Au pays nantais sous l’Occupation 1940-1944 Jean Bourgeon … (XI)…

Juin – Août 1944

« L’état de nervosité et d’inquiétude dans lequel depuis des mois vit la population s’est encore accentué à la suite du débarquement, des bombardements, des difficultés sans cesse plus grandes de travail et de vie et devant l’incertitude des jours à venir. La situation intérieure du pays est un sujet tout particulier de préoccupation : l’atmosphère d’intrigue, de mécontentement, de mésentente qui règne un peu partout impressionne la population et la rend anxieuse. Le spectre de la guerre civile hante certains esprits » (Commissaire des R.G. 13/06/44).

Affichette recto-verso lancée d’avion sur le département. (Coll. part.) 

Le commissaire Sorgniard résume bien l’état d’esprit de l’opinion dans la période qui va du débarquement en Normandie le 6 juin à la libération de Nantes le 12 août. Un état d’esprit qu’il devient de plus en plus difficile à l’historien de saisir au fur et à mesure que l’on se rapproche de la Libération car les rapports de nos observateurs habituels se font plus rares. Le préfet Gaudard, qui reste en poste jusqu’au 15 août, ne rédige plus de rapport de synthèse se contentant de notes sur quelques événements. Le commissaire central de police de Nantes se limite à des rapports succincts pour les mois de juin et juillet tandis que le commandant de la gendarmerie ne se livre plus à aucune analyse de la situation, listant simplement les attentats, sabotages et bombardements pour le seul mois de juin. Notre principale source d’information reste les Renseignements généraux qui continuent à établir des notes concernant les principaux événements ou les acteurs politiques, des rapports de quinzaine en juin puis, en juillet et août, des rapports journaliers succincts et lacunaires.                      

Les Alliés ont débarqué en Normandie… et bientôt à Saint-Nazaire

C’est donc le commissaire Sorgniard des Renseignements généraux qui, au lendemain du débarquement, rend compte de la façon dont les habitants de Nantes ont réagi à la nouvelle de cet événement :

«L’annonce des opérations de débarquement, vite répandue, a d’abord été accueillie avec un certain scepticisme par une population qui ne croyait plus guère à cette opération mais dès qu’elle a été confirmée cette nouvelle a suscité dans la grande majorité de la population une immense satisfaction, parfois même un véritable enthousiasme et principalement de grands espoirs car on se réjouit souvent moins d’un succès allié que de la perspective d’une fin prochaine de la guerre dont on est de plus en plus las. Cependant c’est avec une grosse inquiétude que l’on voit la guerre s’installer à nouveau en France. Assez souvent mais principalement dans les milieux bourgeois on craint des troubles intérieurs et on se demande en particulier comment l’ordre pourrait être maintenu si l’arrivée des alliés ne suivait pas immédiatement le départ des Allemands ».

« Une certaine effervescence a été enregistrée hier à Nantes où certains commerçants ont fermé leurs magasins, des habitants ont cherché à faire des provisions anormales de pain et d’autres ont quitté la ville.  Il a été constaté dans les banques un afflux anormal de clients et quelques retraits de fonds malgré les contrôles des directeurs d’établissements qui cherchent à rassurer la clientèle ».

« Dans les groupements et partis autorisés on reste réservé malgré une inquiétude assez marquée ».

« Dans l’ensemble la population a conservé son calme et son sang froid » (7/06/44).

Dans les campagnes nantaises aussi le débarquement est accueilli avec joie : « Depuis le 6 juin date du débarquement des alliés en Normandie on enregistre dans la commune un certain état de nervosité. 90% de la population se réjouissent des événements. Cependant on commence à prendre des dispositifs de sécurité. Les cultivateurs construisent des tranchées pour se mettre à l’abri en cas de danger » (Hippolyte Bureau, maire de Saint-Mars-du-Désert, propos recueillis par les R.G. 5/07/44).

La Libération si longtemps espérée est à portée de main. On l’attend dès demain ; elle mettra deux mois à venir. Après l’enthousiasme des premiers jours le doute s’installe puis l’angoisse, à nouveau :

« Malgré l’ouverture si longtemps différée du deuxième front, la population des campagnes, tout comme celle des villes, avait conservé de grands espoirs dans les alliés et souhaitait toujours le débarquement. Mais devant le développement des opérations… qui causent de très gros dommages aux gens et aux biens… on enregistre un net mouvement de déception et de crainte. On s’étonne de la lenteur de l’avance des alliés, on appréhende les bombardements et c’est avec effroi que l’on parle d’un débarquement possible vers Saint-Nazaire, La Baule » (Commissaire des R.G. 30/06/44).

Cette rumeur de l’imminence d’un débarquement américain à Saint-Nazaire, souvent évoquée dans les rapports, est alimentée par l’accélération des travaux de défense entrepris par les Allemands un peu partout dans le département et cet ordre transmis aux maires par le biais de la préfecture de planter dans les champs et prairies des poteaux distants de 2 mètres et reliés entre eux par des fils de fer.

Obnubilée par les combats qui se déroulent maintenant sur le sol français, la population est moins attentive à ce qui se passe sur les autres fronts : « L’avance des alliés en Italie, l’attaque des troupes russes en Russie blanche et en Carélie, l’occupation des îlots proches du Japon par les troupes américaines voient leur intérêt amoindri par les événements de Normandie qui tout proches intéressent le public nantais » (Commissaire central, 27/06/44).

Ce public nantais voudrait-il s’informer sur la marche de la guerre qu’il aurait bien de la peine à le faire car les innombrables coupures d’électricité provoquées par les bombardements le privent de radio.

« L’Amérique en guerre ». Ce journal de quatre pages, très illustré était lancé d’avion sur le département de façon irrégulière. Il était si apprécié qu’après la Libération certains habitants regretteront de ne plus le recevoir. Ce numéro fut lancé sur Crossac et Saint-Joachim dans la nuit du 17 au 18 avril 1944. (ADLA 1693 W 112)

Des attaques aériennes dévastatrices

Le débarquement ouvre en région nantaise un nouveau cycle de bombardements et de mitraillages aériens destinés à empêcher les Allemands d’acheminer des renforts vers la Normandie. Sont visés les voies ferrées, les gares, les ponts, les convois circulant sur les routes mais aussi les installations de DCA (défense antiaérienne) situées dans ou à la périphérie des villes. À la différence des opérations aériennes précédentes, les attaques visent des cibles situées sur l’ensemble du territoire touchant des localités rurales jusque là épargnées. Ces attaques se veulent aussi plus précises, plus économes en vies humaines et les Alliés privilégient les bombardements et mitraillages en rase-mottes ou en piqué, plus risqués pour eux, à la technique du tapis de bombes qui ne disparaît pas cependant.

Bombardements et mitraillages deviennent quotidiens, plus efficaces sur le plan militaire et moins meurtriers. Ainsi pour la seule journée du 12 juillet des avions attaquent le matin : un premier train transportant des munitions et un deuxième  transportant des chars en gare d’Ancenis ; la voie ferrée à Varades ; la gare de Clisson ; un train en gare de Mauves. Il n’y a aucune victime. L’après-midi un train est à nouveau touché en gare d’Ancenis. En soirée sont attaqués : la gare de triage du Grand-Blottereau, la gare d’Ancenis, une batterie de DCA à Saint-Joseph-de-Porterie, les chantiers Dubigeon à Nantes (1 mort) et Basse-Goulaine (3 morts).

