Octobre 1942 – Février 1943
À l’automne 1942, dans la hiérarchie mouvante des préoccupations, les questions d’ordre matériel occupent toujours la première place, obstruent l’horizon, plongent le pays dans la grisaille.
Aux restrictions, aux privations, à la pénurie vient s’ajouter à partir de septembre l’anxiété provoquée par les réquisitions de main-d’œuvre qui brisent les foyers, détruisent les solidarités de l’atelier.
« Il est incontestable que la Relève selon la première formule qui avait été fixée par le gouvernement a été en fait un échec » constate le préfet dans son rapport du 1er novembre. Les Allemands avaient exigé le 1er juin 1942 que la France fournisse 250 000 ouvriers pour le 15 juillet suivant. Le 30 août, 50 000 travailleurs ont rejoint l’Allemagne. L’occupant menace. Laval négocie, repousse l’échéance mais, pris dans la mécanique de la concession qui est celle de Vichy depuis Montoire, se décide à réquisitionner. La loi du 4 septembre 1942 déclare que tout Français de 18 à 50 ans et toute Française célibataire de 21 à 35 ans peuvent être assujettis à effectuer un travail que le gouvernement jugera utile dans l’intérêt supérieur de la nation. Ce qui n’est pas dit dans la loi c’est que ce travail peut se trouver… en Allemagne !
Peu de temps après la promulgation de la loi, le général allemand commandant la région transmet à chaque préfet sa contribution : « Un contingentement de 6 800 ouvriers était imposé au département de la Loire-Inférieure pour le 12 novembre. La première formule de la Relève était donc terminée. Il ne s’agissait plus d’un volontariat mais en somme d’une réquisition déguisée » (Préfet, 1/11/42).
De la Relève au Travail obligatoire
Ce changement de nature de la « Relève » trouble-t-il Philibert Dupard ? Peut-être. Très vite le fonctionnaire reprend le dossier et s’emploie à tout mettre en œuvre pour remplir l’objectif fixé. Il sent que cela va être difficile car : « La loi sur le travail obligatoire a profondément impressionné l’opinion publique en particulier les nombreux ouvriers. Le départ forcé de la main d’œuvre pour l’Allemagne créera certainement d’ici quelques semaines une agitation profonde dans les milieux ouvriers » (25/09/42).
Le préfet sait que le patronat est hostile à la réquisition de sa main d’œuvre aussi réunit-il les chefs d’entreprise pour leur exposer « quel était leur devoir vis-à-vis de la Relève ». Les célibataires risquant d’être les premiers réquisitionnés, le préfet décide d’un recensement des hommes âgés de 17 à 21 ans provoquant des réactions dont il semble s’étonner : « L’opinion publique a été très frappée par le recensement des jeunes gens. Un nombre important de personnalités parfois même des hauts fonctionnaires du département sont venus me demander quel était le but de cette mesure et s’il ne fallait pas craindre que les jeunes gens de cet âge soient emmenés en Allemagne ou dans des pays étrangers » (25/09/42). En réponse à ces inquiétudes fondées il étend son recensement à tous les hommes de 17 à 50 ans tombant sous le coup de la réquisition !
La réaction des hauts fonctionnaires montre que le doute s’installe chez ceux qui jusqu’alors étaient de bons serviteurs de l’État français. La « Relève » devenue « Travail obligatoire » va accélérer pendant tout l’automne 1942, riche en conflits, une prise de conscience des compromissions de Vichy par la population directement touchée mais aussi par les cadres de l’administration interpellés dans leur patriotisme ou simplement soucieux de leur avenir professionnel.
En septembre, le directeur régional de l’Information (la propagande) Mr Cambrier et les services du préfet mettent au point un programme de « réunions d’usines » appelées aussi « conférences » ou « petites causeries » à l’occasion desquelles des prisonniers de guerre libérés par la « Relève » et des travailleurs volontaires en Allemagne viendront : « exposer aux ouvriers plus particulièrement à ceux destinés à travailler en Allemagne pour participer à la Relève la signification véritable de cette opération ainsi que les conditions matérielles de sa réalisation » (Préfet 29/09/42). Les premières réunions sont fixées au 2 octobre. La première aux Batignolles, la plus grande usine de Nantes, la seconde, une heure après, aux Etablissements Brissonneau et Lotz.
Quand le colonel Mauris, délégué départemental à l’Information, arrive aux Batignolles accompagné de ses deux propagandistes ils ne sont que 550 à 600 ouvriers sur les 2 400 que compte l’entreprise réunis pour les écouter. Le directeur de l’usine présente les orateurs puis :
« Il indiqua aux ouvriers quel était leur devoir dans la situation actuelle. Il fit particulièrement appel aux célibataires qui devaient s’attendre à partir en Allemagne pour permettre à leurs camarades prisonniers de revenir en France et il annonça que l’usine avait reçu une imposition de 75 ouvriers et 8 techniciens ».
« Le premier orateur, Mr Tillault prisonnier rapatrié par la Relève, prit la parole déclara qu’il avait promis à ses camarades restés dans les stalags de faire tout son possible pour leur permettre de revenir et que en ce moment il accomplissait son devoir. Son allocution fut accueillie froidement mais sans aucune manifestation ».
« Le second ouvrier était Mr Lamothe, ouvrier rentrant d’un séjour de 6 mois en Allemagne, qui il y a quelques semaines avait été interviewé par un journaliste du Phare. Celui-ci eut à peine commencé à parler qu’il fut interrompu par des exclamations de toutes sortes. Les ouvriers présents l’empêchèrent par leurs cris de continuer son discours » (Préfet 2/10/42).
Le colonel Mauris précise dans son rapport le contenu des exclamations lancées contre le travailleur volontaire : « Pourquoi que t’es revenu ? Fallait rester là-bas ». Il fut aussi traité de « vendu ».
Le colonel, chef de la propagande, et ses deux acolytes « quittèrent la salle sous les huées des ouvriers » rajoute le préfet. Des Batignolles ils se rendirent à l’usine Brissonneau et Lotz où personne ne vint les écouter. Le soir même le prisonnier libéré, Tillault, démissionna de sa fonction de propagandiste et le colonel Mauris renonça à organiser de nouvelles « petites causeries » d’usines.
Ce même 2 octobre, à la SNCASO, l’usine de constructions aéronautiques de Château-Bougon (Bouguenais), les ouvriers à qui l’on vient de remettre leurs feuilles de réquisition pour l’Allemagne les déchirent en sortant du bureau du chef du personnel.
Au lendemain de la promulgation de la loi du 4 septembre sur le travail obligatoire, malgré les mises en garde répétées de la radio de Londres, tous les ouvriers n’en avaient pas mesuré la portée. Quand tombent les premières réquisitions, à la fin du mois de septembre, la prise de conscience est douloureuse : « On peut noter dores et déjà une inquiétude très grande chez tous les travailleurs même parmi ceux des industries autres que la métallurgie ; inquiétude mélangée de colère qu’il est facile de noter en écoutant les conversations à la sortie des usines » (Inspecteur des R.G. 2/10/42).
