Au pays nantais sous l’Occupation 1940-1944 Jean Bourgeon … (VI)…

Janvier  – septembre 1942

« Toujours aussi versatile, naïve et incrédule tout à la fois selon l’origine des nouvelles et selon qu’elles correspondent ou non à ses préférences et à ses préjugés l’opinion publique demeure décevante et décourageante ». Dans son rapport daté du 1er avril 1942 le préfet P. Dupard exprime son désarroi face à une population que, malgré tous les efforts de ses services, il n’arrive pas à réconcilier avec le régime. Pourtant il a un motif de satisfaction ; cette opinion versatile est redevenue depuis le 1er janvier plus favorable au Maréchal, surtout dans les campagnes y compris celles qui en 1941 se montraient les plus réticentes à son égard. Quand, au printemps 1942, R. Manescau sous préfet de Châteaubriant visite les communes de son arrondissement il constate qu’à Conquereuil, où un an plus tôt l’esprit public était jugé sévèrement pour son rejet du gouvernement et sa méfiance vis-à-vis de Pétain : « Si l’hostilité à la collaboration est toujours patente, par contre il semble que le Maréchal Pétain jouisse d’une beaucoup plus grande considération qu’il y a un an » (26/05/42).

Ce regain de vénération, Pétain le doit à un élan d’émotion provoqué par son discours radiodiffusé du 1er janvier 1942 à l’occasion des vœux du nouvel an. Sortant de sa réserve habituelle il y dénonce, en termes identiques, les gaullistes et les collaborationnistes de Paris qui se livrent « à d’abjectes besognes de désunion » puis il a cette phrase surprenante : « De l’exil partiel auquel je suis astreint, dans la demi-liberté qui m’est laissée, j’essaie de faire tout mon devoir ». Il conclut par un appel au peuple : « Chaque jour je tente d’arracher ce pays à l’asphyxie qui le menace, aux troubles qui le guettent. Aidez-moi ».

Discours émouvant propre à susciter un regain d’attachement pour un vieillard de 85 ans ; discours habile propre à renforcer l’image mythique du père et du patriote placé au-dessus du pouvoir et des jeux politiques mais empêché de jouer son rôle protecteur, d’où l’appel pathétique ; discours réussi si l’on en croit tous les rapports dont le préfet fait cette synthèse le 1er février 1942 :

« Le discours radiodiffusé du Maréchal à l’occasion du 1er janvier a produit une forte impression sur les habitants de mon département. La franchise du chef de l’État a renforcé la place qu’il occupe dans le cœur de ceux qui approuvent sans arrière-pensées sa politique et le suivent dans son œuvre de rénovation nationale. Quant à ceux qui, jusqu’à ce jour, manifestaient vis-à-vis de lui et de sa politique sinon de l’opposition du moins de l’indifférence ils ont été favorablement impressionnés et ont eu l’air de comprendre enfin que le chef de l’État faisait une politique résolument française ».

La portée et le succès du discours furent amplifiés par la maladresse des autorités allemandes qui le censurèrent en zone occupée provoquant cette remarque goguenarde du préfet : « Le dernier message du chef de l’État prononcé à l’occasion du 1er janvier est peut-être l’acte de propagande le plus efficace qui se soit produit depuis le début de l’occupation. Les autorités allemandes en interdisant à la presse de la zone occupée d’en reproduire le texte ont encore accentué ce caractère de propagande en suscitant la curiosité de ceux qui n’avaient pu l’écouter à la radio. De nombreux exemplaires dactylographiés du discours circulent de main en main » (1/02/42)

Laissons au préfet le soin de tirer les conséquences de cet épisode dans son rapport daté du 4 mars : « Le Maréchal Pétain est maintenant placé par tous au-dessus des mécontentements ».

Alertes et bombardements

Si Pétain s’exonère habilement des servitudes de la vie quotidienne, la population n’y échappe pas : rationnement, difficultés de ravitaillement, bombardements… L’année 1942 s’annonce lugubre et l’espoir d’une victoire des Alliés scintille comme une étoile pâlotte dans un ciel de plus en plus sombre.

En perdant Singapour les Anglais laissent l’Inde sous la menace directe des Japonais. En Afrique du Nord, le 21 janvier, les troupes de l’Afrikakorps  commandées par Rommel reprennent l’offensive vers l’Égypte. Au mois de juin elles seront à moins de 100 km d’Alexandrie.

« Les quelques rares anglophiles acharnés qui voient la victoire anglaise reculer de jour en jour sans qu’il leur soit permis d’en apercevoir le terme mettent actuellement leurs espoirs dans la Russie seule capable à leur avis de contrebalancer la puissance allemande et de l’abattre » (Préfet, 4/03/42).

Mais sur le front de l’Est la victoire sourit toujours aux troupes allemandes qui, après avoir cédé un peu de terrain devant Moscou pendant l’hiver, repartent à l’offensive vers le sud-est : Sébastopol tombe le 4 juillet ; le Caucase est atteint à la fin de l’été ; le 17 juillet commence la bataille de Stalingrad.

Dans le Pacifique rien n’arrête les Japonais qui s’emparent des îles et archipels. Les Américains, pris de vitesse, leur cèdent les Philippines en mai. Moral atteint les Nantais se détournent un peu des postes de radio porteurs de mauvaises nouvelles : « Les communiqués des combattants sont moins écoutés actuellement, les opérations stagnant sur le front de l’Est. Les hostilités dans le Pacifique n’intéressent plus guère » (Commissaire des R .G. 25/04/42).

La guerre qui fait rage dans les plaines russes et le désert africain vient aussi gronder dans le ciel du Pays nantais. Après avoir entrepris de détruire les installations portuaires contrôlées par les Allemands (Brest, Lorient et parfois Saint-Nazaire) en 1941, les Anglais décident à partir de février 1942 d’accentuer la pression sur Saint-Nazaire et de frapper aussi à l’intérieur du pays les entreprises travaillant pour l’Allemagne. De janvier à juin 1942 l’espace estuarien de Nantes à Saint-Nazaire est bombardé plus ou moins intensément à 17 reprises. Pour les habitants, à chaque fois que sonne l’alerte il faut, la peur au ventre, courir aux abris et attendre parfois pendant des heures dans le vacarme des bombes et des tirs de la DCA allemande que revienne le calme des armes sinon celui des esprits.

Le soir du 15 février un violent bombardement de Saint-Nazaire provoque la mort de 17 personnes, 33 blessés et la destruction de 20 immeubles. C’est le plus lourd bilan enregistré jusqu’alors dans la région. L’émotion est grande sur place et l’onde de choc touche toute la population du département : « Sans doute le bombardement de Saint-Nazaire s’ajoutant aux bombardements de Lorient, de Brest et de tant d’autres villes côtières a causé une grave émotion dans la population castelbriantaise ». (Sous-préfet de Châteaubriant, 25/02/42). Le sous-préfet évoque ensuite : « Les protestations que beaucoup élèvent contre de tels procédés de guerre qui n’atteignent que des populations innocentes ». Réprobation reprise par l’évêque de Nantes, Mgr Villepelet, lors de son homélie prononcée à l’occasion des funérailles des victimes de Saint-Nazaire, le 19 février, en présence du kreiskommandant Von Trotha et du sous-préfet Lecornu : « Un bombardement que la loi morale et le respect de l’humanité s’accordent à réprouver puisque, en réalité, aucun motif militaire ne peut le justifier » (Journal « Le Phare » du 20/02/42).

Sous le coup de la douleur la population crie sa colère puis se ressaisit. C’est avec un certain dépit que le sous-préfet de Châteaubriant conclut son rapport sur les réactions au bombardement de Saint-Nazaire : « Cela n’empêche pas il faut bien le remarquer, la majorité des gens de continuer à espérer en une victoire de l’Angleterre et de ses alliés ».

Propagande collaborationniste distribuée à Nantes. (ADLA 1693 W 107)

À Nantes, à Paris, à Vichy les autorités françaises et allemandes, avec le concours des partis collaborationnistes, vont tenter sans relâche jusqu’à la fin du conflit de détourner l’émotion soulevée par les bombardements contre les Alliés. Le 3 mars l’aviation britannique bombarde les usines Renault de Boulogne-Billancourt qui fabriquent des camions pour l’Allemagne. Les bombes frappent les ateliers mais aussi les immeubles alentour. Les pertes humaines sont lourdes (633 morts) et cette fois c’est Paris qui est touché. La propagande se déchaîne contre les Anglais à grands coups d’articles haineux et de photos montrant les ruines, exhibant des blessés. À Nantes le PPF lance un appel aux dons en faveur des victimes tandis que la Ligue française appose sur les murs des affiches proclamant « Assassins ! ». Le commissaire Robin des Renseignement généraux nous livre dans son rapport du 25 mars la réaction des Nantais au bombardement lui-même et à celui de la propagande : « Le bombardement de la région parisienne qui a causé un nombre très élevé de victimes a profondément affecté la population. Les bruits circulaient, et circulent encore, que Nantes subira bientôt le même sort et un courant d’antipathie se manifeste contre les Britanniques. Plusieurs inscriptions à la craie « À bas les Anglais » ont été remarquées sur différents murs de la ville »

 « Les journaux parisiens et la presse locale ont été lus avec plus d’attention que par le passé au moment du bombardement de la RAF sur les usines Renault. Malgré les efforts de l’orchestration de Paris et de Vichy, ils n’ont pas réussi à monter l’opinion publique contre les lâches attentats britanniques qui continuent à profiter contre toute justice et toute intelligence des mansuétudes de l’opinion française en général ».