Lorsqu’ils s’attaquent aux ponts ferroviaires et routiers, aux voies ferrées et aux gares situés en zone urbaines où sont implantées des installations de DCA les équipages se protègent an prenant de l’altitude. Leurs largages de bombes sont alors  imprécis et meurtriers : 35 morts à Nantes le 15 juin et 60 le 16 juillet, essentiellement ce dernier jour des personnes ensevelies dans l’abri où elles s’étaient réfugiées sous le pont de Belle-Croix.

Le 16 juillet 1944 les bombes tombent sur le pont de La Belle-Croix sous lequel une cinquantaine de personnes s’étaient réfugiées. Les recherches pour retrouver les victimes durèrent une semaine. (Photo F. Buges, château des ducs de Bretagne, Musée d’histoire de Nantes) 

L’attaque du 15 juin fait revivre aux Nantais les pires heures de septembre 1943 et du 28 mai 1944. Les avions visaient les ponts routiers sur la Loire et tout le système ferroviaire nantais en particulier le pont de la Vendée. Douze vagues comprenant 150 avions ont lâché environ 500 bombes entre 4 000 mètres et 5 000 mètres d’altitude. Les points de chute ont été dispersés, le bilan meurtrier pour les quartiers de Doulon et Malakoff, catastrophiques pour la vie des Nantais avec la destruction de l’usine de traitement des eaux de La Roche et spectaculaires puisque la cathédrale a été durement touchée ainsi que la bourse du commerce. La préfecture n’a plus ni vitres ni portes. Le bilan militaire lui est maigre.

À l’intérieur de la cathédrale après le bombardement du 15 juin. (Photo F. Buges, château des ducs de Bretagne, Musée d’histoire de Nantes) 

Les réactions de la population nantaise sont identiques à celles provoquées par les bombardements précédents : « La population nantaise est très impressionnée par ces nouvelles attaques aériennes et par les alertes continuelles. Les objectifs visés n’ayant pas été atteints elle s’attend à de nouveaux bombardements. La crainte d’un débarquement anglo-américain aux environs de Saint-Nazaire ne fait qu’augmenter l’affolement général. Ainsi, assistons-nous à un véritable exode des Nantais qui se réfugient dans les communes environnantes… Malgré les appels que j’ai lancés il est impossible d’arrêter l’exode de la population. Par longues théories, des voitures hippomobiles et des charrettes à bras surchargées de mobilier gagnent la campagne. À pied ou à bicyclette les sinistrés s’éloignent aussi vite qu’ils peuvent de cette ville infernales en danger de mort » (Préfet, 22/06/44).

Les Renseignements généraux estiment les nouveaux départs à 10 583 : « ce qui porte à 89 502 le nombre de personnes vivant encore actuellement à Nantes. Ce nombre a été donné par les services des cartes d’alimentation… Les services compétents estiment qu’environ la moitié de ces personnes quittent Nantes chaque soir pour aller coucher à l’extérieur et reviennent chaque matin pour leur travail » (11/07/44).

Comme à chaque fois, sous le coup de l’émotion, la population de Nantes « énervée et déprimée par l’attente d’événements imminents et par la fatigue » (Préfet, 22/06/44) exprime son désarroi en propos hostiles aux Alliés : « Le nouveau bombardement de Nantes qui a atteint des quartiers éloignés de tout objectif militaire et jusqu’ici considérés comme relativement sûrs a provoqué dans toutes les classes de la population un mouvement général et très accentué de réprobation. Beaucoup de personnes qui précédemment s’étaient élevées contre ces bombardements et qui avaient au lendemain du débarquement reporté leurs faveurs du côté des alliés, s’en détournent à nouveau très nettement en formulant à leur encontre de très sévères critiques et en confondant dans la même hostilité Anglais, Américains et Allemands. Mais si les alliés perdent beaucoup de sympathie il est cependant des gens que la haine des Allemands domine et qui maintiennent en eux leurs espoirs de libération » (Commissaire des R.G. 16/06/44).

La propagande allemande exploite les dégâts causés par les bombardements aux édifices religieux. (Coll. part.)

L’émotion causée par le nombre de victimes et l’ampleur des destructions fait perdre repères et retenue à quelques uns. Informée des dégâts terribles causés aux villes anglaises par ce que la presse appelle « les avions sans pilote » (les V1 allemands) : « La population nantaise, si durement touchée par des bombardements absolument injustifiés et incompréhensibles, voit sans regret, parfois avec satisfaction, les villes anglaises connaître les mêmes épreuves, espérant que par la suite les aviateurs alliés montrent un peu plus de souci des vies françaises » (Commissaire des R.G. 30/06/44).    

Dans les campagnes la population, surtout les réfugiés, suit à distance les bombardements de Nantes. On surveille le passage des avions, on les compte, on écoute les explosions, on surveille les panaches de fumée qui s’élèvent au-dessus de la ville, on tremble pour les amis, les proches restés sur place puis on attend les nouvelles qu’apporteront les travailleurs qui font chaque jour la navette entre Nantes et le village. Mais on ne partage pas l’animosité des citadins, victimes directes, contre les Alliés même si l’on s’inquiète :

« Dans la commune les esprits sont très calmes, nous n’avons jamais eu à déplorer aucun attentat ou incident quelconque bien que les 97% de la population soient anglophiles et gaullistes. Toutefois le mitraillage des routes et les bombardements intensifs de ces derniers mois ont retourné un peu l’état d’esprit des administrés qui jusqu’ici n’ayant jamais eu à souffrir des bombardements les redoute cependant » (Déclaration du maire de Maisdon-sur-Sèvre recueillie par les R.G. 22/07/44).

Dans la commune voisine de Saint-Lumine-de-Clisson, havre de paix où le pain n’a jamais manqué selon le maire, Mosnay de Boisheraud, ce dernier  reprend la phraséologie de la propagande vichyste pour condamner les bombardements. Propagande qui n’a visiblement pas influencé ses administrés : « Sur le plan politique aucun incident n’est encore venu troubler la vie paisible des habitants dont les sympathies vont grandement aux Anglo-américains qui sont attendus avec impatience en dépit de la façon ignoble dont ils se comportent au cours de leurs raids terroristes sur nos villes » (Déclaration recueillie par les R.G. 21/07/44).

Les populations rurales épargnées par les bombardements massifs et meurtriers, même si elles connaissent désormais mitraillages des routes et voies ferrées, bombes « perdues » et chutes de bombardiers, considèrent les aviateurs alliés d’abord comme des libérateurs. Elles n’hésitent pas à leur rendre hommage :

« À l’occasion de l’inhumation à Rezé de trois aviateurs alliés tués le 17 juillet au cours du bombardement de Nantes une manifestation pro-alliés s’est déroulée au cours de laquelle une couronne avec l’inscription Défense passive et une autre Croix rouge ont été déposées sur l’initiative de quelques membres de ces organisations et non des dirigeants » (Commissaire des R.G. 26/07/44).

« Deux aviateurs tués en combat aérien le 27 juillet ont été inhumés au cimetière de Riaillé au milieu d’une foule nombreuse et en présence de la municipalité au grand complet » (Commissaire des R.G. 28/07/44).

Bombardements et mitraillages répétés ont vite fait de venir à bout des grandes voies de communication, du réseau électrique et autres infrastructures indispensables à la vie quotidienne des populations, décuplant leurs difficultés matérielles, épaississant un réseau d’angoisses déjà dense.

Avec un système ferroviaire en partie paralysé, des routes mitraillées, il est bien difficile de se déplacer. Cela devient une gageure quand, le 15 juillet, la circulation des voitures de tourisme et commerciales fonctionnant à l’essence et au gaz est interdite. Au même moment les troupes d’occupation prévoyant leur repli, réquisitionnent tout ce qui roule : bicyclettes, voitures, charrettes et leurs attelages.

