dans ce sens ».  

                                                                     

Obsèques du feldkommandant Hotz : le cortège funèbre passe devant la cathédrale entre deux haies de spectateurs surveillés par des gendarmes. (Coll. part.)

Il a pu aussi le vérifier quelques semaines plus tôt, le 24 octobre, à l’occasion des obsèques du feldkommandant Hotz où les Nantais étaient invités à suivre le cortège funèbre ou à se masser le long du parcours. Ce jour-là, dans une ville en état de siège, le long des rues gardées par un millier de gendarmes venus de toute la région et même de Paris, ils étaient peu nombreux à répondre à l’invitation : « Hier les obsèques du colonel Hotz avaient rassemblé un certain nombre de personnes à la place Louis XVI et place de la Cathédrale parmi lesquelles se trouvaient bon nombre de gens venus en curieux et qui ont rejoint leur occupation dès le départ du cortège. Dans l’ensemble la population durement éprouvée par la fusillade des cinquante otages s’est abstenue de toute manifestation pouvant avoir un caractère de rapprochement dans les relations franco-allemandes » (Commissaire des R.G. 25/10/41).

Parmi les rares Nantais à suivre le cercueil du feldkommandant Hotz, en compagnie des autorités allemandes et françaises depuis la place Louis XVI jusqu’au cimetière de La Gaudinière, figurent les membres du comité de Propagande sociale du Maréchal que le préfet ne manque pas de remercier dans son rapport pour leur participation. L’attentat leur a été profitable puisque le comité revendique 226 adhésions le 20 octobre. Le délégué régional C. Cambrier envoie le 28 octobre au préfet un courrier dans lequel il exprime toute sa compassion pour K. Hotz : «  Cet officier était très estimé de tous les Nantais qui ont eu l’occasion de l’approcher, en particulier d’une multitude de petites gens aux doléances desquelles il a toujours été très sensible… ». Le préfet reprend dans son rapport de synthèse ce texte qui chante une collaboration populaire plus rêvée que réelle mais il se garde bien de reproduire un autre passage de la lettre visant, sinon à justifier, au moins à excuser les représailles allemandes. Cambrier y dénonce : « Une population trop encline à oublier que pour les Allemands c’est encore la guerre avec chaque jour des milliers de victimes innocentes… D’autre part on ne peut oublier non plus certaines passivités déplorables de la population au cours d’incidents récents d’ordre secondaire ».

Edition spéciale de la feuille communiste « La Bretagne ouvrière » distribuée dans le quartier de Toutes-Aides à Nantes lors de la nuit du 6 au 7 novembre 1941. Après un appel à la vengeance on laisse supposer que Hotz a pu être tué par la Gestapo, dédouanant ainsi le Parti communiste d’un attentat rendu impopulaire par ses conséquences. (ADLA 1673 W 83) 

La violente émotion produite par le choc des exécutions d’otages accentue la germanophobie et le rejet de la politique de collaboration mais ne rapproche pas pour autant la population de la Résistance. Pire, la tactique des attentats qui provoque réprobation ou au mieux incompréhension dans l’opinion risque de l’isoler. Le parti communiste se garde bien de revendiquer les attentats de Nantes et de Bordeaux qu’il sait impopulaires ouvrant ainsi la voie à toutes les spéculations sur leurs auteurs. De Gaulle, dans une allocution prononcée le 23 octobre sur les ondes de la BBC, après avoir salué le courage des résistants, invite à changer de tactique : « Il est absolument normal et absolument justifié que des Allemands soient tués par des Français… mais il y a une tactique à la guerre. La guerre doit être conduite par ceux qui en ont la charge. Actuellement, la consigne que je donne pour le territoire occupé, c’est de ne pas y tuer d’Allemands. Cela pour une seule raison : c’est qu’il est en ce moment trop facile à l’ennemi de riposter par le massacre de nos combattants ».

Dans les semaines qui suivent l’attentat et l’exécution des otages l’intérêt pour la Résistance recule en Loire-Inférieure. Le commandant de gendarmerie constate : «  L’influence de la propagande anglaise ou gaulliste semble en décroissance ; la population est lasse des promesses annoncées mais jamais réalisées et son anglophilie faiblit de plus en plus »  (25/11/41). À la radio de Londres de Gaulle a appelé les Français a cessé toute activité entre 16 h et 16 h 05, le 31 octobre, pour honorer les otages fusillés et condamner leurs bourreaux. Le préfet mobilise aussitôt ses services pour faire échouer toute manifestation publique. Il réunit même les délégués ouvriers des grandes entreprises nantaises : « Ceux-ci ont exposé que les ouvriers avaient réprouvé l’attentat dont le Lieutenant-colonel Hotz avait été victime, qu’ils avaient été consternés par les représailles qui l’avaient suivi et qu’en tous cas ils ne suivraient pas les mots d’ordre de la radio anglaise » (Préfet, 2/11/41). Le 31 octobre se passa sans incident. Les Renseignements généraux constatèrent un ralentissement du trafic de 40% place Royale à Nantes à l’heure prévue ; quelques personnes qui s’immobilisèrent furent conduites au poste de police ; à Saint-Nazaire une partie du personnel de la SNCASO observa un arrêt de travail.