Après Saint-Nazaire en février et mars c’est Nantes qui est touchée par de nombreux bombardements en mai. Blessée dans sa chair la population nantaise va-t-elle maudire les Anglais ? « Sept nuits d’alerte consécutives, 40 morts, autant de blessés, de nombreux immeubles détruits et endommagés : tel est le bilan de ses raids aériens. À de rares exceptions près les habitants de Nantes n’ont pas marqué à l’égard des Britanniques la réprobation à laquelle on pouvait s’attendre après de tels actes. Au contraire, les bruits les plus invraisemblables ont circulé pour justifier l’attitude des aviateurs anglais. Il faut voir là une nouvelle manifestation d’une opinion savamment entretenue dans l’erreur et qui, devant la période douloureuse que nous vivons semble avoir perdu tout bon sens » (Préfet, 26/05/42).

Si Nantais et Nazairiens auraient pu légitimement douter des Britanniques qui les bombardaient, l’opération commando lancée la nuit du 26 au 27 mars contre les installations portuaires de Saint-Nazaire et connue sous le nom de « opération Chariot » ne pouvait que renforcer l’anglophilie de la population locale à la hauteur du sacrifice consenti : des 611 hommes composant le commando, 169 furent tués et 215 faits prisonniers. Les Nantais n’ont alors pas compris l’objectif du raid, et on s’est bien gardé de le leur faire connaître pas plus que son bilan, aussi le préfet préfère-t-il insister dans son rapport sur les hypothèses ébauchées par la population ; toutes laissent entrevoir l’admiration de l’opinion pour le courage des soldats anglais.  

                                             

Ce tract distribué dans tout le département utilise les arguments habituels de la propagande allemande en ce genre de circonstances : libérateurs assimilés à des criminels ; atteinte aux lieux sacrés (une église de Saint-Nazaire) ; antisémitisme (« pour venger les juifs persécutés la RAF bombarde… »). Il tourne aussi en dérision le « Courrier de l’air » journal lancé d’avion par les Anglais dont on peut voir un exemplaire dans les pages suivantes. (Coll. part.) 

Ce qui retient davantage l’attention de nos rapporteurs habituels ce sont les événements survenus le 30 mars à Saint-Nazaire, consécutifs au coup de main du 26-27 mars mais qui l’éclipsent pour eux. Ce jour-là une bombe ou une torpille à retardement explose anéantissant une écluse permettant l’accès à la base sous-marine. Les Allemands croyant à une nouvelle attaque britannique se répandent dans la ville, s’en prennent à la population civile tuant des passants, lançant des grenades dans les maisons : 19 personnes sont tuées et 26 grièvement blessées. Les habitants du vieux-Saint-Nazaire sont expulsés de leurs logements et internés au camp de Savenay.

Commissaires, sous-préfets, préfet tirent la même conclusion de l’événement : « La répression a fortifié les sentiments anti-allemands des Nazairiens » et plus largement « ces faits ont eu une répercussion dans l’état des esprits qui sont actuellement très montés contre la puissance occupante » (Préfet, 1/05/42).

Malgré les bombes britanniques : « Une grande partie des habitants du département paraît espérer beaucoup plus le retour à la prospérité d’antan par une victoire anglo-saxonne qu’elle ne semble souhaiter le relèvement de la France par la reconstruction d’une Europe nouvelle » (Préfet, 1/04/42). Philibert Dupard utilise encore le terme d’anglo-saxons ; dans quelques semaines il utilisera aussi et de plus en plus celui d’anglo-américains glissement sémantique révélateur du changement en cours dans l’opinion comme le révèle ce rapport de la visite du sous-préfet Manescau à Saint-Michel-Chef-Chef :

« Avant guerre Saint-Michel-Chef-Chef était considéré dans le département comme une citadelle de la réaction. C’était en effet la commune qui faisait le maximum de voix nationales. Actuellement la population n’est guère favorable au gouvernement. Si elle n’extériorise pas ses sentiments elle n’en attend pas moins la libération de l’Amérique après l’avoir attendue de l’Angleterre. Le chef de l’État grâce à son passé est exempt de critiques » (23/07/42).

Les bombardements britanniques, malgré la dramatisation qu’en font les autorités, non seulement ne détournent pas les Français des Alliés mais conduisent les Allemands excédés à des comportements répressifs qui accentuent l’hostilité viscérale à leur égard. La vague d’attentats et de sabotages, organisés par la résistance communiste, qui déferle sur la région nantaise de janvier à juillet 1942 va encore amplifier le phénomène de rejet.

Pour surveiller les installations stratégiques (ponts, tunnels, voies ferrées, pylônes…) les Allemands font de plus en plus appel aux requis civils. « Chaque nuit dans la ville de Nantes leur nombre dépasse 500. Il faut ajouter à ce chiffre 600 personnes par jour utilisées pour assurer la surveillance de la voie ferrée Paris-Brest par Nantes dans sa traversée du département et plus de 100 personnes affectées à la garde des pylônes et installation électriques. Au total 1200 personnes par jour » (Préfet, 1/02/42). Les Allemands exemptant des réquisitions tous ceux qui travaillent plus ou moins directement pour eux la charge du gardiennage est assurée par 40% seulement de la population masculine selon le préfet.

Les gardiens malgré eux ne peuvent empêcher les dynamitages de pylônes et voies ferrées. Alors l’occupant sévit : « À la suite des nombreuses tentatives d’actes de sabotage sur pylônes électriques qui avaient eu lieu au mois de janvier les autorités allemandes… ont fait procéder dans la nuit du 23 au 24 février à l’arrestation de 45 personnes parmi lesquelles se trouvent des juifs, des communistes ou sympathisants et d’autres personnes dont l’activité n’est pas suspecte aux services de police française » (Préfet, 4/03/42). En avril ce sont vingt communistes ou supposés tels que l’on arrête suite à l’attentat contre le local de la LVF à Saint-Nazaire que les Allemands ont « interprété comme un geste d’hostilité à leur égard ». À chaque fois le préfet note : « Ces arrestations ont causé une certaine émotion parmi la population ».

Émotion qui gagne les campagnes quand le général von Stülpnagel, par l’ordonnance du 13 juillet 1942, rend les communes responsables des sabotages commis sur leur territoire. « À l’avenir des otages seraient choisis parmi les populations » croit savoir le préfet jetant l’effroi dans les communes.

À partir du mois de mars la présence allemande devient de plus en plus intensive dans la zone côtière avec l’installation de troupes supplémentaires. Pour les habitants, aux nombreuses vexations et formalités dues au statut spécial de cette « zone interdite » (obligation d’un certificat de résidence à renouveler tous les 21 jours) s’ajoute la promiscuité provoquée par les réquisitions de logements. Le préfet signale aussi : « Une autre conséquence est le débauchage de nombreuses filles mineures. Le nombre de prostituées s’accroît considérablement dans les villes de la côte à Saint-Nazaire et La Baule en particulier. Les troupes allemandes engagent des jeunes filles mineures comme femmes de ménage » (1/04/42).

Pour les habitants de la région nazairienne l’arrivée de troupes allemandes supplémentaires augmente les risques de bombardements et multiplie les problèmes de ravitaillement, déjà aigus, car l’occupant réquisitionne les denrées ou se fait agriculteur en louant des terrains de culture pour les produire lui-même. Le sous-préfet de Saint-Nazaire, Bernard Lecornu, constate sur un ton désabusé :

« Il existe dans l’arrondissement de Saint-Nazaire un marché noir effréné. Ce marché noir se fait surtout au profit des troupes allemandes qui de plus en plus nombreuses dans la région raflent à la ferme tous les produits de la terre ».

« L’organisation Todt continue à convoyer des camions dans toutes les communes de l’arrière-pays pour y ramasser des porcs, des veaux, des pommes de terre… ».

« Ce marché noir se fait aussi au profit des Français mais d’une façon plus discrète. Les citadins se rendent à bicyclette à la campagne et en rapportent du beurre, des œufs, parfois des graines pour le ravitaillement du poulailler familial ».

« Les dirigeants des cantines d’usines eux-mêmes pratiquent le ravitaillement direct à la campagne »  (25/05/42).

Il n’y a pas qu’à Saint-Nazaire que les prélèvements opérés par les Allemands excitent contre eux la colère populaire ; à Nantes aussi : « Le public… observe les achats faits en dehors des réquisitions par les soldats allemands pour des envois individuels dans leur pays (vin, alcools, chaussures, textiles, lainages…) utilisant le cas échéant des bons d’achat obtenus sans parcimonie et acceptés par les commerçants par priorité, les militaires ne discutant pas les prix » (Commissaire central de Nantes, 25/01/42).

On l’a vu, la germanophobie s’abreuve à plusieurs sources et celle alimentée par les réquisitions, et les difficultés de ravitaillement qu’elles entraînent, coulera tout au long de l’occupation avec régularité.

Feuillet de tickets de pain pour le mois de septembre 1942 avec, imprimé au verso : « La fraude ne paie pas ». (ADLA 1693 W 138) 

La bataille du blé

La lancinante question « mangera-t-on demain ? » brouille les repères, égare les esprits, réveille les jalousies, ravive les divisions.