Des grèves éclatent lorsque les listes des requis sont affichées aux horloges de pointage ou dans les ateliers. C’est le cas le 6 octobre aux Batignolles, le 9 à la SMGO. « L’imposition » varie beaucoup d’une entreprise à l’autre (2% du personnel aux Batignolles, 13% aux Chantiers de la Loire) mais, faute de célibataires en nombre, des pères de famille sont désignés ce qui augmente la colère. La tension monte encore d’un cran quand on apprend que les Allemands sont intervenus pour faire cesser la grève dans certaines usines. À la SMGO, qui fabrique des munitions pour l’Allemagne, c’est le chef local des SS, Marnitz, accompagné de trois officiers de la feldkommandantur et de soldats qui est venu rétablir l’ordre.

| Tract du Parti communiste distribué à Saint-Nazaire et à Couëron. Le titre-choc « Déportés en Allemagne » sera repris par la population de l’époque pour désigner les requis du travail obligatoire ce qui créera confusion et contestation à partir de 1945 quand reviendront les déportés politiques (résistants). (ADLA 1693 W 117) |
Les incidents les plus graves ont lieu à la SNCASO de Bouguenais. Le mercredi 14 octobre le directeur de l’entreprise aéronautique téléphone à la préfecture pour signaler : « qu’une grande effervescence régnait dans l’usine provoquée par la présence de quatre civils allemands exigeant que les ouvriers signent immédiatement les contrats d’embauche pour l’Allemagne » (Préfet, 20/10/42). Parmi ces quatre civils il y a le directeur du bureau d’embauche de Nantes et un représentant de la société aéronautique Heinkel, de Rostock. Après négociations avec le secrétaire général de la préfecture (Y. Bayet) les civils allemands se retirent en prévenant qu’ils reviendront le lendemain occuper l’usine. C’est chose faite à 8 h. le 15 octobre : 2 000 ouvriers sont retenus dans les ateliers. Les Allemands procèdent alors à l’arrestation des requis. Il n’y en a que 24, les 70 autres avertis par les événements de la veille ne sont pas venus au travail. Les Allemands exigent que la direction établissent une liste de 100 noms pour remplacer les manquants tandis que les 24 requis sont conduits en lieu sûr. Le chef des SS demande à la police de rechercher les 70 « défaillants ». Le préfet, tenu par les accords passés au niveau national entre autorités françaises et allemandes qui excluent que la police française participe directement ou indirectement à l’exécution de mesures de contraintes pour obliger un ouvrier non volontaire à partir, ne peut donner satisfaction aux Allemands. Mais rien n’interdit à la police d’arrêter quelqu’un qui contrevient à la loi française du 4 septembre sur les réquisitions en cherchant à y échapper. Le préfet Dupard donne l’ordre aux policiers nantais de rechercher les ouvriers manquants qui, en cas d’arrestation, ne seront pas conduits en prison mais au bureau d’embauche… du sonderfuehrer Schultz.
Le compromis du préfet n’est qu’une compromission de plus de la part d’un régime qui en fait un mode de gouvernement. P. Dupard tente de s’en justifier au nom de la justice et de la morale : « Il est anormal que des ouvriers mariés, pères de famille, soient désignés pour partir en Allemagne simplement parce que certains de leurs camarades ont déserté leur poste ».
Satisfaits des bonnes intentions préfectorales, après trois jours d’occupation, les Allemands se retirent de la SNCASO rendant la liberté aux 2 000 ouvriers du site y compris aux 100 désignés pour remplacer les défaillants. Le préfet conclut : « Cette occupation jeta un grand trouble dans l’esprit ouvrier déjà tout acquis à la propagande étrangère » (1/11/42). Pour les ouvriers, et bien au-delà, la cause du gouvernement est complètement et définitivement confondue avec celle de l’Allemagne détestée.
S’il en était encore besoin, Laval apporte un argument supplémentaire à un dossier déjà très lourd le 20 octobre quand il s’adresse à la nation lors d’un discours radiodiffusé pour défendre sa « Relève ». Se référant à son discours du 22 juin précédent il fait valoir que l’intérêt de la France est de s’entendre avec l’Allemagne qui se dresse devant le bolchevisme. Les sacrifices demandés au monde du travail ne sont que la contribution du pays à l’édification d’une Europe nouvelle. Rappelant que les Français avaient par millier reçus l’ordre de partir en 1939 sans discuter, il fait appel à la solidarité des travailleurs et à leur discipline pour monter à nouveau au front. Aux Allemands qui lui demandent toujours plus de bras sans contrepartie il a cédé encore une fois. Mais il crie victoire car il a reçu l’assurance que si un peu plus de 100 000 spécialistes consentaient encore à s’expatrier les femmes de prisonniers pourraient rejoindre leurs maris et travailler à leurs côtés.
Si la situation n’était dramatique le propos serait risible. La population n’apprécie pas : « Il est de mon devoir de signaler que le discours prononcé le 20 octobre par le chef du gouvernement n’a pas été bien accueilli. Les paroles du président Laval ont été aussitôt déformées et les ouvriers des chantiers maritimes qui, le lendemain se sont mis en grève, n’avaient retenu de l’appel du chef du gouvernement simplement le fait que les femmes de prisonniers étaient envoyées travailler en Allemagne auprès de leurs maris. Ce petit fait prouve combien l’opinion publique est prête à déformer les paroles officielles et combien il est difficile de lui faire comprendre comment se pose véritablement le problème de la Relève » (Préfet, 1/11/42).
Les ouvriers ont très bien compris les intentions de P. Laval. Ils savent que la « Relève » n’est qu’un prête-nom au travail obligatoire : un piège. S’il y a beaucoup de partants il y a peu de « relevés ». Le préfet le reconnaît : « Tous n’ont pas manqué de remarquer que si les ouvriers partaient par centaines pour l’Allemagne très peu de prisonniers revenaient. Le 31 octobre, 300 ouvriers sont partis et le lendemain 7 prisonniers libérés au titre de la Relève sont arrivés. C’était d’ailleurs les seuls prisonniers de retour dans le département depuis une quinzaine de jours alors que pendant cette période plus d’un millier d’ouvriers étaient partis » (1/11/42).
Afin de ne pas souligner la disproportion des chiffres, preuve de la supercherie qu’est la « Relève », on ne célèbre plus le retour des prisonniers. D’autant que la dernière cérémonie officielle a tourné au fiasco. Le 18 septembre, 19 prisonniers doivent arriver à la gare de Nantes à 14 h. La presse aux ordres de la Propagandastaffel appelle les Nantais à venir les accueillir en présence des autorités. À l’heure dite, 3 000 personnes se pressent sur les quais de la gare. En vain. Les prisonniers arrivés dans la nuit ont déjà rejoint leurs familles. La population ne comprend pas, les rumeurs circulent, l’action de propagande se retourne contre ses promoteurs : « Certaines personnes déclarèrent qu’aucun prisonnier n’était rentré. Pour d’autres les prisonniers de retour étaient dans un état de santé tellement déficient qu’on n’avait pas voulu les montrer au public » (Préfet, 25/09/42).