À partir du 13 juillet l’électricité est coupée, sauf pour les services prioritaires allemands et français, privant la population de lumière et de radio. « La suppression du courant a fortement indisposé les auditeurs de Radio-Londres. Depuis cette suppression les bruits les plus fantaisistes circulent jetant la perturbation dans les esprits surexcités » (Déclaration du maire de Bouaye  recueillie par les R.G. 21/07/44).

Il n’y a plus de gaz, plus d’eau non plus à Nantes depuis la destruction de l’usine de La Roche. Un bateau-pompe refoule l’eau de la Loire dans les canalisations pour les besoins ménagers et l’on remet en service les puits de la ville.

AMN 6 Fi 3983

En juin, à Nantes, s’approvisionner devient de plus en plus difficile : « Le ravitaillement en pain de la population s’est ralenti ces derniers jours… Le manque de vin s’accentue. Les tables familiales doivent recourir à diverses boissons dites hygiéniques dont les vertus sont plus ou moins contestables. L’absence de sucre et de pommes de terre est durement ressentie par la population » (Commissaire central, 27/06/44).

La situation des campagnes n’est pas toujours plus enviable ; ainsi à Teillé :

« Depuis le 26 juin les routes accédant à la commune ont été mitraillées à plusieurs reprises sans que l’on déplore de victimes mais les gens apeurés ne veulent plus circuler sur ces voies et de ce fait le ravitaillement normal ne peut plus être assuré ».

« La commune n’a plus de courant électrique, le pétrole et les bougies indispensables aux paysans font totalement défaut. La population n’est plus ravitaillée en sucre et café. La maison hospitalière qui héberge 80 malades est privée d’eau ce qui oblige le personnel à aller puiser l’eau potable à quelque 500 mètres » (Déclaration du maire A. Eriau, recueillie par les R.G. 20/07/44).

Au début du mois de juillet il devient de plus en plus difficile de trouver du pain à Nantes où de nombreuses boulangeries doivent fermer faute de farine. Les stocks de blé de la récolte passée arrivent à épuisement et les agriculteurs repoussent les battages de la dernière moisson faute d’électricité, d’huile et de carburant pour les machines. La radio anglaise ayant annoncé que les aviateurs mitrailleraient les aires à battre : « Lorsqu’un avion survole à basse altitude le pays une espèce de panique s’empare des gens » (Maire de Trans-sur-Erdre, 28/07/44) et l’on repousse  les battages à des jours meilleurs.

Aux difficultés techniques et à la peur il faut aussi rajouter la mauvaise volonté de certains paysans pour livrer leurs blés. Le maire de Saint-Mars-du-Désert se plaint le 5 juillet de ne plus avoir de pain pour nourrir une population de 1630 habitants auxquels se sont rajoutés 1260 réfugiés et il met en cause les agriculteurs de sa commune : « Tous les cultivateurs malheureusement ne font pas leur devoir, certains font preuve d’une réelle mauvaise volonté. Mon secrétaire de mairie chargé de la collecte a été houspillé dans certaines fermes » (Propos recueillis par les R.G.).

Si les populations des villes et des bourgs manquent de pain ce n’est pas le cas de celles des villages comme en témoigne, Jean Allais, le maire de Saint-Étienne-de-Montluc, le 21 juillet :

« À l’heure actuelle la population… se borne à rester passive et limite le patriotisme à ses propres intérêts, témoignant de son égoïsme et de son indiscipline envers le gouvernement… Par exemple nombreux sont les paysans qui n’honorent pas les impositions en blé sous prétexte que les productions sont destinées à l’occupant. Résultat : dans les campagnes on mange du pain blanc et dans les villes les boulangers manquent de farine. Des sanctions administratives sont prises mais elles demeurent sans effet sur l’obstination paysanne ».

« Dans la région, des individus sans vergogne ont passé quatre ans de guerre à édifier de scandaleuses fortunes en faisant du marché noir avec les Allemands. Un seul a pu être interné ; sa peine accomplie il a repris son trafic d’une façon éhontée. Aucune amende ne lui a été infligée ; il est rentré en possession de sa fortune acquise au mépris des lois. Il continue à la grossir quotidiennement. De tels errements jettent la perturbation dans la conscience des honnêtes gens qui se demandent quel intérêt il peut y avoir à respecter la législation touffue qu’élabore le gouvernement » (Propos recueillis par les R.G.).

De l’autre côté de la Loire, à Bouaye, le maire François Guilbaudeau, entrepreneur en maçonnerie, porte un jugement d’une égale sévérité sur les paysans :

« La population est nettement hostile aux Allemands et à la politique de collaboration du président Laval mais les intérêts pécuniaires priment les opinions politiques et tous ceux auxquels l’occasion est donnée pratiquent un commerce lucratif avec l’occupant. Une telle souplesse d’esprit est particulièrement pénible à constater. Le cas n’est pas local. Tous les paysans ont une attitude semblable qui donne une triste impression de la moralité française » (Propos recueillis par les R.G. 21/07/44).

Les comportements dénoncés par ces deux maires et l’enrichissement rapide de certains agriculteurs sont à mettre en relation, dans le contexte troublé d’une fin de régime et de l’attente fiévreuse de la Libération, avec les nombreuses agressions menées contre les fermiers par des justiciers autoproclamés qu’ils soient maquisards ou simples voleurs.

Circulation paralysée, ravitaillement difficile, les conséquences des bombardements et mitraillages répétés s’étendent aussi à l’activité industrielle.

« Aux restrictions d’énergie électrique qui paralysaient la marche des usines est venue s’ajouter l’inquiétude causée par les bombardements qui a amené beaucoup d’ouvriers à quitter les ateliers. Plusieurs maisons en ont profité pour mettre également leur personnel en congé » (Commissaire des R.G. 28/06/44). Les effectifs de la métallurgie nantaise fondent : 11 727 ouvriers et employés avant les bombardements de septembre 1943 ; 9 527 en avril 1944 ; 6 976 en juin.

Certains ouvriers au chômage, par nécessité ou par appât du gain, s’embauchent dans les chantiers que les Allemands organisent pour construire des systèmes défensifs dans la ville et à sa périphérie. Le général Reinhardt installé, au gré des alertes aériennes, dans un blockhaus établi dans la cour du château ou dans une péniche située dans le tunnel de l’Erdre, envisage de défendre Nantes maison par maison à l’arrivée des Américains. Une ligne défensive continue ceinture la cité faite d’un fossé anti-chars, de champs de mines, de tranchées. Dans les carrefours des rails sont dressés obliquement vers le ciel et des casemates abritent des mitrailleuses. Il a le projet de raser la colonne Louis XVI pour la remplacer par un blockhaus commandant les rues débouchant sur la place. Son supérieur d’Angers ne lui en donne pas l’autorisation pas plus qu’il ne lui fournit les hommes nécessaires pour défendre la ville. Faute de soldats, tous ces travaux de terrassement et autres systèmes défensifs appelés « hérisson nantais », ne serviront à rien mais la participation active d’entreprises et d’ouvriers nantais à leur réalisation choque l’opinion et chez certains attise une jalousie haineuse :

« La population nantaise réprouve l’attitude des ouvriers français qui offrent leurs services aux Allemands pour dresser des fortifications aux abords de la ville. Les salaires scandaleusement exagérés de ces ouvriers excitent le ressentiment des ouvriers qui travaillent dans les entreprises françaises. On reproche à ces ouvriers de piller les récoltes et de se mettre par leur comportement au ban de la société. Aussi se réjouit-on du massacre que causent dans les rangs de ces ouvriers les mitraillages anglo-américains » (Commissaire des R.G. 21/07/44).