Au printemps 1942 la situation du ravitaillement n’a rien perdu de son acuité. Bien au contraire : « Cette question reste à la base du mécontentement et de la lassitude générale. Beaucoup de personnes se plaignent de la faim et il est à peu près certain que dans beaucoup de milieux modestes on est sous-alimenté » (Préfet, 1/05/42).

Tous les produits de première nécessité manquent ou sont de mauvaise qualité. Le sous-préfet de Châteaubriant en justifierait presque le marché noir : « Quelquefois le ravitaillement familial prend des proportions excessives. Il est vrai qu’en ce qui concerne le beurre, notamment celui mis à la disposition de la population par le service de la Répartition du ravitaillement il est absolument infect et impropre à la consommation » (25/07/42).  

Papillon d’origine communiste collé dans le quartier Saint-Jacques (Nantes) le 20 mars 1942. (ADLA 1693 W 112)

La hantise des autorités c’est de voir le mécontentement populaire devenir colère ouverte, explosion sociale. Pour l’instant dans les rapports on ne parle que de « colère sourde », la situation du pays sous la botte retenant les plus velléitaires. Mais pour combien de temps, car : « Ce qui provoque par-dessus tout cette colère c’est l’inégalité existant en face de ces privations provoquant des commentaires variés et de plus en plus hargneux à l’égard des classes aisées qui ne souffrent pas, pouvant se procurer ce qui leur est nécessaire à n’importe quel prix, mais encore passent aux yeux de beaucoup comme profitant de la situation actuelle » (Commissaire central Lamberthod, 25/02/42).

Conscient du risque social, vexé de n’avoir pu appliquer dans son département la politique d’un régime qui prône l’union nationale, la disparition de la lutte des classes et mortifié que la situation qu’il décrit dans son rapport en manifeste l’échec cinglant, le préfet Dupard, démuni pour lutter efficacement contre le marché noir faute de moyens matériels et humains s’en prend encore une fois aux agriculteurs avec des mots très durs :

« Les cultivateurs, âpres au gain, profitent de l’occupation pour augmenter leurs économies sans se soucier du sort des citadins. Alors que certains d’entre eux critiquent la politique de collaboration, ils pratiquent de leur côté cette collaboration en contradiction formelle avec les instructions de l’administration, vendant leurs produits, même contingentés, aux soldats allemands à des prix très supérieurs à la taxe, bien que sachant que ces denrées sont nécessaires au ravitaillement des populations civiles » (1/04/42).

Pour contraindre les agriculteurs à livrer les produits de leur exploitation, le préfet lance en mars ce qu’il appelle : La bataille du blé. Dans un premier temps les sous-préfets réunirent les maires de leur arrondissement pour qu’ils persuadent leurs administrés de livrer leurs grains aux services du Ravitaillement. En ces campagnes catholiques le clergé fut mobilisé pour prêcher la bonne parole préfectorale : « Monseigneur  Villepelet, évêque de Nantes, a bien voulu appuyer mes appels aux cultivateurs pour la livraison du blé par une lettre pastorale qu’il a fait lire par tous les curés du département le dimanche 22 mars. Ceux-ci ont d’ailleurs vigoureusement incité les cultivateurs à livrer tout le blé qui restait dans leurs greniers en insistant sur le fait que cela constituait pour eux l’accomplissement d’un devoir » (Préfet, 1/04/42).

Au printemps 1942 le préfet tente de convaincre les agriculteurs de livrer les produits de leurs exploitations aux services du Ravitaillement. L’évêque de Nantes s’associe à la démarche préfectorale par une lettre pastorale lue dans les paroisses puis en signant avec d’autres personnalités du département ce texte illustré par le dessinateur nantais Henri Bouyer. (AMN 6 Fi 3984)

Au bout d’un mois les résultats ne sont pas à la hauteur des espérances : « Il reste beaucoup d’efforts à faire pour convaincre la campagne qu’elle doit supporter une part des misères communes » gémit le préfet le 1er mai. Il utilise alors la manière forte. Des perquisitions sont effectuées par les services des Contributions indirectes et du Contrôle des prix accompagnés parfois de quelques gendarmes ou, maladresse, de fonctionnaires allemands ce qui fait croire aux agriculteurs que les grains sont destinés à l’occupant et non aux Français.

Pour calmer la grogne d’une population que l’on a forcée, le préfet relance les dispositions spéciales prises par Vichy en faveur des familles paysannes : allocations familiales, prêts aux jeunes ménages pour l’acquisition de matériel agricole… À tous ceux, et ils sont nombreux en Loire-Inférieure, qui rêvaient de la mise en place d’un syndicalisme agricole unique, le régime donne satisfaction. La Corporation agricole lancée en décembre 1940 trouve son aboutissement à partir de juin 1942 quand, dans chaque commune, les cultivateurs sont réunis pour élire les « chambres syndicales » locales. « Les réunions nécessaires ont généralement attiré un fort pourcentage de cultivateurs et dans l’ensemble la constitution de ces organisations s’est opérée dans le plus grand calme » écrit le sous-préfet de Châteaubriant le 25 juin.

Tract d’origine communiste accusant le préfet de se livrer au « ravitaillement familial ». (ADLA 1673 W 84)

Malgré les servitudes de la vie quotidienne accentuées par l’absence des prisonniers, malgré les réquisitions, les rations de pain insuffisantes, les formalités administratives multipliées à l’infini dans un flot de paperasse, malgré les emportements préfectoraux les paysans restent les meilleurs soutiens du régime : « Les cultivateurs sont reconnaissants au gouvernement du Maréchal d’avoir mis la question paysanne au premier plan de ses préoccupations et d’avoir élevé leur niveau social en leur procurant une vie plus large et mieux considérée » (Commissaire de R.G. janvier 1943).

La Charte du Travail

Le régime de Pétain ne bénéficie pas du même soutien dans le monde ouvrier. Pourtant le chômage a disparu des grands sites industriels. C’est le cas à Saint-Nazaire : « Ceci provient de ce que toutes les usines travaillent pour le compte de l’armée d’occupation et que les chantiers allemands absorbent une grande partie de la main d’œuvre » (Sous-préfet de Saint-Nazaire, 24/01/42). À Nantes, les Chantiers de Bretagne, les Chantiers de la Loire, les entreprises Guillouard (mécanique) et Lemoine (chaussures) sont mêmes contraints par les Allemands d’appliquer la semaine de travail de 48 heures. Problème récurrent, les tensions restent vives entre les industriels français dont les usines travaillent (malgré elles) pour l’occupant et les chantiers mis en place par les Allemands eux-mêmes accusés de débaucher les ouvriers par des salaires élevés. Conséquence : certaines entreprises manquent de personnel.

Tensions qui se répercutent au sein de la classe ouvrière surtout quand les denrées alimentaires se raréfient : « Sont assez jalousés les ouvriers employés par les entreprises allemandes et qui, bien rétribués, se plaignent de ne pouvoir dépenser à leur gré pour améliorer la ration journalière » (Préfet, 1/05/42).

Les ouvriers sont aussi divisés à propos de la Charte du Travail mise en place par Vichy le 4 octobre 1941. Dans un premier temps tous « se méfient du gouvernement et se refusent à croire à la Révolution Nationale prétendant qu’elle est une réaction contre les conquêtes sociales de 1936 » (Préfet, 4/03/42). Puis quelques uns se rallient à la Charte. Les premiers, et pas les moindres, sont les métallurgistes nazairiens entraînés par le leader CGT local, Marcel Blanchard, secrétaire du Syndicat des métaux. Lors de réunions tenues à L’Union des Forges de Trignac, le 5 février, et à Saint-Nazaire le 8 février sous la présidence de F. Blancho ex-député-maire de Saint-Nazaire, Blanchard bien que formulant « de grandes réserves vis-à-vis de la Charte du Travail » fait adopter une résolution où les métallurgistes « décident à l’unanimité de participer loyalement à tous les organismes (comités sociaux d’entreprises, comités sociaux locaux…) et font confiance à ses militants pour œuvrer dans le sens de l’intérêt bien compris des travailleurs » (Préfet, 18/02/42). Le 26 février le préfet régional et le sous-préfet Bernard Lecornu sont à  Saint-Nazaire pour ratifier solennellement l’acceptation de la Charte du Travail par les représentants patronaux, les syndicats d’ingénieurs, de techniciens, de contremaîtres et d’ouvriers qui prennent « l’engagement d’honneur de coopérer sans arrière-pensée, ni réserve au redressement entrepris par le Chef de l’Etat par la mise en application de la Charte du Travail dans l’esprit d’union, de loyauté et de justice… » (Préfet, 4/03/42).

La mise en place des comités sociaux d’entreprises, première phase d’application de la Charte concerne 11 000 ouvriers de la région nazairienne dont le rôle pionnier est utilisé par la presse nationale plus habituée autrefois à en relater les conflits sociaux. Bernard Lecornu exulte dans son rapport du 25 avril : « Les différents comités d’entreprises fonctionnent à la satisfaction générale. Il est permis de dire qu’ils ont atteint le but que leur assignait la Charte du Travail en réalisant au premier degré la collaboration sociale et professionnelle entre la Direction et le personnel ».