Le 21 octobre, au lendemain du discours de Pierre Laval encore dans tous les esprits, les ouvriers des Chantiers de la Loire, à Nantes, découvrent en arrivant au travail la liste des requis pour l’Allemagne. Aussitôt ils se mettent en grève imités par la plupart des entreprises métallurgiques de Nantes : Chantiers de Bretagne, Chantiers Dubigeon, Établissements Paris… À midi, 5 000 ouvriers ont cessé le travail. Le lendemain la grève s’étend à Indret, aux ateliers SNCF du Grand-Blottereau…
Afin d’éviter que les Allemands n’interviennent dans les usines en grève pour s’emparer par la force des requis, comme ils l’ont fait à la SNCASO, au nom de la politique du « moindre mal » chère à Laval, le préfet ordonne à son chef de cabinet, au secrétaire général de la préfecture et à quelques autres hauts fonctionnaires de se rendre dans les ateliers, d’y haranguer les ouvriers pour ramener le calme et surtout faire signer les contrats d’embauche aux récalcitrants. Opération couronnée de succès, pour le plus grand bénéfice des Allemands et la plus grande satisfaction du préfet : « Ils arrivèrent à éviter tout incident et réussirent même à ce que les contrats de travail furent signés dans les usines en grève le jour même de la grève » (1/11/42).
Alors que les métallos nantais protestent ceux de Saint-Nazaire ne bougent pas. Les entreprises nazairiennes qui travaillent en grande partie pour l’Allemagne sont moins touchées par les réquisitions de main d’œuvre et les employés des chantiers de l’organisation Todt y échappent totalement. Sous la conduite du sous-préfet Lecornu la « Relève » nazairienne s’opère dans le calme. En contrepartie la métallurgie nantaise subit l’essentiel des réquisitions d’ouvriers ce qui la met en péril économiquement et socialement.
Après les grèves, le feldkommandant et le préfet décident, pour éviter une explosion sociale à Nantes, d’étendre la réquisition de main d’œuvre à l’ensemble des travailleurs du département à l’exception toutefois des agriculteurs. Par un communiqué commun dans la presse, le 27 octobre, ils en avertissent la population. Ils mentent sur les chiffres, annonçant 5 000 requis alors qu’en réalité il s’agit de 6 800, mais n’oublient pas de mentionner les sanctions frappant les récalcitrants.
Le 28 octobre le préfet écrit aux maires du département car ce sont eux qui devront fournir, à raison de un ouvrier pour 300 habitants, les requis nécessaires pour atteindre le chiffre de 7 000 ( !) exigé par les Allemands pour le 12 novembre. La tâche s’annonce difficile. Les dernières élections municipales ont eu lieu en 1935, certains maires sont fatigués d’une charge qui s’est beaucoup alourdie avec les contraintes imposées par l’Occupation. Quelques uns ont déjà démissionné ; d’autres envisagent de le faire. Le préfet sait que le travail qu’il leur demande risque de les compromettre aux yeux de leurs administrés et il craint de nouvelles démissions pour refus de « Collaboration » ou simplement pour s’éviter des ennuis. Aussi leur propose-t-il une irresponsabilité complice bien dans le style du régime :
« En tant que maire vous devrez désigner ceux des ouvriers de votre commune qui devront partir pour l’Allemagne. Mais, comme il importe que vous ne preniez pas devant vos administrés la responsabilité d’un tel choix vous recevrez un exemplaire d’un état en blanc, signé de Mr l’inspecteur du Travail, sur lequel vous porterez le nom des ouvriers que vous avez désignés pour votre commune de sorte que vis-à-vis de vos administrés ce ne sera pas vous mais l’inspecteur du Travail qui portera la responsabilité de la désignation faite » (28/10/42).
Faisant vibrer les cordes de l’honneur et du patriotisme, bien dévoyés en l’occasion, il termine son courrier par une phrase qui résume toute la politique de Vichy, celle de la Collaboration au nom du moindre mal et d’une souveraineté préservée qui n’est en fait que la liberté du prisonnier dans sa cellule : « Le gouvernement du Maréchal s’est engagé entièrement sur cette question du départ des ouvriers en Allemagne. Il s’agit pour nous, en ce moment, de sauvegarder la souveraineté française ».
À la fin du mois d’octobre les premiers convois de requis venant de Bretagne traversent le département. Craignant des sabotages le préfet demande à la police de patrouiller le long des voies ferrées avant le passage des trains. Mais c’est en gare de Nantes qu’ont lieu des incidents : le 7 novembre. À 17 h 45 un convoi doit partir pour l’Allemagne emportant 750 ouvriers. Les familles se pressent sur le quai pour les adieux. Au moment où le train s’ébranle des ouvriers tirent les signaux d’alarme bloquant le convoi. La police française intervient, fait évacuer les familles de la gare : « Mais les ouvriers continuèrent à tirer les signaux d’alarme et le train ne pouvait démarrer. Alors les autorités allemandes donnèrent l’ordre à la Feldgendarmerie de tirer en l’air afin d’essayer de ramener le calme. Pendant cinq minutes les Feldgendarmes ainsi qu’un officier présent de la Feldkommandantur parcoururent le quai le long du train et tirèrent en l’air… Le calme revint presque aussitôt et le train put quitter la gare de Nantes » (Préfet, 8/11/42). Il n’alla pas bien loin car les signaux d’alarme furent de nouveau actionner. Il fallut cinq heures au convoi pour atteindre Mauves-sur-Loire, à 15 km de Nantes. « Cette nouvelle a été immédiatement rapportée en ville par les familles qui étaient présentes et causa une vive émotion » conclut le préfet avant de rajouter quelques jours plus tard: « Au point de vue de l’opinion publique l’effet produit par les opérations de la relève a été nettement mauvais » (25/11/42). Les réquisitions de main d’œuvre déchirent le voile qui cachait la soumission totale du gouvernement aux Allemands honnis.
À ceux qui, éloignés des villes, ne vivent pas les incidents de la « Relève » au quotidien la presse et la propagande essaient encore de masquer la réalité mais, par excès de zèle, desservent leur cause : « Je tiens à mentionner que la propagande faite dans la presse au sujet de la Relève et des départs des ouvriers français en Allemagne donne souvent des résultats contraires…. Un article du Courrier de Saint-Nazaire déclarant que « les ouvriers allant en Allemagne s’en vont joyeux, tels des écoliers partant en vacances » a fait l’objet de nombreux commentaires défavorables » (Préfet, 25/11/42).
L’extension des réquisitions aux travailleurs des campagnes, à l’exception notable des paysans, contribue à accélérer la prise de conscience des ruraux sur la nature réelle des relations entre l’occupant et Vichy. Les maires sont les premiers à réagir. La tâche ingrate confiée par le préfet « n’a pas manqué de soulever de vives protestations de la plupart des magistrats municipaux » écrit le sous-préfet de Châteaubriant. Mais, dans son arrondissement, ils ont obtempéré à quelques exceptions près : deux maires ont démissionné (à Massérac et Saint-Vincent-des-Landes) un autre s’apprête à le faire (à Nort-sur-Erdre). À Nozay, le maire : « Très bouleversé par les responsabilités qu’il a dû prendre ces derniers jours a vu son état de santé déjà chancelant s’aggraver. Sa démission est susceptible d’être effective dans quelques jours » (Sous-préfet de Châteaubriant, 9/11/42).
Le malaise des maires ne tient pas seulement au fait qu’ils soient associés à la collaboration avec l’Allemagne. Il est aussi provoqué par la révolte de leurs administrés qui s’en prennent directement à eux par des inscriptions injurieuses sur les murs du bourg, des insultes jetées dans la rue, des coups portés, des menaces de mort.
À Blain, deux adjoints remplaçant le maire malade démissionnent « pour raison de santé » après avoir reçu des menaces.
« Dans le moindre village les esprits sont très échauffés et c’est partout une atmosphère de haine qui s’alourdit chaque jour. Il y a un gros danger pour l’union indispensable entre les Français qui risquerait de s’aggraver considérablement à la moindre erreur de manœuvre » (Sous-préfet de Châteaubriant, 9/11/42).