Obsèques du feldkommandant Hotz au cimetière de La Gaudinière là-même où depuis le début de l’Occupation des Nantais ont pris l’habitude de manifester leur patriotisme à l’occasion du 14 juillet et du 11 novembre. (Coll. part.) 

À la Toussaint des gerbes sont déposées sur les tombes anglaises de La Gaudinière sans plus de manifestation. Autorités allemandes et françaises craignent des incidents à l’occasion du 11 novembre surtout qu’on a signalé au préfet, le 8 novembre, la distribution de  tracts  communistes appelant à cesser le travail pendant quelques minutes sur les chantiers et dans les usines, à saboter la production de guerre et à déposer des gerbes aux monuments aux morts. La journée du 11 novembre se déroula sans incident si l’on excepte quelques actions marginales : deux drapeaux rouges hissés à Rezé et Chantenay ; à Saint-Nazaire une gerbe au monument aux morts avec cette inscription : « À nos 48 camarades morts à l’ennemi ». Le commandant de gendarmerie Lecomte crie victoire : « Les manifestations ordonnées pour le 11 novembre ont totalement échoué » (27/11/41).

Malgré les nombreuses arrestations dont il a été victime suite à l’attentat du 20 octobre le parti communiste un moment affaibli se reprend vite : distributions de tracts et sabotages se multiplient en décembre. Le préfet juge leur influence sur l’opinion « À peu près nulle » et rajoute : « Le public marque une réprobation certaine à l’égard des actes de sabotage qui réveillent en lui la crainte de dures sanctions » (1/01/1942).  

                           

Papillon blanc barré de bleu et de rouge : les otages fusillés entrent dans la mémoire combattante nantaise à l’occasion du 11 novembre. (ADLA 1693 W 117) 

Les attentats contre les militaires allemands et leurs terribles conséquences troublent l’image de la Résistance dans l’opinion sans qu’elle sache précisément à quel courant les imputer. Les représailles rehaussent indirectement le prestige du maréchal Pétain entamé les mois précédents. Son appel radiodiffusé du 22 octobre « Je vous jette un cri d’une voix brisée : ne laissez plus faire de mal à la France », repris par des affiches apposées dans tout le pays, touche une population encore sous le choc des exécutions même s’il n’a pas eu un mot de compassion pour les otages ou leurs familles.

 La voix émue du Maréchal fait oublier l’appel à la délation du discours et rétablit l’image du père protecteur ternie par la Collaboration : « Un grand nombre de ceux qui étaient demeurés hostiles à la politique du gouvernement du Maréchal Pétain ont senti la nécessité pour tous les Français de se rallier autour du chef de l’État » (Préfet, 1/12/41).

Les attentats de Nantes et de Bordeaux ont troublé beaucoup d’attentistes et certains décident de franchir le pas vers la Collaboration. Ils optent en Loire-Inférieure pour les mouvements jugés plus modérés comme le comité de Propagande sociale du Maréchal ou le Groupe Collaboration, dont les effectifs gonflent fin octobre, plutôt que pour les partis collaborationnistes assez discrédités : « La plupart des gens considèrent ceux qui les dirigent comme des arrivistes qui confondent idéal et intérêt personnel. Il en résulte que les adhésions sont peu nombreuses » (Préfet 1/01/42).

L’appel radiodiffusé du maréchal Pétain du 22 octobre est repris sous forme d’affiche pour toucher un large public dans tout le pays. (AMN 6 Fi 3997) 

Entre espoir et abattement

L’émotion, pour être sincère, résiste mal à l’usure du temps surtout quand les tracas du quotidien grignotent l’âme sans répit. Larmes séchées, ventre tiraillé, les Nantais bientôt se font critiques sur la façon dont les autorités ont réagi aux exécutions d’otages : « Beaucoup ont estimé que le gouvernement français aurait dû élever publiquement les mêmes protestations que pour les bombardements par les Anglais de certaines villes françaises et ne pas se borner à reprocher les attentats criminels, ceci étant le sentiment de tout le monde » (Commissaire central, 25/11/41).

Encore quelques semaines et au mois de décembre la population, un moment assommée par l’affaire des otages, est définitivement sortie de sa torpeur. Sous le coup de nouveaux événements elle a repris ses esprits. Le commissaire Lemoine dérouté par les revirements de l’opinion se laisse aller à la psychologie des masses : « La majorité de la population est plus émotive que raisonnable ; les quelques réactions enregistrées sont avant tout la conséquence de ses sympathies, des difficultés économiques du moment et de son peu d’habitude à rompre avec tout un ensemble d’habitudes et d’idées toutes faites » (25/12/41). Il constate, amer en ce jour de Noël, que si la personnalité du chef de l’État est respectée le gouvernement est discrédité, que l’anglophilie et son corollaire le gaullisme reconquièrent le terrain perdu et que la population redonne toute sa confiance à la radio de Londres qui : « donne en pâture à l’espoir des anglophiles le ralentissement de l’avancée allemande en Russie et l’offensive prolongée en Afrique ».