Les autorités espéraient que l’exemple nazairien aurait un effet d’entraînement. Ce n’est pas le cas. Dans son rapport du 1er mai le préfet se désole que 34% seulement des entreprises, de taille modeste pour la plupart, se soient dotées d’un comité social d’entreprise alors que les ouvriers de la métallurgie nantaise se refusent à tout accord. Chez eux : « L’idée persiste toujours que les délégués ouvriers sont à la solde des employeurs » (Commissaire des R .G. 25/05/42). Plus inquiétant, certains comités d’entreprise seraient en sursis : « Des délégués ouvriers doutent toujours de la sincérité de leurs employeurs et l’on raconte que dans certains établissements les représentants ouvriers auraient l’intention de se retirer afin d’éviter toute altercation avec leurs camarades d’atelier » (Commissaire des R. G. 25/04/42).

Dans son rapport le préfet gomme soigneusement tous ces ratés de la difficile mise en place de la Charte du Travail pour chanter les louanges de la collaboration de classe agréables aux oreilles du régime : « À Saint-Nazaire le calme règne sur les chantiers grâce surtout à l’influence très réelle que possèdent les délégué des comités d’entreprise sur leurs camarades » (25/07/42).

La classe ouvrière déjà première victime des difficultés dues au ravitaillement, divisée sur la question de la Charte du Travail et dont la solidarité est mise à l’épreuve par le débauchage de l’occupant-entrepreneur va devoir affronter d’autres dangers apportés par le retour au pouvoir de Pierre Laval.

Le retour de Pierre Laval

Le 18 avril 1942, le maréchal Pétain nomme Pierre Laval chef du gouvernement, ministre de l’Intérieur, des Affaires étrangères et de l’Information. L’amiral Darlan garde le contrôle de l’armée d’armistice, de la flotte et reste le successeur désigné du Maréchal qui se résigne à n’être plus que le chef de l’État.

Cet événement ravive l’intérêt de la population pour la politique intérieure à un moment où, préoccupés par les bombardements, les suites du raid anglais sur Saint-Nazaire et les difficultés de la vie quotidienne, « les habitants de mon département ne suivaient plus avec attention l’évolution de notre politique » (Préfet, 1/05/42).

Le retour de Laval au pouvoir survient au moment où l’opinion s’interroge sur la suspension du procès de Riom. Ouvert le 19 février 1942 pour juger les responsables de la défaite (Gamelin, Daladier, Blum…) le procès qui se déroule dans la petite ville de Riom traîne en longueur, tourne à l’avantage des accusés, irrite même les Allemands. Il est suspendu le 11 avril (et ne sera jamais repris). Cette suspension sans rapport direct avec le retour de Laval lui est pourtant associée par l’opinion qui veut voir derrière les deux événements la main de l’Allemagne. Le commissaire central Lamberthod[1] écrit : « L’ajournement du procès de Riom n’a pas provoqué de réactions profondes. Le public qui ne s’y intéressait guère… a vu tout de suite dans cet ajournement une nouvelle preuve de l’ingérence allemande dans la politique française » (25/04/42). Ce passage repris dans la première version du rapport de synthèse du préfet (le brouillon) devient dans la version définitive : « L’ajournement du procès de Riom a été approuvé » (1/05/42).

À propos du retour de Pierre Laval la censure préfectorale n’apprécie pas davantage toute allusion à l’interventionnisme allemand. Dans la première synthèse réalisée par le chef de cabinet on peut lire : « En général on suppose que la réintégration de l’ancien président du Conseil a été imposée à Monsieur le Maréchal Pétain par le gouvernement allemand ». Cette phrase révélatrice de l’état de l’opinion publique disparaît du rapport définitif le préfet ne voulant pas heurter un pouvoir qui se veut jaloux de sa souveraineté (très) limitée.

En l’occurrence l’opinion se trompe car c’est Pétain et son entourage, déçus par Darlan, qui ont décidé seuls du retour de celui qu’ils avaient écarté le 13 décembre 1940. Âgé de 86 ans, ressentant un affaiblissement de ses capacités, Pétain laisse les lourdes charges gouvernementales à Laval sans renoncer pour autant au pouvoir et à son atmosphère d’adulation. Il veut entretenir son image de protecteur des Français et apporter au gouvernement le soutien d’un peuple qui, il en est persuadé, l’aime. Pari risqué car fondé sur l’ambiguïté.

D’une part l’opinion le croit prisonnier des Allemands et de ce gouvernement à leur solde qu’il prétend vouloir aider : « Le retour de Mr Pierre Laval auprès du Maréchal n’est guère accepté par la majorité des esprits, l’ancien président du Conseil étant toujours considéré comme l’émissaire du Reich chargé de contrarier la politique du Maréchal qui garde toujours la confiance de la population » (Commissaire des R.G. 25/04/42).

D’autre part, chef de l’État, Pétain cautionne la politique du gouvernement. Or, d’emblée, l’opinion la condamne : « Le retour au pouvoir de ce dernier [Laval] est interprété par le public comme une condition et une accentuation de la politique de collaboration » (Préfet, 1/05/42).

Conscient de son impopularité mais soucieux de ne pas ternir l’image de Pétain, qu’il considère selon ses mots comme une « potiche » utile, Laval s’adresse aux Français le 20 avril dans un long discours radiodiffusé. Le ton est simple, compassionnel parfois. Il a un mot pour chacun, paysans, ouvriers, prisonniers mais il ne cache rien de sa volonté de collaborer avec l’Allemagne posant comme seules alternatives : vivre dans une Europe nouvelle sous tutelle allemande ou disparaître dans une Europe soviétique.

Quel a été l’écho de ce discours en Loire-Inférieure ? Le commissaire central de Nantes rapporte que dans une rue spécialement observée à cette occasion la plupart des gens ayant la radio ne l’écoutaient pas au moment du discours. Quant aux inspecteurs des Renseignements généraux ils avaient choisi de se poster près des haut-parleurs installés par les services de la propagande dans la ville. Le commissaire des Renseignements généraux rapporte : « Les haut-parleurs du centre de la ville ont diffusé ce discours et il est à remarquer qu’ils n’ont provoqué chez certains qu’un écœurant désintéressement de ce qui touche à la chose française » (25/04/42).

Le préfet, comme souvent, se veut plus optimiste : « Le discours du Président Laval, s’il n’a pas dissipé complètement le malaise a cependant eu de sérieuses répercussions dans le public. Ses termes mesurés, le patriotisme qu’il révèle, la compréhension saine de la situation ont fait réfléchir bien des gens et disparaître beaucoup d’hostilité » (1/05/42) Si Laval n’a pas convaincu il a rassuré tous ceux, et ils sont nombreux, qui voyaient déjà se réaliser les bruits colportés par la rumeur et que le préfet rapporte : « Livraison de notre flotte à l’Allemagne » ; « Ouverture de nos bases métropolitaines et coloniales à la flotte allemande » ; « Mobilisation éventuelle contre l’Angleterre ».

Ceux qui s’attendaient au pire sont rassurés mais pas ralliés pour autant à la politique de collaboration. Or le gouvernement ne peut guère compter sur les services de la propagande pour les convaincre. Le commissaire des Renseignements généraux en dresse un bilan démoralisant pour le pouvoir :

« La radio est actuellement le moyen principal d’information et de propagande depuis l’augmentation du prix des journaux accompagnée de la diminution constante de leur format. Le nombre des lecteurs et abonnés diminue chaque jour. Les Français sont généralement aujourd’hui assez fermés à la propagande par voie de presse en zone occupée ; ils pensent que nos quotidiens sont trop soumis à l’influence de l’autorité d’occupation… Les commentaires des grands journaux parisiens ne provoquent que scepticisme ou même hilarité. Il en est de même des émissions de Radio-Paris. Cependant elles sont généralement écoutées à 13 h. et 20 h. » (24/01/42).

Quant aux radios de la zone non occupée elles souffrent toujours de la faiblesse des émetteurs : « Les émissions sont plus difficiles à capter que celles de la radio anglaise » (Préfet, 4/03/42).

Les Nantais ont, peu à peu, diversifié leurs sources d’informations radiophoniques : « La radio étrangère est toujours très écoutée : radio anglaise à ses fréquentes émissions ; suisse à 20 h 15 ; américaine (Boston) à 22 h 30 » (Commissaire des R.G. 25/01/42).

Pour contrer les brochures de la propagande allemande ou collaborationniste les Anglais prennent l’habitude de larguer depuis des avions des paquets de tracts sur le département : « Ils donnent des indications sur les difficultés allemandes en Russie et comportent des photographies représentant du matériel abandonné par les Allemands en URSS et des Allemands faits prisonniers par les Russes » (Préfet, 4/04/42).

Qu’elles parviennent de tracts ou de la radio P. Dupard, qui ne cesse de se plaindre de la naïveté et de la versatilité de l’opinion, regrette que : « Pour beaucoup ces informations sont authentiques dès l’instant où elles expriment exactement l’inverse des informations françaises » (/05/42).

Journal de quatre pages avec de nombreuses illustrations largué de façon irrégulière par les avions anglais sur différents points du département pendant toute la durée de l’Occupation. (ADLA 1693 W 120)

Ballottée d’une information à une autre contradictoire, soupçonneuse car persuadée qu’on lui cache la vérité, la population est la proie des rumeurs : « Mais la propagande la plus dangereuse reste celle qui s’exerce d’une façon occulte et qui se manifeste par la diffusion de nouvelles ou d’opinions souvent fausses, toujours invérifiables, mais par ce seul fait acceptées d’enthousiasme par une population avide de pouvoir les colporter à son tour » (Commissaire central, 26/05/42).