Le sous-préfet souligne ici l’une des conséquences majeures du travail obligatoire : l’explosion du tissu social miné par les divisions. Sous le poids croissant des questions d’ordre matériel les solidarités se brisent : « Je tiens à noter l’égoïsme qui règne dans les milieux ruraux du département. Les paysans qui ne sont pas touchés par le départ en Allemagne et qui, au contraire, espèrent retrouver leurs prisonniers ne semblent pas avoir compris la gravité de la situation » (Préfet, 1/11/42).
L’égoïsme, la jalousie rongent tous les groupes sociaux, sapent les valeurs morales : « Ces départs impressionnent d’une manière considérable l’opinion publique du département qui constate que de jeunes ouvriers employés dans les usines travaillant pour le compte des autorités allemandes restent en France alors que des pères de familles nombreuses, des sous-officiers qui viennent de quitter leur emploi par suite des événements… sont envoyés en Allemagne » (Préfet, 4/03/43). Alors, à bout de rancœur, on dénonce à la police française ou à la feldkommandantur par courrier anonyme celui que l’on suppose vouloir se soustraire à la règle.
Déjà la question du ravitaillement avait ravivé l’opposition ville-campagne. La « Relève » lui donne une intensité plus forte : « Je dois noter enfin l’antagonisme qui continue à séparer les diverses classes de la société. Les agriculteurs qui sont en ce moment ceux qui souffrent le moins de la situation, sont âprement critiqués » (Préfet, 4/01/43).
Le grand perdant de cette Relève-Travail obligatoire c’est Vichy dont le discours n’a plus aucune crédibilité. Comment parler de solidarité, d’union nationale quand le gouvernement lui-même livre ses hommes à l’ennemi ? Le maréchal Pétain et l’État français manquent à la fonction protectrice qu’ils devaient assurer détruisant eux-mêmes l’une des composantes essentielles des représentations fondatrices de Vichy.
Le 12 novembre 1942, échéance fixée par l’occupant, le préfet Dupard n’a pu envoyer en Allemagne les 6 800 ouvriers réclamés. Il en manque 680 qu’il va falloir trouver plus 550 autres pour remplacer les ouvriers des chantiers navals nantais désormais exemptés, sans compter 1 000 ouvriers du bâtiment à fournir à l’organisation Todt pour les travaux de fortifications sur la côte atlantique. En décembre les Allemands exigent leur dû. Le préfet réalise qu’il est pris dans un engrenage infernal :
« Alors que la population s’imaginait que les opérations de la Relève étaient terminées le Feldkommandant de Nantes m’a invité à procéder à de nouvelles désignations pour compenser les défaillances constatées lors des premiers départs ; ces désignations nouvelles sont de l’ordre de 1 200 environ ».
« Les nouvelles mesures auxquelles j’ai de ce fait été contraint de recourir ont ému vivement la population qui ne connaît pas de plus récentes exigences des autorités allemandes qui concernent le départ de 1 600 spécialistes pour le 31 janvier ».
« Les réquisitions de travailleurs pour l’Allemagne continuent à provoquer des commentaires hostiles de la population. On a été jusqu’à qualifier cette action de déportation déguisée » (Préfet 4 /01/43).
Alors que le STO (Service du Travail Obligatoire) n’est pas encore instauré (ce sera chose faite le 16 février 1943) les réquisitions massives de main d’œuvre ont déjà dressé de façon manifeste une bonne partie de la population contre Vichy, hommes et institutions. Il ne s’agit pas là d’un basculement de l’opinion mais de la consolidation d’une évolution où le courant de défiance envers le gouvernement vient se fondre dans ceux de la germanophobie et du rejet de la Collaboration pour former un flux commun de forte hostilité. Seul en réchappe encore le maréchal Pétain même s’il n’en sort pas indemne.
Une autre permanence de l’opinion, l’adhésion à la cause des Alliés, va être mise à l’épreuve pendant l’automne 1942.
Déluge de fer sur Saint-Nazaire
Aux problèmes du ravitaillement, qui restent une donnée immuable, les réquisitions de main d’œuvre viennent ajouter désormais une nouvelle cause d’anxiété, toile grise dressée en fond d’écran du quotidien. Au premier plan revient en novembre la peur des bombardements. De janvier à juin 1942 la région a déjà connu les alertes, les bombes, les ruines, les morts. Mais à partir de novembre 1942, Saint-Nazaire d’abord puis Nantes plus tard, vont connaître des bombardements d’une ampleur nouvelle, terrible, terrorisant les populations urbaines au moindre vrombissement jusqu’à la Libération.
Port stratégique doté d’une base sous-marine repère de chasseurs des mers qui font des ravages dans la flotte alliée, ville aux chantiers navals indispensables à l’entretien des navires de guerre allemands, Saint-Nazaire a déjà connu de nombreux bombardements et une importante opération commando anglaise dans les premiers mois de 1942. À l’automne, les Alliés ont décidé d’en finir avec cette épée dans leur côté en détruisant la base et les chantiers navals.
Le 9 novembre des avions anglais et, pour la première fois, américains pilonnent la zone stratégique mais les bombes tombent surtout sur l’école d’apprentissage des chantiers de Penhoët : 163 personnes sont tuées dont 134 jeunes apprentis. L’émotion est immense et encore accrue par de nouveaux bombardements les 14, 17, 18 et 23 novembre. La ville et sa région sont sous le choc : « Depuis le bombardement du 18 novembre les chantiers et grandes entreprises de Saint-Nazaire sont pratiquement déserts, les ouvriers dont le plus grand nombre habite la Brière et possède une petite exploitation agricole se refusent à retourner sur les lieux de travail. Le vent de panique qui souffle sur les chantiers s’est également étendu à toute la ville » (Préfet, 25/11/42).

| Tract de la propagande allemande distribué dans le département. (Coll. part.) |
Les écoles qui étaient encore ouvertes sont fermées, les enfants dispersés dans le département et au-delà. Le ravitaillement de la ville est devenu très difficile car la gare est détruite. Le train s’arrête désormais à Montoir. Sans attendre un ordre d’évacuation qui ne viendra qu’en janvier une partie de la population quitte la ville. En veut-elle à ceux qui ont causé son malheur ?
« Malgré les épreuves auxquelles la soumettent ces bombardements la population nazairienne attend cependant la libération du territoire français par les troupes américaines et anglaises. On déplore les victimes mais, en général, on n’adresse pas de reproches aux aviateurs » (Préfet, 25/11/42).
Ses reproches, la population les destine aux Allemands qui n’ont pas construit d’abris sûrs dans les chantiers et qui, à chaque bombardement, déclenchent l’alerte trop tardivement exposant les ouvriers au danger.
Après une période d’accalmie les raids aériens sur Saint-Nazaire reprennent en février 1943. L’objectif est cette fois-ci de détruire la ville où vivent encore 12 000 h. pour isoler la base et les installations allemandes dont les bombardements précédents n’ont pu venir à bout. Un premier bombardement, le 16 février 1943, tue 27 personnes. Le 28 février un déluge de fer s’abat sur la ville : « Saint-Nazaire et l’ensemble de la région nazairienne subirent le plus effroyable bombardement qui ait eu lieu jusqu’ici… La ville resta en feu pendant toute la nuit, et la nuit suivante de nombreux foyers d’incendie continuaient encore dans de nombreux endroits » (Préfet, 4/03/43). On dénombra 39 morts et 60% d’habitations détruites dans une ville en ruines, sans eau, sans électricité.