La guerre provoque un effondrement moral qui n’épargne aucune catégorie sociale.

Ceux des maquis

Pour empêcher les Allemands d’acheminer des renforts vers le front de Normandie, les Alliés, outre les bombardements et mitraillages aériens, comptent sur l’action au sol de la Résistance pour saboter les voies de communication. Or celle-ci, dans la région, est très affaiblie suite au démantèlement des différents réseaux mené par la police de sûreté allemande aidée d’auxiliaires français de la police ou de membres des mouvements collaborationnistes. Au mois de juin les arrestations continuent. Parmi elles :

« Le 21 juin la police de sûreté d’Angers a arrêté le nommé Fraud Joseph dit « Duard »… instituteur, responsable du Front National en Loire-Inférieure ».

« Le 22 juin la Milice française a procédé à l’arrestation de M. Pontal, commissaire principal chef des services des Renseignements généraux de Saint-Nazaire, replié à Pontchâteau, et de Melle Halgand Simone secrétaire du même service pour activité anti-nationale » (Commissaire des R.G. 30/06/44).

Avec Gaston Pontal c’est tout le réseau de Libération-Nord en région nazairienne qui tombe. Ce même 22 juin, son collègue des Renseignements généraux de Nantes, le commissaire Sorgniard croit pouvoir dresser un état de la Résistance dans la région :

« L’Armée Secrète et les mouvements de résistance généralement confondus sous le nom de M.U.R. (Mouvements Unis de Résistance) n’ont jamais eu dans ma circonscription une activité réelle ».

« En janvier 1944 les services allemands de sûreté ont découvert une organisation qui, par la personnalité de ses adhérents, pouvait être considérée comme appartenant à l’A.S. Le service qui n’a connu cette affaire que par la répression entreprise n’a pas eu l’impression qu’elle représentait un caractère sérieux. Environ 150 arrestations… ont été effectuées ».

« L’intervention de la police allemande avait complètement désorganisé le mouvement qui depuis n’a jamais donné le moindre signe de vitalité… Plusieurs attentats commis dans le nord du département ont paru pouvoir être attribués à une organisation de ce genre, mais les renseignements recueillis ont toujours permis de penser que leurs auteurs venaient des départements voisins. Il y a lieu de souligner que la plupart des attentats commis dans la région ont donné l’impression d’être davantage l’œuvre de brigands que de membres d’organisations politiques ».

Si l’inspecteur dit juste quand il évoque les arrestations et la désorganisation de la Résistance qui en a suivi, il a encore beaucoup à apprendre sur celle-ci, ce qui lui éviterait, mais sans doute est-ce volontaire, de faire l’amalgame entre résistants et bandits. Les attaques de fermes qui continuent ne sauraient être assimilées, même si c’est parfois le cas, à des actes crapuleux et ne doivent pas occulter les sabotages réalisés par les résistants ainsi que des opérations de plus grande envergure malheureusement terminées dans le sang.

À partir du 5 juin, est lancé un plan de destruction des voies ferrées et lignes électriques ou téléphoniques pour empêcher les troupes allemandes stationnées en Bretagne ou dans la région de remonter vers la Normandie. Du 7 au 13 juin la gendarmerie recense six sabotages sur des voies ferrées dans le département. Sabotages qui continueront jusqu’à l’arrivée des Américains à Nantes avec une plus faible intensité cependant, les bombes alliées ayant déjà fait une partie du travail et les résistants étant victimes d’une très sévère répression en particulier lors de l’attaque du maquis de Saffré.

Depuis le débarquement des Alliés en Normandie tous les maquis sont mobilisés. Bientôt il est décidé d’en regrouper quelques uns en vue d’un parachutage destiné à armer la résistance locale. Après quelques hésitations le choix du terrain se porte sur la petite forêt de Saffré, à 30 km au nord de Nantes, bordée par des prairies favorables à ce type d’opération. À partir du 16 juin, convergent vers le site retenu des groupes de maquisards venus des environs, des rescapés du maquis de Saint-Marcel dans le Morbihan démantelé le 18 juin, quelques agents de liaison envoyés par Londres et parachutés au début du mois en Bretagne soit environ 300 hommes dont les trois quarts n’ont pas une arme, même pas un fusil de chasse. Très vite repéré ce rassemblement est surveillé et infiltré par des auxiliaires français des services de sécurité allemands, policiers et membres des Groupes d’action pour la justice sociale (G.A).

Le 28 juin au matin 1 500 à 2 000 militaires allemands soutenus par quelques membres des G.A. nantais et angevins attaquent le maquis toujours aussi peu équipé, les armes promises n’ayant pas encore été parachutées. Treize maquisards sont tués et une cinquantaine faits prisonniers. Ces derniers sont conduits à la prison Lafayette de Nantes. Le lendemain ils sont interrogés et 35 d’entre eux emmenés au château de la Bouvardière, à Saint-Herblain, où 27 sont fusillés en soirée.

Le 30 juin la Propagandastaffel publie des affichettes intitulées : « 27 maquisards condamnés à mort et exécutés ». Selon le texte, repris en première page du journal « Le Phare » le même jour, les maquisards sont condamnés comme francs-tireurs. En page intérieure un encadré reprend l’information en associant Vichy à la condamnation, les jeunes ayant désobéi au Maréchal. 

  

                                               

Articles publiés en première page et en page intérieure du Phare le 30 juin 1944. 

Dans la région de Nort-sur-Erdre et à Nantes où les nouvelles circulent au rythme du va et vient journalier des travailleurs nantais réfugiés à la campagne, on n’a pas attendu l’article du  « Phare » pour connaître l’existence du maquis de Saffré la discrétion n’étant pas la vertu première de ses jeunes résistants, trop nombreux, pleins d’ardeur mais peu aguerris. Cependant personne ne s’attendait à une si violente répression :

« Les récentes opérations contre le maquis de Saffré ont produit une impression pénible. On déplore l’imprudence des maquisards, l’aveuglement de leurs chefs et la férocité allemande » (Commissaire central, 21/07/44).

L’émotion de l’opinion est sans doute très supérieure à ce que laissent entendre les propos convenus du commissaire central si l’on en juge par cette note des Renseignements généraux à propos de la journée du 14 juillet : « Au cimetière de La Chauvinière un millier de personnes sont venues s’incliner sur les tombes des fusillés du maquis de Saffré et de nombreux bouquets aux couleurs nationales ont été déposés. Quelques unes de ces personnes arboraient des insignes et des rubans tricolores » (15/07/44).

Dans les semaines qui suivent le démantèlement du maquis de Saffré les rescapés se cachent dans les environs ou rejoignent d’autres groupes de maquisards toujours traqués par la police de sûreté allemande, les G.A. et la Milice. Refusant de participer à cette lutte contre la Résistance beaucoup de gendarmes se font porter malades, se cachent ou gagnent le maquis ce qui inquiète les partisans de l’ordre : « Le départ de la presque totalité des brigades de gendarmerie de leur résidence respective a causé une vive émotion notamment parmi la population rurale à qui cette arme inspirait confiance. Devant la recrudescence d’actes de banditisme de toutes sortes la partie saine de la population s’inquiète de se trouver ainsi sans protection » (Commissaire des R.G. de Saint-Nazaire, 30/06/44).

Ceux qui il y a peu recherchaient, sans zèle, les réfractaires au STO sont à leur tour rechercher… avec le même succès ! « À la suite des démarches et des recherches effectuées par les officiers pour retrouver 40 gendarmes disparus depuis le 20 juin, 6 ont regagné leur poste » (Commissaire des R.G. 14/07/44).