Pour contrôler au plus près l’opinion et l’influencer, les services de la Propagande, longs à se mettre en place, étendent leur réseau sur le département au début de 1942 en installant un délégué dans chaque canton. Le sous-préfet de Châteaubriant est très critique sur cette opération: « Une propagande utile, sérieuse et efficace ne pourra être vraiment entreprise qu’avec l’appui d’éléments jeunes, actifs, désintéressés, n’ayant point un passé politique trop chargé et surtout trop varié. Ce n’est pas avec des transfuges du parti communiste ou avec des extrémistes de gauche ou de droite plus ou moins sincèrement évolués que l’on fera un travail fécond car des propagandistes comme ceux-ci ne disposent d’aucun crédit sur les populations à conquérir mais au contraire sont à considérer comme de véritables repoussoirs et, à ce moment là la propagande devient de la contre-propagande » (25/02/42).

Outre la qualité des délégués à la propagande c’est leur fonction même qui pose problème comme le reconnaît le préfet : « Ceux-ci se heurtent souvent à l’indifférence ou à l’hostilité de la population dès que celle-ci sait qu’ils sont nommés » (1/07/42). A travers eux c’st le régime que l’opinion rejette.

Pas plus que la Propagande les partis collaborationnistes n’ont de succès auprès des Nantais. Le RNP n’a plus que 7 adhérents. Le MSR est en voie de dissolution et les autres groupuscules, plus chanceux, se radicalisent à défaut de s’étoffer. En mars le préfet s’étonne que dans une ville comme Nantes (200 000 h.) les réunions du PPF ou de la Ligue Française ne regroupent pas plus de 60 personnes. Le seul mouvement à tirer son épingle du jeu c’est le Groupe Collaboration qui approche du millier d’adhérents. Mais ses conférences ne remplissent pas le théâtre Graslin : Vallery-Radot, directeur de l’Office sur les sociétés secrètes, réunit 300 personnes sur le thème de la franc-maçonnerie le 23 février ; Werner von Rheinbaden, député au Reichstag et secrétaire d’État à la chancellerie du Reich ne fait guère mieux (300 à 500 auditeurs selon les divers rapporteurs !).

Papillon (recto-verso) annonçant la venue de Jacques Doriot à Nantes. (ADLA 1693 W 106)

 Seul Jacques Doriot est capable de rassembler 1000 personnes le 24 avril pour un meeting intitulé : « Ce que j’ai vu en Russie ». Invité par la LVF, qui compte sur sa notoriété pour recruter des combattants désireux d’aller se battre aux côtés des Allemands sur le front russe, le leader du PPF est venu avec des membres parisiens de sa garde rapprochée. Ceux-ci, les jours précédents la réunion, parcourent la ville en uniforme distribuant à profusion tracts et brochures. Le commissaire des Renseignements généraux signale que ces « miliciens en uniforme ont trouvé le moyen par leur tenue provocante de s’attirer la plus vive antipathie de la part des Nantais. Il y a eu des rixes nombreuses où des Doriotistes n’ont pas eu toujours le dessus » (25/04/42).

Encadré par un important dispositif policier le meeting se déroula sans incident. On ramassa dans les escaliers du théâtre des tracts intitulés : « À bas le marché brun » répandus par des résistants communistes. Il n’y eut pas « d’effet Doriot » sur le recrutement de la LVF ou du PPF toujours aussi impopulaires. En juin, un légionnaire de la LVF, ancien sympathisant communiste, étant retourné dans son quartier y fut accueilli par une balle de pistolet tirée dans la fesse. Bien que l’incident se soit déroulé en plein jour et devant témoins personne ne voulut aider la police, le légionnaire soulevant « une réprobation générale » selon le commissaire central Lamberthod.

L’un des tracts dénonçant la « Kollaboration » trouvé au théâtre Graslin pendant l’intervention de J. Doriot. (ADLA 1693 106) 

Malgré leur activisme les collaborationnistes restent isolés au sein d’une population sur laquelle ils sont sans influence. Ils n’en gardent pas moins une grande capacité de nuisance quand ils se mettent au service de la police, française et allemande, qui pourchasse les résistants.

Des étoiles jaunes pour les juifs

Deux semaines après le retour de Pierre Laval au pouvoir qui avait plongé les Nantais dans l’anxiété le préfet note : « Toutefois il semble qu’au cours de ces derniers jours les appréhensions se sont dissipées et que la population soit revenue à une certaine indifférence » (1/05/42). Les Français s’attendaient au pire, la déclaration de guerre à l’Angleterre ; elle n’a pas eu lieu. Ils sont soulagés. Pourtant le pire est là.

« Au cours du mois de juin les services de police de Châteaubriant ont procédé à la remise des étoiles jaunes aux juifs de la région. Cette distribution n’a donné lieu à aucun incident, ni davantage le port de ces insignes » (Sous-préfet de Châteaubriant, 24/06/42).

Une ordonnance allemande du 28 mai 1942 oblige les juifs de la zone occupée, âgés de plus de 6 ans, à porter cousue sur leur vêtement une étoile de David afin que les Français identifient cet « ennemi de l’intérieur » qu’ils ne voient pas.

 L’engrenage de l’extermination est en marche mais la population ne le sait pas, ne l’imagine même pas, car la signification de ce qui se passe ne s’imposera que bien des années plus tard. Dans les semaines suivantes les juifs doivent subir d’autres vexations : interdiction de paraître dans certains lieux publics, obligation de faire leurs achats l’après-midi seulement quand les magasins sont déjà bien dégarnis.

Observant les réactions des Nantais sur le sort réservé aux juifs, le commissaire central Lamberthod écrit le 26 juin : « Un autre fait qui ne me paraît pas moins symptomatique révèle jusqu’à quel point les récentes mesures prises par les autorités allemandes en France contre les juifs soulèvent peu d’approbation parmi la foule. On rapporte que deux femmes juives portant l’insigne spécial – une étoile à six branches sur étoffe jaune – qui leur a été attribué ayant voulu prendre place dans une file de personnes attendant leur tour devant quelque étalage de commerçant ont vu les ménagères s’écarter devant elles renonçant ainsi, par sympathie, au bénéfice de leur attente et leur conférant en quelque sorte un véritable droit de priorité ».

La compassion évoquée ici n’est pas liée au sort futur de ces femmes juives ignoré de tous mais peut être interprété comme un mouvement de sympathie envers une catégorie de personnes victime de la répression allemande, voire à une réaction contre le discours antisémite assené par la presse et la propagande officielle.

Pour la propagande allemande le juif est présenté selon les besoins du moment comme un profiteur de guerre, un agent du marché noir ou un terroriste. Tract distribué à Nantes. (Coll. part.) 

Le 20 janvier 1942, lors de la conférence de Wannsee, les dirigeants nazis décident de la mise en application, à l’échelle européenne, de la « solution finale de la question juive » décidée par Hitler à l’été 1941. Les juifs des territoires contrôlés par l’Allemagne vont être regroupés et déportés vers les camps d’extermination. Au début du mois de juillet 1942 le gouvernement français accepte que la police participe à l’arrestation des juifs ordonnée par les Allemands. Le 10 juillet Pierre Laval propose même de joindre aux seuls adultes réclamés par les nazis les enfants de moins de 16 ans. En Loire-Inférieure les rafles commencent à la mi-juillet. Le préfet rapporte :

 « Les arrestations de juifs se sont déroulées sans incident avec la collaboration de la police française. Environ 95 juifs ont été arrêtés dans l’ensemble du département dont 60 dans l’arrondissement de Saint-Nazaire ce qui a produit une certaine émotion principalement à La Baule où résident un certain nombre d’israélites ».

« À la suite de ces arrestations qui, d’après les renseignements qui m’ont été fournis, porteraient en fait uniquement sur des étrangers, Monsieur le chef des S.S. m’a demandé de procéder à une nouvelle vérification de tous les juifs du département et m’a prié de leur rappeler l’obligation pour eux de porter l’insigne spécial » (24/07/42).

Commissionnaire docile le préfet compte et recompte. En octobre 1940 ses services avaient recensé 728 juifs en Loire-Inférieure. Certains ont quitté le département en 1941. Après les rafles de juillet 1942 et celles des mois suivants on ne décompte plus que 67 juifs en Loire-Inférieure le 26 janvier 1943. La plupart de ces rescapés seront déportés à leur tour en janvier 1944.

Dans le rapport du préfet daté du 1er septembre, mais rédigé par le secrétaire général de la préfecture P. Dupard étant absent, il est écrit : « Les arrestations de juifs qui ont été nombreuses particulièrement dans la zone côtière, ont été très commentées et souvent les mesures prises contre les juifs les ont fait prendre pour des martyrs ». Ce jugement est partagé par le commissaire principal Sorgniard des Renseignements généraux, dans son « Fichier départemental » de janvier 1943, mais après avoir dressé un terrible constat de l’antisémitisme latent de l’opinion. (antisémitisme dont on peut se demander s’il est réel ou s’il n’est pas exagéré par le commissaire qui projette son propre antisémitisme sur l’opinion pour le légitimer).

« La population n’a jamais eu aucune sympathie pour les juifs et elle admet que des mesures de protection doivent être prises contre l’immigration juive et l’envahissement par les juifs de certaines branches de l’activité nationale, mais les dispositions sévères prises à leur égard ont été jugées excessives et ont provoqué en faveur de ces gens un mouvement de sympathie et de compassion ».

Une représentation fantasmatique du juif entretenue par la propagande. (Coll. part.) 