Les installations militaires allemandes étant la cause des bombardements et donc des malheurs de la population : « Les services de la censure allemande interdisent à la presse de parler, si ce n’est en termes très succincts, des bombardements de Saint-Nazaire » (Préfet, 4/03/43). Le mutisme des journaux irrite la population nazairienne : « L’opinion publique de cette ville est très chagrinée car elle ne comprend pas, alors qu’on parle des bombardements qui ont lieu sur les autres villes françaises que ceux que sa cité subit soient toujours passés sous silence » (Préfet, 4/03/43).
Pour l’instant Nantes est épargnée mais, malgré le silence de la presse, nul n’ignore l’ampleur du drame nazairien : « La population a surtout été frappée par les bombardements de Lorient et de Saint-Nazaire qui ont eu un retentissement profond sur l’ensemble de l’opinion publique du département » (Préfet, 4/03/43).
Les bombardements ne remettent pas en cause le souhait d’une libération par ces Alliés dont les avions sèment la destruction même si en septembre 1942 la victoire semble un impossible rêve tant le sort des armes est partout favorable aux Allemands et aux Japonais.

| Recto-verso d’un tract : le régime de Vichy célèbre chaque année la fête de Jeanne d’Arc. La propagande invoque la sainte contre les bombes, les ennemis du régime et ceux de l’Allemagne. (Coll. part.) |
Sombre novembre pour Vichy
L’espoir va revenir à l’automne porté par le vent chaud du désert. Le 23 octobre, en Égypte, les Anglais du général Montgomery reprennent l’offensive contre l’Afrikakorps de Rommel qu’ils bousculent à El Alamein le 4 novembre avant de partir à la conquête de la Lybie. Cette marche victorieuse est vite occultée par le débarquement, le 8 novembre de 107 000 soldats américains et anglais en Algérie et au Maroc, territoires contrôlés par les forces militaires françaises fidèles à Vichy.

| Le Phare du 10 novembre 1942 annonce à ses lecteurs le débarquement anglo-américain en Afrique du Nord. |
À la nouvelle du débarquement allié Pétain donne l’ordre de tirer sur les assaillants. Ordre réitéré sur place par l’amiral Darlan qui se trouve alors à Alger pour des raisons familiales. Après de rudes combats entre Français et Alliés Darlan, voyant la partie perdue, signe un armistice avec les Américains. Il est aussitôt désavoué par Pétain qui lui retire tous ses droits et pouvoirs. Qu’importe ! Darlan se proclame « Haut commissaire en Afrique française agissant au nom du maréchal de France ». En Loire-Inférieure la population se réjouit du débarquement des alliés mais reste dubitative devant l’imbroglio politique :
« Les événements d’Afrique du Nord et leurs conséquences de politique intérieure ont jeté la confusion dans les esprits. Une très grande partie de la population a commenté passionnément et avec une satisfaction marquée le débarquement des troupes anglo-saxonnes dans nos possessions d’Afrique du Nord, y voyant la première étape de la libération de la France ».
« D’autres éléments jusqu’à l’heure actuelle très favorables à l’action poursuivie par Mr le Maréchal Pétain sont maintenant déconcertés à la suite des informations contradictoires émanant d’Alger et de Vichy, les premiers affirmant que l’amiral Darlan reste fidèle à la parole donnée au maréchal, les seconds flétrissant au nom du chef de l’État la conduite de l’amiral Darlan ».
« En dépit de l’agitation latente causée par ces graves événements la population reste parfaitement calme. Aucun incident n’a marqué le passage à travers le département des convois militaires allemands se dirigeant vers le sud » (Préfet, 25/11/42).
Ces convois motorisés auxquels fait allusion incidemment le préfet ce sont les troupes allemandes qui, le 11 novembre, franchissent la ligne de démarcation et envahissent la zone Sud prétextant un possible débarquement anglo-américain sur les côtes de Provence. Les 100 000 hommes de l’armée d’armistice sous les ordres de Pétain laissent passer l’envahisseur. Pas un coup de feu n’est tiré en ce 11 novembre, même pour l’honneur. Dans le chaos des événements le peuple humilié, loin des grandes vertus, sombre dans la mesquinerie :
« Le franchissement de la ligne de démarcation par les troupes allemandes et l’occupation de notre littoral méditerranéen par les armées germano-italiennes ont été un sujet de contentement pour la population qui supportait mal la différence de régime des deux zones » (Préfet, 25/11/42).

| Le Phare du 12 novembre annonce et justifie l’invasion, au mépris des accords d’armistice, de la zone Sud par les troupes allemandes. |
La zone Sud occupée, Vichy n’a même plus l’illusion de la liberté. Lâché par Darlan et de nombreux généraux, dépassé par les événements mais se refusant à rejoindre Alger ou à démissionner, Pétain cède à Laval qui lui demande d’augmenter ses pouvoirs. Le 17 novembre le chef du gouvernement obtient satisfaction : il pourra, sous sa seule signature, promulguer les lois et les décrets ; en cas de décès du Maréchal il deviendra chef de l’État. Pétain ne garde que le pouvoir constituant et la protection des valeurs de la Révolution nationale, si cela a encore un sens. En ces temps de travail obligatoire dont il est le grand organisateur Laval n’a pas la faveur de l’opinion et sa promotion mécontente si l’on sait décrypter les euphémismes du préfet :
« J’ai le devoir de dire que la désignation de Mr Pierre Laval chef du gouvernement comme successeur présomptif du Maréchal a été accueillie avec beaucoup de réserve, voire de froideur. Dans tous les milieux on redoute une mobilisation au côté de l’Allemagne » (Préfet, 25/11/42).
L’instauration d’un nouveau pouvoir à Alger issu de l’État français, et soutenu par les Américains et les Anglais, crée une nouvelle légitimité concurrente de Vichy. Cela favorise les dissidences de hauts fonctionnaires qui se défient d’un Laval acquis à l’Allemagne et d’un de Gaulle trop près à leur goût de la résistance communiste et à ce moment-là boudé par Roosevelt qui lui préfère un Darlan ou un général Giraud plus dociles. Le 23 novembre le général Boisson gouverneur de l’A.O.F. (Afrique Occidentale Française), celui-là même qui avait fait tirer sur les troupes anglo-gaullistes à Dakar en septembre 1940, abandonne Vichy pour se rallier à Darlan. Il est bientôt suivi par le gouverneur de Guyane puis d’autres. Petit à petit Vichy perd l’Empire réservoir de troupes pour la reconquête, bientôt, de la métropole. Pétain est humilié. Il avait en personne appelé les colonies à lui rester fidèles. Le choc des discours dans le temps bousculé de l’information est pour lui accablant :
« Au moment où la presse reproduisait l’appel du Maréchal aux habitants de l’A.O.F. la nouvelle était lancée par la T.S.F. de la décision du gouverneur général Boisson de se ranger sous les ordres de l’amiral Darlan. La simultanéité des deux déclarations a donné l’occasion de commenter sans ménagement ni respect l’appel du Maréchal » (Préfet, 25/11/42).