À l’approche de la Libération les résistants doivent s’organiser pour préparer le terrain aux Alliés, les guider à leur arrivée puis ensuite assurer la transition politique. Tâches ardues encore compliquées par l’inexpérience des cadres, sans cesse renouvelés après les arrestations successives, et les rivalités idéologiques entre mouvements :

« Les FTP et les éléments communistes de la résistance ont reçu du comité central du Parti communiste l’avis de se tenir prêts pour des opérations de large envergure et se disposent à entrer en action. On signale toutefois certaines divergences de vue entre les communistes et les éléments anti-communistes des F.F.I. » (Commissaire des R.G. 18/07/44).

La plupart des groupes de résistants organisés, qui déjà n’ont qu’une courte expérience du maquis, voient affluer des jeunes réfractaires et des individus aux motivations diverses qu’il leur sera difficile d’équiper, de former militairement et de contrôler. Dans les populations rurales, surtout celles vivant au sud de la Loire jusque là peu concernées par le phénomène de maquis, on se méfie de ces rassemblements et parfois aussi de toute forme de résistance.

Ainsi le maire de Monnières se félicite « qu’il n’y a pas de maquis dans la commune et qu’aucune affiche émanant d’un parti de résistance n’a été apposée. Il faut espérer que les éléments sains de la population tant des villes que des campagnes pourront se grouper pour faire face à ce péril qui guette les Français : la guerre civile » (propos recueillis par les R.G. 22/07/44).

Groupe de maquisards en Loire-Inférieure. (Coll. part.) 

À Saint-Aignan-de-Grandlieu il n’y a pas non plus de maquis mais le maire reste vigilant : « Selon certains bruits… certains éléments favorables au maquis commencent à s’agiter dans la région du Bignon et de Montbert. Dans ma commune il n’y a jamais eu de manifestation du maquis sous quelque forme que ce soit » » (propos recueillis par les R.G. 5/07/44).

Charles Martin, le président du groupe Collaboration réfugié à Portillon (Vertou) et qui n’a pas la conscience tranquille voit des maquisards partout : « Tous les jours des hommes s’en vont avec leur  barda  sur le dos, se rendant vraisemblablement dans le  maquis ». (Propos recueillis par les R.G. 30/06/44).

Sans même qu’il n’y ait de maquis, la seule manifestation de la Résistance dans certaines communes somnolant dans un pétainisme mou concilié à un gaullisme flou, à base de germanophobie, d’anglophilie et de retour à l’ordre, sème l’émoi. À la mi-juillet des affiches du Comité Départemental de Libération (C.D.L.) placardées sur les portes des églises de quelques communes du vignoble fixent les prix que devront pratiquer, à partir du 22 juillet, agriculteurs, vignerons et commerçants. Après s’être persuadés que seuls « des gens étrangers à la commune qui circulent à bicyclette » pouvaient être derrière ce C.D.L. « les agriculteurs tout de même intimidés par ces affiches sont décidés à baisser leurs prix mais ils demandent que leurs fournisseurs charrons, bourreliers, maçons, mécaniciens baissent les leurs également. Dans la commune les esprits sont montés. Le mois dernier plusieurs personnes du bourg ont eu des croix gammées dessinées sur leur porte » (Déclaration du maire du Pallet recueillie par les R.G. 21/07/44).

Les dénonciations de collaborateurs et profiteurs, ou supposés tels, par des inscriptions ou des affiches se multiplient à l’approche de la Libération. Elles émanent de résistants locaux ou d’autres personnes empruntant cette qualité pour régler des querelles anciennes. Elles touchent la plupart des communes, même les plus calmes. Ainsi à La Chapelle-basse-Mer : « La population [est] inquiète depuis que les membres de la résistance ont placardé une nouvelle affiche stipulant que des sanctions allaient être prises contre certains habitants. Jusqu’à ce jour la commune était relativement calme. Aucun incident fâcheux n’avait bouleversé notre tranquillité ; de plus les réfugiés se tenaient à la perfection. Mais depuis le débarquement une petite agitation semble se manifester » (Déclaration du premier adjoint recueillie par les R.G. 2/08/44).

Pour beaucoup la formation des maquis, les interventions de résistants étrangers à la commune dans les affaires locales, les dénonciations et menaces ne sont que les prémices d’une Libération forcément conflictuelle : « La population appréhende l’après-guerre où les règlements de compte des soi-disant collaborateurs ou des trafiquants du marché noir sont susceptibles d’engendrer une hostilité marquée entre la ville et la campagne » (Déclaration du maire de Sautron, d’après les R.G. 26/07/44).

Les règlements de compte redoutés ont déjà commencé depuis plusieurs mois. Nous avons évoqué dans la période précédente les nombreuses attaques de fermes ou de petites entreprises qui visaient souvent des profiteurs de guerre. La montée en puissance des maquis au mois de juillet amplifie le phénomène et il ne se passe guère de jours sans que des particuliers soient délestés de leurs économies. Plutôt que d’en dresser la longue liste donnons la parole au premier adjoint au maire de La Chapelle-Heulin, Caillet, qui relate une de ces agressions attribuée aux maquisards de la forêt de La Foucaudière[1] :

« … Où 5 à 600 jeunes gens se sont réfugiés[2]. Certains montent la garde tout autour de la forêt et en interdisent l’approche aux abords immédiats sous peine de coups de fusil. Quelques jeunes gens de la classe 44 ont quitté la commune pour les rejoindre ».

« L’événement le plus important a été l’agression de Mr C. marchand de vin à Mouzillon. Celui-ci qui aurait gagné plusieurs millions en vendant du vin aux Allemands est très critiqué dans le pays. Les maquisards l’ont dépouillé d’une importante somme en billets de banque qu’ils ont emporté dans une musette en lui conseillant de ne pas porter plainte ce à quoi il s’est conformé. Mr B. habitant du bourg qui a acquis une grosse fortune en peu de temps est dans le même cas. Une affiche de menaces a été clouée sur sa porte[3] » (Déclaration recueillie par les R.G. 21/07/44).

Parfois, ceux qui s’en prennent ainsi à des particuliers précisent à leurs victimes que : « c’est pour la résistance au titre d’amende pour le marché noir » (Mouzillon, 25/07/44). Ou bien ils « reprochent aux cultivateurs d’avoir trafiqué avec les Allemands » (Saint-Herblon, 25/07/44). Les sommes volées servent-elles à nourrir et équiper les maquisards ? On peut le supposer mais les procès-verbaux de la police laissent penser aussi que certains de ces vols au nom de la Résistance sont réalisés par des individus qui n’ont aucun rapport avec elle.

Ces exactions restent assez rares au sud de la Loire (20% des cas). Lorsqu’elles visent des personnes connues de tous comme s’étant enrichies frauduleusement l’opinion s’en accommode voire approuve. Par contre leur répétition dans la même commune ou canton et l’innocence avérée de certaines victimes provoquent l’exaspération et bientôt la colère de la population contre leurs auteurs, non identifiés, favorisant la réutilisation par certains notables de la représentation du résistant / terroriste. Le 13 juillet le maire de Plessé, Marion de Procé, fait cette déclaration recueillie par les Renseignements généraux :

« Ma commune est une des plus éprouvée de la région par le banditisme qui règne dans nos campagnes. En un mois douze fermes ont été attaquées et le montant des vols dépasse un million. Mes administrés sont très mécontents et m’assaillent de reproches. Malheureusement les brigades de police sont loin et les gendarmes de Plessé ont pris le maquis sauf un qui a rejoint la brigade de Nort-sur-Erdre par ordre. Nous sommes donc désarmés pour lutter contre les pillards. Il y a environ deux mois, lors des premiers attentats, la population approuvait. Les rançonnés étaient notoirement connus comme faisant du marché noir et tout le monde estimait que la leçon était bien méritée. Malheureusement les choses sont allées en s’aggravant ; dernièrement deux fermes gérées par des femmes de prisonniers ont été attaquées. Maintenant rares sont dans la commune ceux qui continuent à croire que les pillages sont le fait de patriotes. L’opinion est à ce point montée que dernièrement des habitants ont appréhendé eux-mêmes et conduits à la brigade de gendarmerie de Nort-sur-Erdre, pourtant distante de près de 35 km, un individu soupçonné d’appartenir à une bande de pillards ».