Les événements de l’été 1942 modifient la perception des juifs par la population. Depuis un siècle l’antisémitisme avait construit une représentation fantasmatique, celle du juif omniprésent, innombrable, associé à l’idée d’invasion insidieuse. Cette image se brouille, se craquèle sous les coups des humiliations et des déportations infligées aux juifs. Il faudra le choc de la découverte du génocide pour la faire disparaître.

La relève

Engagé dans une guerre longue, totale et de plus en plus difficile sur le front de l’Est, Hitler a impérieusement besoin de main d’œuvre pour remplacer les travailleurs allemands mobilisés. Le Reich emploie déjà des « travailleurs volontaires » venus des pays occupés attirés par la promesse de hauts salaires. Mais il en faudrait beaucoup plus pour faire face aux besoins. En mars 1942 Hitler charge Fritz Sauckel de faire venir en Allemagne, de gré ou de force, le plus grand nombre possible de travailleurs. Au printemps 1942 l’ordre de réquisition tombe : l’État français devra fournir 250 000 hommes (dont 150 000 ouvriers qualifiés).

Laval choisit d’annoncer la nouvelle aux Français le 22 juin, jour anniversaire de l’invasion de l’URSS par l’Allemagne, et en bon communicant, pour faire passer une mesure qu’il sait impopulaire, il invente le concept de « Relève ». Il a proposé à Hitler d’échanger un prisonnier libéré pour un ouvrier allant le « relever ». Hitler accepte le troc mais change la donne : ce sera un prisonnier pour trois ouvriers transférés en Allemagne.

Le 22 juin 1942, à la radio, Laval lance la « Relève ». Il l’explique, la justifie, la présente comme une contribution nécessaire de la France à l’effort de guerre allemand pour construire une Europe nouvelle et, en ce jour anniversaire, il déclare : « Je souhaite la victoire de l’Allemagne parce que sans elle le bolchevisme demain s’installerait partout ».

Dans le rapport qui suit cette intervention radiodiffusée le préfet écrit : « Le discours prononcé le 22 juin par le Président Pierre Laval a causé une profonde impression dans toute la population du département et a suscité certaines réactions dans les milieux ouvriers en particulier ». Si beaucoup ont entendu, lu ou eu vent du discours, si tout le monde a été impressionné, tous ne l’ont pas été par les mêmes paroles. Dans son rapport le préfet décline les réactions des différents groupes sociaux.

« Tout en reconnaissant la franchise et le courage du chef du gouvernement les milieux aisés anglophiles ont critiqué cette prise de position non équivoque en faveur de l’Allemagne et pour la destruction du régime bolchevique… Ils pensent également que les divers pays d’Europe et surtout l’Angleterre ne laisseraient pas s’instaurer un tel régime préjudiciable à leurs intérêts particuliers ».

Dans les campagnes on a été plus sensible à la « Relève » qu’à l’engagement pro-allemand de Laval : « Dans les populations rurales le discours du Président Laval a fait naître l’espoir d’un prompt retour des prisonniers ». Et le préfet de rappeler la détresse des épouses de ceux-ci : « Les femmes de prisonniers sont pour la plupart très démoralisées. La longueur de la séparation, les difficultés matérielles auxquelles elles se heurtent pour assurer la subsistance de leur famille, l’incertitude de la date du retour de leur mari, la guerre qui se prolonge sans qu’aucune décision n’apparaisse encore, accroissent leur découragement ».

À la propagande gouvernementale pour la Relève, le Parti communiste répond par des tracts de fabrication locale ou, comme celui-ci, envoyés de la région parisienne. (ADLA 1693 W 84) 

Cette compassion du préfet pour les femmes de prisonniers est peut-être sincère mais surtout elle conforte la manœuvre de P. Laval qui, dans son discours, en appelle à la solidarité, aux valeurs morales des ouvriers qui ont le devoir de mettre fin aux souffrances des prisonniers et de leurs familles en allant les « relever » en Allemagne. Ainsi la « Relève » n’est plus un stratagème allemand pour attirer de la main d’œuvre mais une affaire française et particulièrement celle de la classe ouvrière. Si les prisonniers ne rentrent pas, ce ne sera pas la faute de Laval mais celle des ouvriers égoïstes. Ceux-ci n’ont guère goûté le discours : « Les ouvriers, en particulier de la métallurgie et de la région nazairienne n’ont pas caché leur mécontentement devant les perspectives qu’ouvraient ce discours… Peu d’ouvriers seraient disposés à s’expatrier. Ils préfèrent travailler en France pour le compte des Allemands en restant près des leurs. À Nantes… les délégués ouvriers pensent qu’il y aura peu de volontaires et restent incrédules en ce qui concerne la libération des prisonniers agriculteurs ».

Le préfet termine son rapport par un constat étonnant : « En résumé si l’opinion de mon département reste foncièrement anti-allemande il faut noter cependant que, malgré le discours du chef du gouvernement, elle ne marque aucune hostilité à l’égard du Président Laval comme à l’égard du gouvernement. Les critiques sont réduites au minimum et n’ont jamais ce caractère désobligeant qu’elles présentaient il y a quelques mois ».

Le 18 avril, lorsque P. Laval revient au pouvoir il est rejeté par la quasi-unanimité des Nantais pour qui il représente l’homme de la Collaboration, « l’émissaire du Reich ». Si le préfet dit vrai, ce dont on peut douter, deux mois plus tard le même Laval qui vient d’engager le pays dans une collaboration économique et policière renforcée est toléré voire accepté par une partie importante de cette même population qui est restée pourtant aussi anti-allemande, aussi hostile à la Collaboration. Il est vrai que Laval, avec beaucoup de cynisme a su jouer de la détresse des uns, de la naïveté des autres et culpabiliser ses principaux contempteurs : les ouvriers.

Ceux-ci vont être difficiles à convaincre, les volontaires pour l’Allemagne difficiles à trouver. La forte quantité d’entreprises métallurgiques ou autres travaillant déjà pour le Reich et les nombreux chantiers de l’organisation Todt réduisent le vivier des éventuels candidats à la « Relève », d’autant que les Allemands tiennent à leur main d’œuvre locale. La préfecture va devoir de démener pour trouver des volontaires.

Dans ses rapports datés du 1er et du 24 juillet le préfet énumère tout ce qu’il a mis en œuvre à cette fin :

  • Il a organisé pour le compte des autorités d’occupation un bureau d’embauche installé le 9 juillet place du Change ;
  • Il a créé un Office Français du Travail chargé à la fois de l’information des volontaires et de la propagande ;
  • Il a prévu de placer les enfants laissés dans le besoin par le départ d’un parent dans des familles d’accueil ;
  • Enfin : « Je participe personnellement à chaque occasion à la propagande pour l’embauchage pour l’Allemagne ». S’il laisse aux services spécialisés la distribution d’affiches et de brochures, il accorde », à la demande du chef de la Propagandastaffel », une interview à la presse locale.                                                                                               

Surtout il célèbre avec éclat le départ des volontaires et le retour des prisonniers libérés. « Une petite cérémonie a été organisée à l’occasion du départ du 5 000e ouvrier pour l’Allemagne » écrit-il le 28 août. Modestie soudaine, étonnante dans un rapport où il se complait à vanter ses mérites, mais compréhensible quand on apprend par la presse que c’est à la feldkommandantur le 7 août qu’il a célébré avec faste, en présence de nombreux journalistes aux ordres, le départ des volontaires.

Le Phare du 14 août 1942, relais de la propagande officielle.

Philibert Dupard est plus bavard sur le retour des prisonniers : « Le 13 août 1942, 27 prisonniers originaires de la Loire-Inférieure rapatriés grâce à la relève des travailleurs sont arrivés à Nantes. Je suis allé les accueillir à la gare accompagné d’un certain nombre de personnalités de la ville. Le retour des prisonniers a produit une vive impression parmi la population du département et a fait naître un espoir dans les milieux ruraux ».

Le préfet absent, c’est le secrétaire général qui rédige le rapport du 1er septembre. Il met un point final, assez cruel pour son supérieur, à cet épisode de la « Relève » : « L’opinion publique n’a pas manqué de faire le rapprochement entre les 27 prisonniers qui sont revenus et les 5 000 ouvriers qui sont partis ».

On est loin de la proportion de un prisonnier libéré pour trois ouvriers transférés annoncée par Laval en juin. Le gouvernement perd la face et mécontente aussi les Allemands qui trouvent que les ouvriers arrivent trop lentement. Ils demandent à Laval de fermer des entreprises pour libérer de la main-d’œuvre. En application d’une loi du 17 décembre 1941 sur les concentrations industrielles le secrétariat d’État à la Production industrielle ferme 46 établissements dans le département en août. Le préfet précise : « l’état du personnel libéré par cette mesure a été communiqué selon les instructions reçues au bureau d’embauche de la main-d’œuvre en Allemagne ».

Il n’y a plus qu’à promulguer une loi réquisitionnant d’office les nouveaux chômeurs peu tentés par l’Allemagne. Ce sera chose faite le 4 septembre 1942.

La Relève et le STO ensuite,, ont été l’occasion d’intenses campagnes d’affichage dans tout le pays aussi bien de la part du régime de Vichy que de la propagande allemande. (ADLA 15 Fi 3814 , 3876 , 48 Fi 49) (AMN 6 Fi 3951)   


Le cran des FTP

Symbole de la « Relève » et de la politique de collaboration, le bureau d’embauche installé par le préfet place du Change le 9 juillet est visé, le 17 juillet, par un attentat qui « a causé des dégâts matériels assez élevés. Il a été commis par deux cyclistes dont l’un d’entre eux a lancé une bombe blessant un des deux requis civils gardant le magasin » (24/07/42). Arrêté plus tard l’un des cyclistes, R. Hervé, déclarera lors de son interrogatoire qu’il a commis cet attentat pour « protester contre les Français  qui recrutent de la main d’œuvre pour l’Allemagne ».