Pétain n’en a pas fini avec les humiliations en ce mois de novembre d’une rare intensité d’événements. La base maritime de Toulon abrite une flotte de 155 bâtiments de guerre, 30 000 marins, des canons et d’importants dépôts de munitions. Malgré les appels réitérés à rejoindre l’Algérie après le débarquement anglo-américain et l’invasion de la zone sud, les officiers supérieurs et le gouvernement de Vichy décident de ne pas bouger pour respecter les conventions d’armistice que pourtant les Allemands viennent de violer de façon spectaculaire. Le 27 novembre les troupes allemandes viennent se saisir de la base. Il est trop tard pour fuir. La flotte française se saborde : 232 000 tonnes de navires sont envoyées par le fond mais munitions et canons tombent aux mains des Allemands.

| Après le communiqué allemand du 22 novembre, seul cet éditorial évoque le sabordage de la flotte, bien que le mot ne soit pas utilisé, et rien n’est dit des conditions et de l’ampleur du désastre laissant place à toutes les rumeurs. (Le Phare, 30 novembre 1942) |
La presse locale évoque peu l’événement. Dans Le Phare du 28 novembre il faut lire jusqu’au bout le « Communiqué spécial allemand » pour découvrir : « La ville et le port de Toulon sont, depuis les premières heures de la matinée placés solidement entre les mains de nos troupes. Une partie de la flotte française s’est sabordée contrairement à l’ordre formel du gouvernement français ». C’est surtout par la radio et les rumeurs que les Nantais apprennent l’affligeante nouvelle :
« Le sabordage de la flotte de Toulon a fait une très grosse impression, particulièrement à Saint-Nazaire où les ingénieurs et ouvriers connaissaient un certain nombre de nos unités pour les avoir construites ou réparées. Le sabordage a été accueilli par un sentiment mêlés de tristesse et d’enthousiasme, de tristesse pour la disparition d’un des derniers vestiges du passé glorieux de la France, d’enthousiasme pour le courage des troupes et des cadres » (Préfet, 4/01/43).
Comment une catastrophe aussi humiliante peut-elle provoquer l’enthousiasme ? L’opinion mal informée ne peut pas croire au sabordage honteux. Elle a imaginé une résistance des marins, des officiers coulant avec leurs navires. De Gaulle lui-même a cru que des combats avaient opposé Allemands et Français à Toulon. Il n’en fut rien. À forces de désastres cumulés on se console des malheurs de la patrie en rêvant de défaites héroïques.
Pour Vichy le mois de novembre a été catastrophique : il a perdu son empire, sa flotte, ce qui lui restait d’armée. Il se retrouve complètement livré à Hitler qui ne fait même pas semblant de respecter les conventions d’armistice et qui déclare : « La souveraineté française sera reconnue, mais dans la seule mesure où elle servira nos intérêts ». Pour l’opinion publique Vichy a perdu toute légitimité. Ce n’est plus qu’un pouvoir en sursis qu’il faut subir en attendant une libération qui pointe son aurore au sud de la Méditerranée.
Les Américains partant d’Algérie et les Anglais de Lybie pensaient venir rapidement à bout des Allemands pris dans l’étau puis débarquer en Sicile avant de remonter la botte italienne. C’était sans compter sur les problèmes de logistique, l’inexpérience des soldats américains, la résistance des Germano-italiens. Les forces de l’Axe ne capituleront que le 13 mai 1943 en Tunisie. C’est bien long et en décembre les Nantais sont repris par le doute : « Après la surprise et le quasi enthousiasme des premiers moments une certaine déception s’est manifestée en raison de la lenteur des opérations » (Préfet, 4/01/43). En février 1943 on commence à se désintéresser de ce deuxième front qui s’enlise dans les sables tunisiens : « Les opérations en Afrique du Nord ne sont plus beaucoup suivies par la population qui n’a pas compris la lenteur des opérations anglo-américaines » (Préfet, 4/03/43).
Si les combats en Afrique du Nord ne passionnent plus l’opinion c’est que son attention se porte sur le front russe où l’heure de la contre-offensive a sonné pour les troupes soviétiques. Le 2 février 1943, la VIe armée allemande (250 000 hommes) commandée par von Paulus et assiégée dans Stalingrad depuis novembre 1942 se rend : 24 généraux et les 91 000 soldats survivants sont faits prisonniers. Hitler décrète trois jours de deuil dans le Reich. En un mois les Russes reprennent le terrain perdu l’année précédente.
La presse ne s’étend guère sur les revers allemands mais, grâce à la radio, la population n’ignore rien des succès soviétiques. Le préfet en parle avec un laconisme révélateur :
« L’opinion publique… suit toujours avec intérêt les opérations militaires. Si une partie de la population a été impressionnée par les difficultés de l’armée allemande par contre d’autres commencent à réaliser le danger du bolchevisme » (4/11/42).
La Seconde guerre mondiale est une guerre idéologique et la remarque du préfet sur le « danger du bolchevisme » rappelle que l’affrontement entre les grands systèmes politiques du siècle (fascisme-nazisme, communisme, démocratie parlementaire) provoque une faille planétaire qui traverse aussi l’espace français.
L’argument du danger bolchevique n’est pas nouveau et il va être utilisé de plus en plus souvent et avec de plus en plus de force par Vichy au fur et à mesure que celui-ci sentira le pays lui échapper. Le préfet Dupard en fait grand usage pendant l’hiver 1942 – 43.
Le procès des FTP

| La propagande allemande distribue dans la région nantaise de nombreux dépliants comme celui-ci opposant la réussite du modèle allemand (L’Europe) à une représentation misérabiliste de l’URSS. (Coll. part.) |
Après le démantèlement du réseau FTP de Nantes en juillet-août 1942 le préfet croit en avoir fini avec les communistes : « L’activité du PC paraît en nette régression par suite des arrestations particulièrement massives qui ont été faites dans notre région et qui ont désorganisé au moins momentanément l’appareil du parti illégal » (25/11/42).
« Momentanément ». Sage précaution épistolaire ! Après les arrestations de l’été les FTP se sont réorganisés sous la conduite de Louis Le Paih, Camille Lacazette, Jean Fraix. À la mi-novembre les attentats recommencent. Alors le préfet reprend sa croisade anticommuniste bien décidé à discréditer l’adversaire. Dans un département où l’anticommunisme est un marqueur politique il craint une évolution favorable de l’opinion envers ces « terroristes » dans l’action desquels elle reconnaît plus l’expression d’un patriotisme qu’une affirmation idéologique. À l’unisson de la presse et de la propagande il cherche à disqualifier les hommes et leurs motivations :
« Je crois qu’il ne faut jamais perdre de vue que la lutte contre le communisme dépend de l’efficacité d’une bonne propagande anti-communiste. Or celle-ci doit à mon sens consister principalement en faisant comprendre à l’opinion publique que les actes commis par les membres de l’organisation terroriste sont des crimes et des brigandages qui sont davantage le fait de brigands et de malfaiteurs que de patriotes, de partisans ou de francs-tireurs » (4/03/43).
Le préfet sait que ce discours disqualifiant peut porter car souvent les FTP attaquent mairies ou perceptions (4 en 4 jours en décembre 1942) pour se procurer argent, tickets d’alimentation, papiers officiels pour les clandestins. La population qui a une méconnaissance totale de la Résistance et de ses modes de fonctionnement peut assimiler ces actions à du simple banditisme.