« Si des forces de police veulent venir nous aider à mettre nos terroristes à la raison la mairie est prête à les aider par tous les moyens, notamment en réquisitionnant des moyens de transport et les habitants sont prêts à participer à toutes les opérations comme par exemple des battues ou des gardes, car elle est véritablement excédée des méthodes employées par les soi-disant patriotes ».

Dans ce climat de confusion, de nervosité, d’inquiétude, d’exaspération qui précède la Libération les notables encore fidèles au gouvernement, pris de panique, se laissent aller à leurs fantasmes et en appellent pour rétablir l’ordre à l’occupant. Le 20 juillet le vicomte du Boispéan, maire de Fercé, écrit au sous-préfet de Châteaubriant :

« Je m’adresse à vous très confidentiellement ».

« J’estime qu’il est de mon devoir de vous signaler les faits suivants… Il existe commune de Rougé un village dit La Reboursière où une affiche a été placée il y a deux jours disant que le feu serait mis à plusieurs fermes chez les collaborateurs. Dans ce village et les villages voisins tous les gens sont affolés. Il y existe de très braves gens propriétaires et fermiers qui ne doivent rien avoir à se reprocher ».

« Il existe à Rougé même un Mr Joseph Guihéneux, propriétaire, qui aurait été avisé que son château du bourg serait incendié… Une de nos nièces habitant Rougé devrait être enlevée et brûlée dans les bois de La Garenne. Il semble que les environs des mines de la Brutz seraient le refuge d’un groupe de communistes dont le chef serait un homme de Rennes ».

« Un attentat a été commis lundi soir à Fercé où plusieurs individus se seraient présentés au village de La Daguenais chez un nommé Bouchet Marcel et lui auraient volé 50 ou 60 000 francs. Si l’on n’y met bon ordre jusqu’où cela ira-t-il ? C’est la vraie révolution. Mr le maire de Rougé aurait été mis au courant mais aurait déclaré ne pouvoir s’occuper de ces affaires. Nous n’avons plus de gendarmes et ceux-ci marcheraient-ils ?»

«Ne croyez-vous pas qu’il y aurait lieu d’en aviser à la Feldkommandantur qui, à mon avis, seule dispose des éléments nécessaires pour enrayer ce mouvement révolutionnaire ».

Au moment où le maire de Fercé rédige ce courrier, à quelques kilomètres de là, à Soudan et à Saint-Julien-de-Vouvantes, les agents de la police de sûreté allemande et des feldgendarmes guidés par des auxiliaires français des Groupes d’action arrêtent et fusillent sans autre forme de procès des paysans soupçonnés d’être des résistants. Sous l’impulsion des jusqu’au-boutistes de la Collaboration une répression aveugle, sauvage s’abat sur les foyers de résistance de la région castelbriantaise.

Un mois plus tôt, après le débarquement, la plupart des membres des mouvements collaborationnistes avaient compris que la partie était perdue. Charles Martin, président du Groupe Collaboration exprime leur état d’esprit lors d’une conversation relatée par les Renseignements généraux, le 15 juin : 

« Ma situation de président de Collaboration me désigne nettement aux coups de mes ennemis et déjà autour de moi à Portillon où je me suis réfugié les visages sont beaucoup plus hostiles. On n’ose pas encore m’insulter mais cela viendra et après les insultes, les coups. Ce n’est pas que personnellement j’ai peur non ! Puisque j’ai offert au général allemand de m’engager comme combattant. Il m’a d’ailleurs refusé disant que les Français dans l’armée allemande étaient plutôt encombrants, mais j’ai de la famille et j’estime qu’il serait stupide de s’exposer inutilement. Aussi ma décision est prise, ma moto est prête. Au premier signe du débarquement ou d’avance des alliés dans notre région je pars avec ma femme. Mon fils qui a un bon vélo nous suivra. Je resterai dans l’ombre le temps qu’il faudra et quand les esprits seront calmés je reviendrai ».

« Pour ce qui est du Groupe, j’ai donné l’ordre au secrétaire Verdier qui tient la permanence avec dévouement de brûler toutes les listes d’adhérents à la première alerte et de ne plus accepter de cotisations car à l’heure actuelle il y a autre chose à faire que de s’occuper de cela ».

Au RNP on a déjà brûlé les archives du parti dès le 6 juin. Courage et papiers partent en fumée. Le 27 juin, évoquant l’activité des mouvements collaborationnistes le commissaire central de Nantes écrit : « Elle est de plus en plus réduite et les sympathisants des divers partis nationaux semblent n’avoir d’autres soucis que celui de faire oublier leur action passée et demeurer dans l’ombre exception faite de ceux cités dans la partie précédente ».

Les mouvements cités dans la partie précédente du rapport sont la Milice et les Groupes d’action dont les Renseignements généraux écrivent : « Leur contrôle est pratiquement passé entre les mains des Allemands. Ils abandonnent les rafles du STO et vont être chargés de la recherche et de la surveillance du maquis » (18/07/44). À la date où cette note est rédigée il y a déjà un mois que les G.A. participent avec les Allemands à la traque des résistants. On les a vus à l’œuvre à l’occasion du démantèlement du maquis de Saffré, puis dans la région castelbriantaise et à Nantes. Ils vont suivre les Allemands dans leur retraite semant la mort sur leur chemin vers le Reich.

Le pétainisme discret des campagnes

Après le débarquement des Alliés en Normandie, la population espéra une libération rapide mais : « la tenace résistance des troupes allemandes de couverture… l’intensification dans nos régions des bombardements aériens ont été les causes directes d’un pessimisme qui a rapidement remplacé l’espoir d’un prompt résultat » (Commissaire central 27/06/44). Cependant on ne doute pas de l’issue victorieuse des combats et : « Le front de Normandie, bien que stationnaire passe toujours au premier plan par sa proximité relative de notre région. On attend avec un intérêt passionné le résultat des dernières offensives alliées » (Commissaire central 21/07/44).

Faute d’électricité, et partant de radio, les nouvelles ne peuvent venir que de la presse écrite, décriée : « La presse régionale et locale qui n’est lue qu’en raison des conseils et des communiqués ayant trait à la vie quotidienne continue d’appuyer sans réserve la politique intérieure et extérieure du gouvernement, laisse le public indifférent sauf peut-être en la lecture du communiqué de guerre allemand, qu’il croit tendancieux, mais qui cite des villes et des villages qui lui sont familiers et lui donne de ce fait quelques renseignements sur les opérations de Normandie, renseignements dont il est fort avide » (Commissaire central 27/06/44).

Les nouvelles du front de Normandie arrivent parfois par avion. (ADLA 1693 W 112) 

Anxieuse, nerveuse la population accaparée par la gestion du quotidien et les combats de Normandie en oublie Vichy et ses intrigues de fin de règne : « Le grand public n’accorde plus aucune espèce d’attention aux questions de politique intérieure. Les actes gouvernementaux passent inaperçus. D’ailleurs l’opinion se fait jour que le gouvernement actuel n’est plus que provisoire » (Commissaire central 27/06/44). Le commissaire des R.G. qui continue à sonder l’âme des Nantais, estime que : « La population a repris espoir dans les alliés et malgré les bombardements dont elle souffre elle demeure ou redevient gaulliste » (13/06/44).