La veille, 16 juillet, c’est un immeuble de la rue de l’Eperonnière abritant des soldats allemands qui a été visé par un attentat. Quelques jours plus tôt, le 9 juillet, un sabotage a été commis à l’usine des Batignolles qui fabrique des locomotives.

Le Bureau d’embauche de la place du Change après l’attentat commis par les FTP le 17 juillet 1942. La bombe utilisée était du même type que celle (à droite) retrouvée attachée au rideau de fer de la devanture du Parti franciste dans la nuit du 14 au 15 juin 1943 (20 cm de long ; 5,5 cm de diamètre). (ADLA 1693 W 107) 

Trois attentats, trois cibles pour dénoncer la collaboration politique et économique, pour atteindre aussi l’armée d’occupation. Ils ont tous été commis par un même groupe de résistants communistes appartenant à l’O.S. (Organisation Secrète) bras armé du Front National, mouvement à la fois politique et militaire d’initiative communiste mais ouvert à tous les Français disposés à lutter contre les Allemands.                      

En octobre 1941 le Comité militaire du Front National  entreprend d’unifier les groupes de l’O.S. et des Bataillons de la jeunesse dans les Francs Tireurs et Partisans Français (FTP). Le commissaire principal des Renseignements généraux estime qu’au début de 1942 le Front National « comptait quelques 1 500 adhérents » implantés surtout dans les établissements industriels. À la même époque les FTP ne constituent qu’un petit noyau d’une trentaine de membres placés sous l’autorité de Marcel Brégeon chef départemental et Louis Le Paih responsable interrégional. Mais ils sont extrêmement actifs investissant surtout l’espace urbain : Nantes et sa banlieue sud.

Papillon du Front national, mouvement lié au Parti communiste mais ouvert à tous les patriotes. Un bandeau tricolore barre le document où n’apparaît aucun symbole communiste. (ADLA 1693 W 112)

Leur tactique consiste à réaliser des actions de sabotage à l’encontre des installations allemandes, des moyens de communication, des usines travaillant pour l’ennemi et aussi à exécuter des attentats contre les militaires de l’armée d’occupation et les Français collaborationnistes (indicateurs, permanences du PPF, du Groupe Collaboration…). L’objectif est de frapper l’opinion par des actions spectaculaires, de créer un climat de crainte et d’insécurité permanentes portant atteinte au moral de l’armée, tout en affirmant la prédominance communiste sur la Résistance. Cette tactique diffère de celle d’autres groupes, gaullistes en particulier, qui préfèrent l’action discrète du renseignement au coup d’éclat de l’attentat. La Résistance est et sera toujours ainsi divisée entre ceux qui préparent un encore très hypothétique débarquement et ceux qui passent tout de suite à l’action. C’est aussi la divergence entre ceux qui veulent seulement chasser les Allemands et ceux qui veulent, en plus, changer la société dans son ensemble.

Les FTP se montrent particulièrement actifs à Nantes et dans sa banlieue durant le premier semestre 1942 organisant 45 sabotages ou attentats. Dans son rapport daté du 1er juillet le préfet note : « Durant ces quinze derniers jours un acte de sabotage était enregistré en moyenne quotidiennement ». Propos confirmés par la Direction de la Police nationale qui constate en juillet 1942 que : « Les régions où l’activité terroriste est la plus importante sont celles du Nord, de la région parisienne, de la Meurthe-et-Moselle et de la Loire-Inférieure ».

La kommandantur en représailles de sabotages impose le couvre-feu. Paradoxalement en énumérant quatre attentats commis du 6 au 9 mars à Nantes, Rezé, Bouguenais elle informe la population de l’activité résistante des FTP alors que la presse n’en avait dit mot. (AMN Fi 3963) 

Après de nombreuses arrestations en juillet et août dans les rangs communistes la vague d’attentats perd de son intensité jusqu’au 9 septembre. Ce jour-là trois FTP, Louis Le Paih, Eugène Le Bris et Jean Marc, pénètrent au Palais de justice de Nantes dans le bureau du juge Le Bras qui est en train d’interroger Raymond Hervé arrêté quelques jours plus tôt. Des coups de feu sont tirés. Le juge Le Bras est tué. R. Hervé et ses libérateurs prennent la fuite. Dans les jours qui suivent la police arrête « environ 20 communistes dont quatre membres de l’organisation terroriste » selon le préfet.

Jusque là nos rapporteurs habituels, qui n’oublient jamais de signaler un sabotage ou une distribution de tracts ne disaient rien ou presque des réactions de l’opinion sur les attentats, le préfet regrettant seulement que le public n’aide pas les services de police à débusquer les « terroristes : « Son indifférence est une chance de plus pour la réussite de la propagande extrémiste » (1/02/42). L’attentat contre le juge Le Bras, exploité par la propagande pour une campagne anticommuniste dans la presse, oblige le préfet au rapport :

« Ce crime commis contre un juge d’instruction a eu un profond retentissement dans l’opinion publique. Celle-ci en général désapprouve ce meurtre. Toutefois certains vont jusqu’à dire : « Si ce magistrat ne s’était pas mis au service des Allemands il n’aurait pas été assassiné ».

« Malgré la publication qui a été faite dans la presse de l’enquête effectuée sur le parti communiste, l’opinion publique en général estime qu’on essaie de lui camoufler des arrestations de personnes qui sont beaucoup plus des patriotes que des communistes. La population ne croit pas au danger communiste et est incrédule devant toute propagande » (25/09/42).

Même s’il ne partage pas la bienveillance nouvelle de l’opinion pour les communistes le commissaire principal des Renseignements généraux ne peut cacher une certaine admiration à leur égard dans ce portrait en creux qu’il dresse en janvier 1943: « Les gaullistes n’ont ni l’envergure, ni le cran des communistes. Ils manquent de chefs ; leur propagande n’a jamais été active… elle est même en baisse ».

Bien que le jugement du commissaire des R.G. soit faussé par un manque d’information (un comble !) il n’est pas dénué de fondement. Pendant tout le premier semestre de 1942, il n’est fait aucune mention d’une activité quelconque de la résistance gaulliste à l’exception notable du 1er mai. Ce jour-là : « En fin de soirée, vers 18 h 30, environ 1 500 personnes répondant à l’appel de la radio anglaise ont défilé silencieusement devant l’Hôtel de Ville de Nantes. Le mot d’ordre lancé par le général de Gaulle n’a pas été suivi ailleurs, notamment à Saint-Nazaire » (Préfet, 26/05/42).

Démantelée en 1941, la résistance gaulliste se reconstitue en 1942 autour de réseaux nationaux en liens plus étroits avec Londres. Libération-Nord, O.C.M., réseau Centuries, réseaux Alliance… Investis dans le renseignement ils se font discrets et la police ignore encore leur existence d’où la comparaison peu flatteuse avec les FTP faite par le commissaire des R.G.

En dehors de cette résistance organisée, communiste et gaulliste, il semble que la résistance informelle, celle qui se manifeste dans la rue par des lacérations d’affiches, des inscriptions sur les murs, des dépôts de gerbes sur les tombes de La Gaudinière ou aux monuments aux morts… à l’occasion de ces marqueurs du sentiment national et du rejet de l’occupant que sont le 1er mai, la fête de Jeanne d’Arc, le 14 juillet, ait perdu de sa force.

 Si le 1er mai a permis au gaullisme de reprendre quelques couleurs, à Nantes seulement, le parti communiste si actif par ses FTP n’a pas réussi ce jour-là à mobiliser les ouvriers : « Chez les travailleurs il faut reconnaître que la journée du 1er mai s’est déroulée dans le plus grand calme et que la population ouvrière n’a nullement écoutée les ordres du parti communiste, diffusés par tracts, les invitant à saboter cette journée de la Fête du Travail » (Commissaire des R.G. 25/05/42).

Dans le contexte pesant évoqué tout au long de ce chapitre, après les sévères représailles de l’automne 1941 et devant les risques de réquisition encourus par les travailleurs, la population redouble de prudence : l’attentisme reste la règle. Celui-ci n’est pas synonyme de masse inerte et opportuniste. Il ya un rejet de l’occupant, une répulsion de plus en plus partagée contre Vichy et une certaine sympathie pour la Résistance, plutôt celle qui regarde vers Londres que l’autre tournée vers Moscou. Mais on ne passe pas encore de la sympathie à la complicité solidaire. Pour beaucoup le gaullisme se limite à souhaiter la victoire des anglo-américains, à écouter la radio anglaise et à protester en privé contre le gouvernement. Cela se concilie très bien avec l’attentisme.