Les FTP n’ignorent pas les réserves voire l’aversion d’une partie de l’opinion à leur égard. Ils vont chercher à réduire sa méfiance, à provoquer son adhésion en menant des opérations dont l’objectif ne sera pas l’efficacité militaire mais de porter un témoignage et de convaincre. Ils vont ainsi affirmer les valeurs du patriotisme et du refus de la soumission, abandonnées par Vichy, à deux occasions en novembre :
. Le 11 novembre, jour anniversaire de la victoire de 1918, des tracts appellent à la grève dans les usines de Nantes. Les ouvriers remontés contre les réquisitions du travail obligatoire répondent massivement contrairement à ce qui s’était passé le 1er mai précédent : « Le pourcentage des ouvriers ayant cessé le travail peut à Nantes être estimé d’une façon générale à 60% » (Commissaire central, 12/11/42). Par contre le mot d’ordre des gaullistes à la radio de Londres, de se recueillir dans la rue à midi, n’a pas eu d’effet : « Aucune manifestation ne s’est par contre produite sur la voie publique les mots d’ordre de la radio anglaise n’étant pratiquement pas suivis » (Commissaire central, 12/11/42).
. Le 14 novembre, vers 21 h 30, deux grenades sont lancées dans la direction d’un groupe de soldats allemands qui sortent du cinéma « Apollo » réservé aux troupes d’occupation. Un soldat est tué et sept autres blessés.
En plus d’afficher leur patriotisme et de s’en prendre aux troupes d’occupation, les FTP veulent aussi dénoncer le régime de Vichy, traître à la patrie, qui envoie des jeunes Français travailler en Allemagne. Ils visent particulièrement les soutiens actifs de cette politique de collaboration sur place. Le 4 janvier 1943 le chef du personnel des Batignolles est tué en sortant de l’usine par un FTP. Le lendemain c’est au tour d’un chef d’atelier de la SNCASO de tomber sous les balles alors qu’il se rend à l’usine de Bouguenais. Enfin le 16 janvier le dépôt du Grand-Blottereau où se forment les trains pour l’Allemagne est visé par un attentat qui détruit des installations capitales.

| Photo prise lors de la reconstitution de l’attentat dont fut victime le chef du personnel des Batignolles le 4 janvier 1943. (ADLA 1693 W 138) |
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La résistance communiste cherche l’adhésion de l’opinion à travers ces actions très marquées symboliquement mais aussi très violentes créant à la fois des motifs de solidarité et d’autres de réprobation voire de rejet quand il y a mort d’homme. Ambivalence dont il sera difficile de sortir.
Face à l’opinion, FTP, autorités françaises et allemandes ne sont pas à égalité. Les uns condamnés au silence se manifestent depuis l’ombre par des coups d’éclat que les autres retournent contre eux grâce à l’appui de la presse et des tribunaux où ils organisent des procès spectaculaires.

| Le Phare du 30 janvier 1943. |
Au printemps 1942, pour tenter de mettre fin à la vague d’attentats qui secoue la région parisienne les autorités militaires allemandes organisent deux grands procès à Paris : l’un en mars à l’Assemblée nationale où sont jugés sept résistants des Bataillons de la jeunesse et un autre en avril à la Maison de la chimie pour juger 27 autres résistants de la même organisation communiste. À chaque fois les débats de la cour martiale allemande sont suivis par la presse française et filmés à fin de propagande. Suite aux nombreux attentats qu’a connu la région nantaise depuis janvier 1942 les autorités françaises et allemandes décident d’organiser un grand procès capable d’impressionner l’opinion, sur le modèle des procès parisiens, à Nantes comme l’avait demandé avec insistance le préfet Dupard. Mais à son grand dépit c’est une cour martiale allemande, et non un tribunal français comme il l’avait souhaité, qui jugera les communistes. La cour martiale siège dans la grande salle du Palais de justice parée de drapeaux à croix gammée. C’est le même procureur qu’aux procès parisiens qui sévit mais si la presse est aux premières loges le procès n’est pas filmé. Du 15 au 28 janvier 1943, 42 résistants communistes dont de nombreux FTP sont jugés. Chaque jour les journaux rendent compte longuement des débats, assimilant communistes à terroristes et usant du champ lexical de la criminalité. Quand le verdict tombe (37 condamnations à mort, 3 réclusions-déportations, 2 acquittements) Le Phare titre : « La civilisation occidentale épure ». Les condamnés à mort sont exécutés au terrain du Bêle le 29 janvier (9), le 13 février (25) et le 7 mai (3).

| « L’opinion publique… a malheureusement tendance à considérer les auteurs de crimes… d’attentats… comme des patriotes » (Préfet Dupard). Pour briser cette représentation populaire la propagande de Vichy cherche à faire passer les résistants pour des criminels manipulés par Moscou. (ADLA 48 Fi 44) |
Les autorités françaises et allemandes espéraient avec ce procès à grand spectacle, bien relayé dans le pays par la propagande, jeter l’opprobre sur les communistes, les déconsidérer aux yeux de l’opinion. Elles ont échoué. Le préfet ne cache pas son désarroi : « Le jugement sévère a produit une très forte impression parmi l’opinion publique qui a malheureusement tendance à considérer les auteurs de crimes, de vols de tickets d’alimentation, d’incendies d’immeubles ou récoltes, ou de sabotages commis sur des immeubles français, comme des francs-tireurs ou des patriotes » (4/03/43).
Pour éviter toute manifestation d’hommage comme il s’en produit régulièrement au cimetière de La Gaudinière les corps des fusillés sont inhumés dans des cimetières dispersés, hors de la ville : Sautron, La Chapelle-Basse-Mer, Le Loroux-Bottereau. Malgré la fidélité de ces communes au régime de Vichy les tombes des FTP sont régulièrement entretenues et fleuries par la population locale.

| Tombes dans le cimetière de Sautron (croix de bois) de FTP fusillés le 29 janvier 1943. (Coll. part.) |
Tandis que se déroule le « procès des 42 », le réseau FTP qui s’était reconstitué à l’automne et avait commis les attentats cités plus haut est démantelé par la police française. Parmi les 24 résistants arrêtés se trouvent tous les responsables régionaux et interrégionaux. Le préfet réitère son souhait de les voir juger à Nantes par un tribunal français et non par une cour martiale allemande qui leur confère d’emblée aux yeux de l’opinion le statut de patriotes. Mais en février 1943 ce ne sont plus les préfets qui décident en matière de police et de justice. Le Sipo-SD (appelé communément gestapo) exige que les FTP soient internés dans la section allemande de la prison de Nantes et jugés (en août 1943) par une cour martiale allemande.
Une libération couleur de désordre
Le débarquement anglo-américain en Afrique du Nord, les premiers succès américains dans le Pacifique, la victoire soviétique à Stalingrad amènent les autorités françaises à envisager, sans en connaître l’échéance, la libération du territoire national. Si, à titre individuel, chaque haut fonctionnaire commence à construire ses propres anticipations, quitte à pratiquer le double jeu, comme B. Lecornu sous-préfet de Saint-Nazaire ou Yves Bayet le secrétaire général de la préfecture, tous sont préoccupés par l’attitude des forces politiques issues de la Résistance qui se manifesteront alors et du soutien dont elles pourront bénéficier dans l’opinion.