Sans doute ! Mais a-t-elle abandonné Pétain pour autant ? La diffusion à la radio, le 6 juin, d’un message pré-enregistré du chef de l’Etat appelant la population à la neutralité n’a provoqué aucune réaction digne d’être relevée par les Renseignements généraux. Indifférence ? Si les Nantais ne s’intéressent plus à l’action du gouvernement ils restent attentifs aux faits et gestes du Maréchal. Lorsque celui-ci, après un long séjour en zone Nord revient à Vichy et doit chaque soir aller au château du Lonzat passer la nuit pour échapper à d’éventuels bombardements, la population s’émeut :

« Le brusque retour du Maréchal en zone Sud et l’annonce de sa nouvelle résidence aux environs de Vichy ont confirmé chez beaucoup de personnes que le chef de l’État n’était pas libre mais se trouvait sous le contrôle permanent des autorités d’occupation » (Commissaire des R.G. 13/06/44).

Ainsi une partie de l’opinion se plaît à imaginer Pétain prisonnier de l’ennemi, éternel patriote germanophobe, en conformité avec la représentation mythique voire christique, car se sacrifiant jusqu’au bout pour le pays, qu’ils s’en font. Ceux-là lui gardent attachement et affection, le dédouanent de tous les crimes commis sous son autorité par un gouvernement et une Milice qui échapperaient à son pouvoir entravé. Ainsi à Sautron : « Le Maréchal en raison de son rôle effacé dans la politique actuelle du gouvernement est estimé et ne fait l’objet d’aucune réflexion défavorable » (Déclaration du maire, recueillie par les R.G. 26/07/44).

Composante habituelle de l’imaginaire pétainiste, la stratégie du double-jeu fonctionne encore à la veille de la Libération : « La personnalité du chef de l’État est respectée. Aucune parole désobligeante n’est prononcée à son égard. D’après certains bruits qui ont couru sur la commune le Maréchal aurait une attitude favorable aux Américains » (Déclaration du maire de Saint-Herblain, recueillie par  les R.G. 26/07/44).

Dans le monde rural surtout, mais pas seulement, si on a perdu la foi des premières années, si on a pris ses distances avec la politique menée, on a aussi peu à peu dissocié le vieux maréchal de ses attributs de chef de l’État et on est resté attaché au personnage de légende. Le maire de Monnières déclare : « Le gouvernement est subi mais n’est pas aimé. Cependant le portrait du Maréchal figure en bonne place dans de nombreuses maisons car le chef de l’État est l’objet de l’estime de la population, bien qu’elle n’ait pas toujours approuvé ses décisions » (Propos recueillis par les R.G. 22/07/44).

De ce pétainisme diffus et discret des campagnes nantaises de juillet 1944 jaillissent des serments de fidélité au « sauveur de la France » proclamés par des notables respectés, sortes de buttes témoin d’un pétainisme pénéplané par quatre années d’Occupation et l’imminence de la Libération.

Ainsi le maire de La Chapelle-Basse-Mer, Mr Tetedoie, 88 ans, en fonction depuis 1919 après avoir été élu conseiller municipal pour la première fois en 1896, déclare :

« La France avait besoin d’un chef, elle l’a actuellement en la personne du Maréchal qui a un passé digne d’éloges. On critique son âge avancé mais moi-même qui suis aussi vieux que lui j’ai encore toute ma lucidité. Je n’hésite pas pour le bien de ma commune à faire de nombreux kilomètres à bicyclette. J’ai placé toute ma confiance dans le Maréchal Pétain et si un jour il n’occupait plus son poste de direction je n’hésiterais pas à donner ma démission » (Propos recueillis par  les R.G. 2/08/44).

Avançant l’argument du « moindre mal » qui sera beaucoup utilisé par la suite, le premier adjoint de la commune des Sorinières rend hommage à Pétain et, un mois avant la Libération, renvoie dos à dos les Allemands et de Gaulle, l’homme de Moscou :

« Je trouve que c’est un miracle pour la France que cet homme se soit trouvé là pour prendre en mains la direction du pays. Sans lui il est probable que les Allemands auraient fait en France comme en Pologne et beaucoup de Français auraient été mobilisés de force. Ce que j’appréhende beaucoup c’est l’arrivée en France avec les anglo-américains des dirigeants du comité d’Alger car le régime allemand n’est pas très enviable mais celui de Moscou l’est encore moins » (Propos recueillis par les R.G. 8/07/44).

Plus prudents, beaucoup d’élus tout en restant discrètement fidèles à Pétain et à ses idées se rallient au gaullisme, par opportunisme, mais nourrissent quelques craintes sur la capacité de son chef à s’émanciper des communistes et à rétablir l’ordre. De Gaulle saura les rassurer et plus tard se les rallier pour mener ses propres combats politiques leur assurant une longévité électorale inespérée au vu de leur engagement pétainiste pendant les années d’Occupation. Dans l’éprouvette politique française de la fin des années 1940, par climat de guerre froide et en l’absence de corps étranger occupant, le pétainisme se révélera soluble dans le gaullisme.

Ils arrivent !!!

À Avranches, le 31 juillet, l’armée américaine ouvre une brèche dans le dispositif allemand qui la contenait depuis près de deux mois et fonce vers la Bretagne. Le 3 août elle contourne Rennes (prise le lendemain) et pénètre en Loire-Inférieure le 3 aout au soir par la commune de Guémené-Penfao. Le 4 Châteaubriant est libérée. Nantes est à portée où les gens se pressent déjà rue de Rennes pour accueillir les libérateurs. Mais ceux-ci ont d’autres objectifs. Certains obliquent vers Angers et d’autres vers Redon libérée le 5. Il y a bien des soldats rue de Rennes mais ce sont des Allemands. Quelques jours plus tôt ils sont déjà passés en bon ordre montant vers le front. Maintenant ils se replient en désordre harassés, débraillés, poussiéreux, poussant ou tirant charrettes et tout ce qui roule portant leurs bagages. Ceux-là s’en vont vers le sud, prendre position derrière le fleuve. Certains partent vers l’est et d’autres, plus nombreux, vers la région de Saint-Nazaire. Ce va et vient de troupes alimente les rumeurs, incite à la témérité. On voit des Américains partout. FFI et FTP encouragés par leur présence proche ou supposée telle, harcèle les soldats allemands en repli ou en débandade. Quelques uns sont faits prisonniers, d’autres ripostent, parfois sauvagement. Les résistants libèrent des localités, on hisse les drapeaux tricolores croyant l’ennemi en déroute mais il revient, revanchard. Le département connaît alors des jours de confusion et de tension extrêmes. Ancenis n’en est qu’un exemple parmi d’autres.

La mairie de Guémené-Penfao, première commune libérée de Loire-Inférieure, est pavoisée aux couleurs de la France et de ses alliés ; il y a même un drapeau de l’URSS (au centre du balcon) fabriqué avec un tissu rouge et la chemise jaune d’un réfugié nazairien pour faire la faucille et le marteau (Coll. Part.) 