Alors que le régime de Vichy rejette la Révolution française et son héritage, en particulier la République, le Parti communiste décide de célébrer le 150e anniversaire de la bataille de Valmy (20 septembre 1792) qui sauva la Révolution, marqua l’avènement de la Ie  République et créa le mythe du citoyen-soldat sauveur de la patrie. Du fait d’une importante présence policière la manifestation n’eut pas lieu mais les FTP organisèrent trois attentats à l’aide d’engins incendiaires dont l’un (ci-dessous) ne fonctionna pas et que la police récupéra. (ADLA 1693 W 112 et 138) 

Le 14 juillet 1942, quelques militants communistes qui venaient de jeter des tracts dans la rue sont interpellés à Nantes. Le 28 juillet la SPAC (Section de Police Anti-Communiste), sur des informations fournies par des indicateurs, en arrête trois autres. Jusqu’au 21 août, grâce au « magnifique travail opéré ensuite par Mr le commissaire Lafouge de la SPAC et de Mr le commissaire Fourcade chef de la Sûreté à Nantes » (Préfet, 24/08/42) 101 communistes sont arrêtés qui viennent rejoindre en prison 43 républicains espagnols incarcérés quelques semaines plus tôt. En septembre après le meurtre du juge Le Bras, 20 communistes sont arrêtés. Le groupe des FTP nantais est en grande partie démantelé.

Désirant marquer l’opinion de son département par une campagne anti-communiste d’ampleur, le préfet Dupard tient à ce qu’on organise le grand procès des « terroristes » que l’on vient d’arrêter à Nantes et non pas à Rennes où siège la cour spéciale normalement chargée de l’affaire. Après un premier courrier en ce sens au gouvernement, le 20 août, il récidive dans son rapport du 24 août : « J’ai appelé votre attention sur l’intérêt qu’il y aurait à ce que tous les communistes soient jugés par le Tribunal d’État et que celui-ci puisse venir siéger à Nantes. Je partage à ce sujet l’avis de Mr le commandant Ernst, chef régional de la police allemande des SS, et je crois qu’au point de vue de la propagande anti-communiste il serait du meilleur effet de pouvoir juger sur place à Nantes tous ces individus ».

Le procès aura bien lieu à Nantes en janvier 1943 mais pas dans la forme imaginée par P. Dupard. Après le meurtre du juge Le Bras, le 9 septembre, les Allemands exigent que les FTP soient jugés par une cour martiale allemande.

Les arrestations des résistants communistes sont le résultat d’une collaboration policière étroite voulue à la fois par le gouvernement français et les autorités allemandes entre :

La police nantaise étatisée le 14 février 1942 « pour mener à bien l’œuvre d’épuration et de rééducation que le gouvernement veut lui confier » (Sous-préfet de Saint-Nazaire, 24/01/42) ;

La SPAC créée à l’automne 1941 où des policiers utilisent parfois les services de membres des partis collaborationnistes ;

Le SD allemand (souvent confondu avec la Gestapo) installé à Nantes le 16 mars 1942 et dirigé par un officier SS : Marnitz.

Les moins actifs ne sont pas les policiers français de la Sûreté et de la SPAC qui se sont vus octroyés une certaine autonomie par le chef des SS en France, K. Oberg, et qui tiennent à affirmer leur souveraineté, dans le mince espace accordé, par un zèle dont les victimes sont les résistants. Lutte fratricide qui montre combien la Seconde guerre mondiale fut aussi en France une guerre civile.

Souvent le préfet Dupard se félicite de la collaboration entre les polices françaises et allemandes. Il fait tout pour la favoriser : « Les relations avec les SS sont très étroites et se déroulent dans une atmosphère courtoise. D’accord avec le chef départemental des SS j’ai décidé que toutes les demandes qu’il aurait à faire à la police et à la gendarmerie passeraient par mon intermédiaire » (23/07/42).

« J’ai été heureux de constater que les SS avaient tenu non seulement à nous apporter leur collaboration pour nous aider dans cette question de police mais encore nous avaient livré plusieurs membres du parti communiste qu’ils avaient précédemment arrêtés afin que nous les interrogions… Le chef régional du service des SS au cours de la visite qu’il m’a rendu récemment a tenu d’ailleurs à m’exprimer toute sa gratitude pour le très beau travail effectué par la police française. Il a tenu à féliciter lui-même personnellement les commissaires qui avaient pris part à cette enquête » (24/08/42).

Seule fausse note dans ce concert de la répression anti-communiste : « La gendarmerie depuis son rattachement au chef du gouvernement semble avoir pris une grande indépendance et ne rend pas tous les services auxquels on est en droit d’attendre de sa part » (Préfet, 1/09/42). Déjà, à plusieurs reprises, le commandant Lecomte s’est plaint que ses gendarmes soient inquiétés, voire arrêtés, par les Allemands pour avoir poursuivi des trafiquants du marché noir de mèche avec l’occupant. Maintenant il rechigne à la répression politique.

Que pense l’opinion publique de la collaboration policière ? « On reproche à la police française de faire ces arrestations sur l’ordre des autorités allemandes et à leur seul bénéfice » (Préfet, 25/09/42). La collaboration policière détruit l’image de l’État protecteur chère à Pétain et lui substitue celle répulsive d’un Vichy policier. Elle contribue, modestement encore, à reconstruire contre l’occupant et contre Vichy le tissu de la nation.

Soleil noir

L’arrestation des résistants FTP met fin, momentanément, à la vague d’attentats qui frappait Nantes. Le préfet s’en félicite en même temps qu’il apprécie le retour au calme dans les airs : aucun bombardement et très peu d’alertes sur Nantes en juillet-août. Cependant l’inquiétude règne sur le littoral où : « Au début de ce mois la radio anglaise a fait savoir par des avertissements destinés à la population de la zone côtière interdite qu’il y avait un danger extrême à rester dans cette région » (Préfet, 1/07/42). Certains habitants, paniqués, évacuent la région concernée. Chacun s’interroge : les pessimistes imaginent de nouveaux bombardements ; les optimistes veulent voir dans ces avertissements britanniques la promesse d’un débarquement.

Un débarquement anglo-canadien à bien lieu, le 19 août, mais à Dieppe ; et c’est un échec. Le préfet relate : « Pendant la journée où s’est effectué le débarquement anglais à Dieppe une certaine émotion s’est emparée de la population » ; puis il décrit des habitants « déçus de constater que la présence des Anglais sur le territoire français n’avait pas dépassé quelques heures » (24/08/42).                                    

Ce débarquement manqué va être l’occasion pour le maréchal Pétain de ternir une image qu’il avait su restaurer au premier jour de l’année 1942 par un discours habile opportunément censuré dans la presse par l’occupant. Après l’échec du raid britannique il envoie un télégramme à Hitler pour lui proposer une collaboration militaire et transmet aux autorités militaires allemandes en France un message de félicitations ainsi retranscrit dans la presse :

« Le Maréchal Pétain et Monsieur Pierre Laval chef du gouvernement ont prié Monsieur de Brinon de transmettre au haut commandement en France leur félicitations pour le succès remporté par les troupes allemandes qui, par leurs défenses, ont permis le nettoyage rapide du sol français ».

Dans son rapport daté du 24 août le préfet mesure les dégâts causés dans l’opinion par la publication de ce message : « Je tiens à vous signaler la très fâcheuse impression qu’a produit sur les éléments même les plus sensés de la population la publication dans la presse des félicitation adressées par Mr le chef de l’État et le chef du gouvernement aux autorités allemandes ».

« Si les personnes raisonnables comprennent tout à fait le sens de ces félicitations et les approuvent par contre la population qui est toujours germanophobe sinon anglophile ne peut admettre que le chef de l’État adresse, pour des opérations de guerre, des félicitations à l’armée allemande ».

Dans Le Phare du 24 août 1942 l’article qui irrita le préfet Dupard

Fin politique habitué à composer avec le cynisme, plus que le contenu du message ce que regrette le préfet c’est sa publication :

« Il semble qu’on peut regretter qu’une telle publicité ait été faite au télégramme de félicitations adressé à cette occasion et qu’il y a de la part de l’auteur de cette publication un manque de psychologie qui aura pour conséquence de diminuer l’autorité du chef de l’État et de son gouvernement et de porter atteinte à la politique nécessaire de collaboration ».

Ce message de félicitations conclut sur une note forte le crescendo de la politique de collaboration commencée à Montoire en octobre 1940 et revigorée depuis le retour de Laval. Va-t-elle réveiller ceux qui somnolaient jusque-là dans l’équivoque pétainiste et leur ouvrir les yeux ?

Le débarquement manqué de Dieppe confirme, lui, la supériorité des forces de l’Axe et la spirale de la défaite dans laquelle sont emportées les forces alliées : les Britanniques sont battus sur le sol français mais aussi en Asie et en Afrique du Nord où l’Afrikakorps approche de El Alamein ; les Américains perdent île après île le contrôle du Pacifique ; les Russes reculent toujours et les Allemands arrivent à Stalingrad. Un sursaut des Alliés est-il encore possible ?

Les Nantais n’y croient plus, ils ont déjà tant attendu, tant espéré. Ils ressentent une immense lassitude. La voix venue de Londres est toujours écoutée mais moins entendue. Ses partisans de l’ombre ne se manifestent guère et la résistance communiste vient de subir un coup terrible. Les servitudes de la vie quotidienne n’ont jamais été aussi lourdes provoquant colère, égoïsme, jalousie, division et désormais pèse sur chaque travailleur la menace d’une réquisition pour l’Allemagne alors que les prisonniers ne rentrent pas ou si peu.

Lors du terrible été 40 les Français ont perdu la guerre. Depuis, Pétain et son gouvernement leur ont fait perdre l’honneur. Ils sont en train de perdre l’espoir. En cet été 42 le soleil est noir.


[1] Le commissaire Lamberthod a remplacé le commissaire Lemoine.

à suivre Octobre 1942 – Février 1943