Le parti communiste constitue leur principale hantise. Les deux commissaires qui ont dirigé l’enquête ayant abouti au démantèlement du réseau FTP exposent au préfet la stratégie communiste telle qu’ils la déduisent de leurs investigations :
« Les ordres de la direction centrale envisagent le débarquement anglo-américain ou seulement une tentative de débarquement. Dans ce cas ils prévoient d’aider les troupes anglaises puis, aussitôt après, une insurrection sous le prétexte de libérer le territoire national. Le combat mené avec l’aide de la bourgeoisie serait suivi ensuite de la véritable Révolution prolétarienne » (Commissaires Poupart et Lavalette, 6/02/43).
La perspective d’une révolution et d’une guerre civile, alors que les images de la guerre d’Espagne sont encore dans toutes les mémoires, constitue un épouvantail que la propagande ne tardera pas à brandir pour tenter de rallier à Vichy les Français hésitants.
La population de la région apportera-t-elle son soutien à la stratégie communiste de prise du pouvoir ? Le commissaire des Renseignement généraux en doute : « Ce parti est probablement en mesure de susciter des désordres mais non un mouvement populaire en sa faveur » (Janvier 1943). Pour le commissaire des R.G. même si de Gaulle, malmené par ses alliés anglais et américains, vit des moments difficiles en cet hiver 1942-43 le gaullisme s’imposerait plus facilement : « Bien qu’inorganisé il serait en mesure de susciter un important mouvement populaire si l’occupation allemande cessait » (Janvier 1943).


| Pendant l’hiver 1942 – 43 la propagande collaborationniste se déchaîne contre de Gaulle dont l’autorité est remise en cause par ses alliés anglais et américains. Recto-verso d’un dépliant. (Coll. part.) |
Qu’elle soit communiste ou gaulliste la Libération est couleur de désordre pour le commissaire Sorgniard qui craint les règlements de compte, surtout vis-à-vis des partis collaborationnistes : « Tous les partis dits de collaboration sont nettement impopulaires ; quelques actes d’hostilité ont déjà été perpétré contre eux. Si l’occupation allemande cessait brusquement des gestes beaucoup plus graves, des attentats contre des dirigeants, des mises à sac de permanences seraient à redouter » (Janvier 1943).
Au moment où l’armée allemande marque le pas, les mouvements collaborationnistes, très minoritaires, se radicalisent. « Les événements d’Afrique du Nord lui ont donné un regain d’activité » écrit le préfet à propos du PPF, le 25 novembre. C’est vrai aussi du Parti Franciste et du Groupe Collaboration.
Alors qu’en France le parti de Marcel Bucard peine à recruter, à Nantes la section de « Jeunesses Francistes » compte une cinquantaine de garçons et de filles : « Ils portent l’uniforme dans toutes les occasions et se montrent en général très remuants : ils vendent leurs journaux, apposent des affiches, font des inscriptions sur les murs, participent au service d’ordre lors des diverses manifestation des partis collaborationnistes » (Commissaire des R.G. janvier 1943). Cet activisme parfois violent leur attire l’hostilité de la population.
Le Groupe Collaboration est très actif lui aussi dans un registre différent mais avec un engagement collaborationniste de plus en plus accentué comme le montre son programme de février 1943 :
1er février, au théâtre Graslin, un concert est organisé avec le concours de la musique militaire de la Luftwaffe.
16 février, au « Katorza », avec la LVF, une séance cinématographique qui réunit 600 personnes est suivie d’un dîner franco-allemand.
28 février : les jeunes du Groupe Collaboration rassemblés dans le mouvement « Jeunes de l’Europe Nouvelle » présentent au « Rex » un film de propagande sur la Roumanie. Le mois suivant, le 29 mars, les mêmes jeunes présenteront un autre film « La marche vers le Führer » à 350 spectateurs.
Les autres mouvements collaborationnistes végètent à l’image du PNB (Parti National Breton) qui ne rassemble jamais plus de 30 personnes à ses réunions. Il avait connu un regain d’intérêt suite au rattachement (avril 1941) de la Loire-Inférieure à la région d’Angers et non à celle de Rennes comme espéré par beaucoup : « Les populations de la Loire-Inférieure, notamment celles des campagnes moins pénétrées d’éléments étrangers sont très attachées à leur province de Bretagne, à ses traditions, à ses coutumes. Elles avaient accueilli avec satisfaction le projet de reconstitution des provinces françaises et elles n’ont jamais compris qu’on ait pu les rattacher à la région d’Angers. Le PNB a su pour sa propagande exploiter cette décision et cela lui a valu un certain succès. Mais les habitants de ce département sont des régionalistes et non des autonomistes ; le PNB ne peut susciter dans la région aucun mouvement en sa faveur » (Commissaire des R.G., janvier 1943).
Même si les relations du PNB sont parfois tendues avec d’autres partis collaborationnistes au nationalisme hexagonal peu compatible avec celui des Bretons, il est comme les autres mouvements et partis qui soutiennent l’Allemagne discrédité aux yeux de l’opinion. Malgré les critiques acerbes des partis collaborationnistes contre le gouvernement de Vichy tout rapprochement leur est impossible avec la grande masse des habitants remontés aussi contre le régime. Ces derniers reprochent au gouvernement sa politique de collaboration avec l’Allemagne quand les premiers le blâment de ne pas en faire assez pour aider le Reich en lutte contre le bolchevisme.
La « Relève » dans sa version « travail obligatoire » a définitivement coupé les liens entre les Français et l’État vichyssois. Le sont-ils aussi avec celui qui en reste le chef : le maréchal Pétain ? Les rapports du préfet laissent apparaître une chute d’intérêt pour le chef de l’État. Son nom est cité moins souvent et on ne trouve plus cette comparaison, toujours flatteuse pour lui, avec le chef du gouvernement qui se terminait par : « mais la personnalité du Maréchal Pétain est respectée par tous ». Le personnage devient plus distant, plus trouble peut-être. Le respect demeure sans doute, lié à cette fidélité affective que suscite toujours le vainqueur de Verdun accompagnant jusqu’au bout, en dépit de son grand âge, les Français dans leur malheur. Malgré un message de soutien à l’armée allemande, malgré l’ordre de tirer sur les Anglo-américains débarquant en Afrique du Nord, malgré les pouvoirs cédés à Laval pour développer sa politique de collaboration il est difficile pour beaucoup, surtout dans les campagnes, de renoncer à l’image du maréchal de France patriote et germanophobe. Ils l’imaginent capable de ruser, de mener une stratégie de double jeu. Ils veulent encore s’en convaincre. Mais la vénération initiale a disparu.
En cet automne-hiver 1942-43 qui constitue l’axe bissecteur de la guerre il n’y a pas de rupture franche dans l’évolution de l’opinion publique, juste une incurvation des lignes. Les grandes tendances (germanophobie, refus de la Collaboration, rejet du gouvernement, soutien aux Alliés) se consolident ; l’image de Pétain se brouille parmi ses soutiens habituels et, malgré l’ambivalence des sentiments que suscite la résistance communiste, on s’accorde à condamner la répression qui la frappe. En février 1943 le temps n’est pas encore venu d’une attente pleine d’espoir de la fin du conflit. Malgré le redressement de la situation à l’extérieur en faveur des Alliés l’obsession quotidienne du ravitaillement, les réquisitions de main d’œuvre, l’angoisse des bombardements entretiennent un climat de pessimisme qui laisse planer sur une Libération encore lointaine la hantise d’affrontements entre Français.