 Le 4 août l’annonce de l’arrivée prochaine des libérateurs provoque une forte excitation dans la petite cité des bords de Loire. Le samedi 5 août au matin les FFI du commandant Coché pénètrent dans la ville, arrêtent quelques Allemands ainsi que des collaborateurs. Vers 14 h. neuf engins blindés de reconnaissance américains sont signalés dans le quartier de la gare.  Aussitôt, selon un rapport de gendarmerie : « La population en délire pavoise et chante la Marseillaise, voire même l’Internationale ». Des prisonniers allemands sont promenés par les rues et certains lynchés. La devanture du Bureau allemand de l’information est brisée et l’on s’en prend aussi à la maison d’un collaborateur notoire. À l’autre bout de la ville la caserne Rohan est toujours occupée par des soldats allemands. Les FFI, les gendarmes et quelques Américains vont les déloger puis, cette mission accomplie les blindés U.S. repartent vers Saint-Mars-La-Jaille laissant la population à sa fête. Vers 17 h 30 trois automitrailleuses et un char allemands venant de Oudon pénètrent dans la ville à la surprise générale. Les gens s’enfuient, se cachent mais quatre habitants sont tués et d’autres blessés. L’ennemi parti les FFI reprennent le contrôle d’Ancenis mais les Allemands sont à Liré, de l’autre côté du fleuve, prêts à revenir. On enlève tous les drapeaux accrochés quelques heures plus tôt et, en soirée, la population évacue la ville. Après quelques jours sans incidents les Anceniens regagneront progressivement leurs maisons amers de cette indécise Libération.

L’arrivée des chars américains dans les campagnes (ici à Treillières) suscite joie et curiosité. (Coll. part) 

Les Américains progressent prudemment. Le 5 août ils sont à Ancenis, le 6 à Oudon et Nort-sur-Erdre, le 10 à Blain, à Héric, à Treillières, aux portes de Nantes. Les Allemands profitent du répit accordé pour saboter ce qui reste d’installations vitales dans la ville. Le 10 août les ponts de Mauves, Thouaré, La Jonelière sont dynamités. La nuit du 11 au 12 août retentit d’explosions qui détruisent les quais, les chantiers navals, les bateaux amarrés dans le port… Le 12 au petit matin, après que les dernières troupes allemandes soient passées au sud de la Loire le pont de Pirmil est dynamité à son tour. Nantes est libre, ouverte, mais détruite.

Le 29 août, les FFI franchissent la Loire et libèrent les communes du sud du département (Coll. part.) 

Le 5e bataillon de FFI sous les ordres du capitaine Alain (Gilbert Grangeat) investit la ville, en démine les accès pour permettre aux Américain d’y entrer. A 16 h 30 ceux-ci descendent la rue Paul Bellamy. Les Nantais les accueillent avec enthousiasme mais sans exubérance car l’ennemi est tout proche et la guerre rôde toujours dans le département. Les Allemands vont rester sur la rive sud du fleuve jusqu’au 29 août, répliquant aux tirs des canons américains, occasionnant à chaque fois victimes et destructions. Pendant ce temps d’autres troupes allemandes se replient vers la zone littorale pour protéger l’estuaire de la Loire, Saint-Nazaire et sa base sous-marine, constituant ce qui va devenir « la poche » où 130 000 civils vont connaître un terrible supplément de guerre jusqu’au 11 mai 1945.

Dans la deuxième quinzaine d’août, les nombreux mouvements de troupes vers la côte ou vers l’est entretiennent un climat d’insécurité dans le département fait de mitraillages, de bombardements, de combats ou d’escarmouches entre FFI et Allemands, d’exactions venant s’ajouter aux passions et débordements de la Libération.

Ici, ce que l’on appelle « l’épuration sauvage » ou épuration extra-judiciaire a surtout été constituée de tontes de femmes accusées de liaisons amoureuses avec l’occupant et de tabassages, voire de lynchages, de collaborateurs mais les exécutions capitales ont été rarissimes car assez vite, les nouveaux pouvoirs issus de la Résistance ont instauré un cadre légal à l’épuration pour contenir la vengeance populaire.

Le 12 août au matin, des  affiches placardées dans la ville annoncent aux Nantais que les FFI prennent en main l’administration de la cité « jusqu’au moment où pourront fonctionner les organismes régulièrement constitués ». Sous l’autorité du CDL, le maire et le préfet, en sursis, restent en place en attendant la relève. Celle-ci tardant à venir les Américains traitent avec le préfet Gaudard « légalement en place » selon eux ce qui contrarie fort les résistants. Le 15 août, Michel Debré, alias Jacquier, nommé par de Gaulle commissaire de la République pour la région d’Angers, vient à Nantes avec Lucie Aubrac représentant le GPRF installer les nouveaux pouvoirs. Faute d’autre candidat il s’autoproclame préfet de la Loire-Inférieur avant de nommer à ce poste, le 19 août, Alexandre Vincent, un avocat nantais. Le 28 août Henri Orrion cède sa place de maire, sans heurt, à Clovis Constant, un résistant de longue date représentant de la SFIO au CDL.

 Les FFI prennent en main l’administration de Nantes. (AMN 6 Fi 3996)
La République est officiellement rétablie à Nantes et en Loire-Inférieure. (AMN 6 Fi 923) 

De ce mois d’août très agité nos informateurs habituels ne nous disent rien ou presque. L’époque se prête plus à la destruction de dossiers qu’à la rédaction de rapports. Aux Renseignements généraux le commissaire Sorgniard a demandé et obtenu sa mutation avant la Libération. Sur les 24 inspecteurs du service 6 sont en congé maladie, 2 ont rejoint les FFI et les 6 qui constituaient la « Brigade politique » sont en état d’arrestation « ayant manifesté dans l’exercice de leurs fonctions des sentiments pro-collaborateurs » écrit le préfet Vincent qui se plaint que les 10 inspecteurs restants refusent de s’occuper des investigations politiques, échaudés par le sort réservé à leurs collègues. Le préfet n’apprécie guère non plus le successeur du commissaire Sorgniard, Mr Savin : « Commissaire qui est sorti il y a quelques mois seulement de l’École Nationale de Police, qui ignore Nantes et ne me paraît pas, à vrai dire, avoir sur son service l’autorité nécessaire » (28/08/44).

Ouest-Éclair devenu Ouest-France présente la nouvelle municipalité conduite par Clovis Constant (31 août 1944).

C’est pourtant à ce jeune commissaire que nous devons la seule allusion, dans un rapport, à l’état d’esprit des Nantais au lendemain de la Libération :

« La situation politique de la ville de Nantes est restée assez tendue jusqu’aux premiers jours du mois de septembre. La population considérait avec une certaine animosité le maintien en fonction des édiles municipaux et du préfet nommés par le gouvernement de Pétain. La présence dans la ville d’un fort contingent de FFI contribuait à accentuer la fermentation des esprits. La crise ne tarda pas à être résorbée et le nouveau préfet Monsieur Vincent, avocat professeur à l’Ecole libre de Droit, ainsi que la nouvelle municipalité ayant à sa tête Monsieur Constant, fonctionnaire des PTT, prirent respectivement en main la gestion des affaires départementales et municipales. Les masses populaires souvent incompréhensives du caractère ingrat et de la complexité des fonctions administratives… accueillirent avec réserve les premières décisions » (26/09/44).


[1] Située près de Saint-Laurent-des-Autels (Maine et Loire) à 20 km de La Chapelle-Heulin.

[2] Le nombre des maquisards semble très exagéré.

[3] Les menaces seront mises à exécution le 2 août suivant dans le cadre d’une épuration extra-judiciaire menée par les FFI : B., marchand de vin à La Chapelle-Heulin, sera dépossédé d’une grosse somme d’argent, son vin répandu (25 hectolitres) et sa femme aura les cheveux coupés. Justice expéditive et pratiques humiliantes qui se répèteront dans le département au moment de la Libération.

à suivre Automne 1944