Plus que le surplace allemand évoqué ce qui réconforte les Nantais en ce mois de décembre  c’est l’entrée en guerre des USA : « L’unanimité de la population qui attendait cette nouvelle depuis un certain temps pense que la durée du conflit sera de ce fait prolongée, mais elle a éprouvé comme un soulagement de la voir se réaliser puisqu’elle la jugeait inévitable et qu’elle représentait à ses yeux le commencement de la dernière phase de la guerre. Dans les différents milieux qui conservent encore une sympathie vivace pour la cause anglaise l’entrée en guerre de l’Amérique a fait renaître l’espoir fondé sur le potentiel de production de cette grande puissance ». Le préfet, en écrivant ces lignes dans son rapport du 1er janvier 1942, reprend un passage du compte-rendu du commissaire central daté du 25 décembre. Mais alors que le commissaire Lemoine fait partager l’espoir à l’ensemble de l’opinion, P. Dupard le réduit aux seuls anglophiles. Il gomme aussi la phrase suivante du commissaire central : « Enfin certaines personnes sont impressionnées par le danger que représenterait pour la civilisation blanche une victoire du Japon et l’on insiste à nouveau sur le péril jaune ».

Les exécutions répétées de communistes détenus au camp de Choisel (photo du camp en 1941) entretiennent dans la population castelbriantaise un fort sentiment anti-allemand et changent son regard sur la résistance communiste. (Coll. part.) 

Après avoir cru en une guerre courte germano-britannique jusqu’au printemps 1941, la population constate en cette fin d’année que le conflit est devenu mondial, qu’il risque de durer longtemps et que l’issue en est très incertaine : victoire allemande, soviétique, américaine ? L’occupation s’installe dans la longue durée annihilant tout espoir d’une amélioration des conditions de vie matérielles et morales. Tout engagement devient un pari risqué et la plupart choisissent de ne pas choisir.

Ce n’est pas le cas des Bataillons de la jeunesse. Les représailles allemandes n’ont pas entamé leur ardeur. Ne peuvent-elles pas à la longue servir leur cause ? En décembre sabotages, attentats exécutions se poursuivent dans le pays. Les 2, 3, 6, 7 décembre des officiers allemands sont tués en région parisienne. Les Allemands exécutent cent otages en représailles. Neuf d’entre eux sont choisis parmi les détenus du camp de Choisel et fusillés à La Blisière, près de Châteaubriant, le 15 décembre. La politique de collaboration déjà mal perçue par l’opinion avant l’automne succombe sous les balles des pelotons d’exécution.

Le préfet écrit dans son rapport du 1e janvier 1942 : « À Châteaubriant la nouvelle de l’exécution par les autorités allemandes de neuf communistes internés au camp de Choisel a profondément remué la population qui a tendance à considérer les internés comme des martyrs. De pareilles exécutions ne peuvent que nuire grandement aux relations entre les troupes d’occupation et la population civile. Actuellement les sentiments germanophobes se sont accrus à Châteaubriant ».

Le changement d’attitude de la population vis-à-vis des communistes dépasse le seul castelbriantais : « Les communistes n’ont jamais été regardés avec sympathie dans la région où dominent nettement les éléments modérés. Mais la population, dans sa grosse majorité, est anti-allemande et même anglophile et gaulliste. Certains ont suivi avec une certaine satisfaction l’activité des terroristes dans leurs attentats contre l’armée d’occupation. Les exécutions qui ont été effectuées en nombre excessif il faut le reconnaître, ont suscité chez des gens qui n’ont aucune attache avec les milieux communistes un sentiment de sympathie en faveur de ces individus » (Commissaire des R.G. janvier 1943). Plus que les exécutions d’otages communistes le commissaire semble regretter l’ampleur de celles-ci qui provoquent la compassion de la population. Plus que les crimes de l’occupant c’est son manque de psychologie qu’il souligne. 

   

Très vite le Parti communiste construit la mémoire de « ses » 27 otages fusillés à Châteaubriant. Couverture d’une brochure de quatre pages publiée en 1942. (ADLA 1693 W 117) 

À Saint-Nazaire le sous-préfet constate lui aussi l’accentuation de la germanophobie et du rejet de la Collaboration en cette fin d’année 1941. Pour l’expliquer il rajoute aux exécutions répétées d’otages des événements locaux : l’incarcération pendant dix jours, suite à l’attentat du 20 octobre, de l’ancien maire F. Blancho qui « a causé une certaine émotion dans les classes laborieuses de cette ville » ; et la « démolition récente [13 décembre] du Monument américain » commémorant l’arrivée des troupes US en 1917. Le sous-préfet conclut : « On pense généralement que les Allemands ont manqué à l’égard des Français de psychologie » (24/12/41). Le meilleur des psychologues sous l’uniforme de l’occupant ne saurait réconcilier les Français avec l’Allemagne nazie.

Petit drapeau tricolore en papier épinglé à Saint-Nazaire le 5 décembre 1941. Après le sang versé des otages le Parti communiste réaffirme un patriotisme que beaucoup lui contestaient depuis le pacte germano-soviétique. (ADLA 1693 W 138) 

à suivre Janvier  – septembre 1942