Janvier – Mai 1944
Les ultras de la Collaboration
Les Nantais n’ont pas été informés officiellement du dénouement de la crise qui opposa Pétain aux Allemands en novembre-décembre 1943. Ils vont pourtant en découvrir les premières conséquences au début de l’année 1944. Hitler a contraint Laval à faire entrer au gouvernement des ultras de la Collaboration : Joseph Darnand et Philippe Henriot. Tout le monde comprend, qu’une nouvelle fois, Vichy a capitulé devant l’occupant : « Dans tous les milieux on considère que ces désignations, faites sous la pression allemande, marquent l’acceptation du gouvernement d’entrer plus résolument dans la voie de la Collaboration. L’hostilité s’accentue encore contre le gouvernement » (Commissaire des R.G. 26/01/44 ; passage repris par le préfet dans son rapport du 4 mars).
Joseph Darnand, le chef de la Milice, a été nommé le 30 décembre 1943 secrétaire général au Maintien de l’ordre. Il dispose du commandement de la police nationale, de la gendarmerie, de la garde mobile, des groupes mobiles de réserve, de toutes les polices spéciales, des sapeurs pompiers… Il a aussi compétence pour les internements. Avec lui la Milice pénètre l’État français plus État policier que jamais. À la fin du mois de janvier elle est autorisée à s’installer en zone Nord ce qui trouble fort l’opinion : « Tous les milieux semblent redouter la venue en zone nord de la Milice qu’ils considèrent comme entièrement soumise à l’Allemagne. Ils craignent notamment qu’elle agisse avec sectarisme et rigueur contre les réfractaires qu’ils jugent comme de jeunes patriotes cherchant à se soustraire au travail à l’étranger » (Préfet, 4/03/44).
Si la Milice inquiète, si « la personnalité du nouveau chef de la police paraît à beaucoup suspecte et dangereuse » (Commissaire des R.G. 9/01/44) l’inclinaison répressive du gouvernement est diversement appréciée : « Dans la bourgeoisie et le commerce où l’on enregistre avec une grande inquiétude le développement du terrorisme, on ne dissimule pas la satisfaction que l’on a de voir le gouvernement enfin résolu à y mettre fin » (idem).
Par contre : « La classe ouvrière est encore plus émue. Elle craint non seulement une impitoyable chasse aux réfractaires mais encore de nouvelles désignations pour l’Allemagne » (idem). Les Nantais n’ont guère que la pénombre complice des salles de cinéma pour exprimer bruyamment leur rejet des ultras de la Collaboration qui s’établissent au pouvoir :
« Dans les salles de cinéma de Nantes passe actuellement un reportage sur la réunion de propagande anti-bolchevique tenue à Paris le 20 décembre 1943. Monsieur Darnand, Déat, Hérold-Paquis au fur et à mesure de leur passage sur l’écran sont l’objet de réflexions ironiques ou désobligeantes qui permettent de constater l’hostilité dont est animée la population envers leurs personnes et la politique qu’ils soutiennent. Le 16 janvier au cinéma Olympia à Chantenay, au cours de la matinée, la séance a dû être interrompue quelques instants pour ramener le calme dans la salle » (Commissaire des R.G. 23/01/44).
Dans les milieux collaborationnistes nantais on se félicite de l’entrée au gouvernement de Darnand, Henriot et l’on souhaite qu’ils soient bientôt rejoints par Déat, Hérold-Paquis… pour, conformément aux exigences allemandes, nettoyer l’administration : « Les groupements nationaux attendent avec impatience l’épuration » (Commissaire des R.G. 16/01/44).
Pour les Allemands, les difficultés rencontrées dans l’application du STO sont la preuve de la subversion interne du régime. Forts de leur mainmise sur le gouvernement ils font procéder à l’élimination des fonctionnaires qui leur déplaisent. En janvier, de nombreux préfets, sous-préfets, chefs d’administration sont sommés de quitter leur poste. C’est le cas de Philibert Dupard ancien préfet de la Loire-Inférieure muté à la préfecture régionale de Rennes en août 1943 et rendu à la vie civile[1].
Il s’en suit un vaste mouvement de hauts fonctionnaires : le préfet Bonnefoy est nommé le 6 février 1944 à la préfecture régionale de Lyon. À Nantes il est remplacé le 10 février par le préfet du territoire de Belfort, Georges Gaudard assisté de René Tomasini comme chef de cabinet. À la sous-préfecture de Châteaubriant René Dijoud remplace Roland Manescau. Le sous-préfet de Saint-Nazaire Tony Benedetti, nommé en juillet 1943, reste en place.

| Le Phare du 12 février 1944 présente le nouveau préfet de la Loire-Inférieure. |
L’arrivée de Joseph Darnand au gouvernement et la nouvelle des premières mises à l’écart de fonctionnaires sèment le trouble dans une administration locale depuis longtemps saisie par le doute :
« Les fonctionnaires, et en particulier les fonctionnaires d’autorité, sont très inquiets de l’orientation qui, à la suite des changements survenus au sein du gouvernement, semble vouloir être donnée à la politique générale du pays. Comme l’ensemble de la population ils sont, pour la plupart, hostiles à la Collaboration, souvent même gaullistes ou favorables aux alliés ».
« L’émotion qu’a provoquée la nomination de Mr Darnand est loin d’être calmée. Des fonctionnaires de police appréhendent de se voir contraints d’opérer contre les réfractaires ou des personnes auxquelles il est seulement reproché une attitude anti-allemande. Les magistrats toujours très attachés à la légalité, ont été très défavorablement impressionnés par la déclaration du secrétaire général au maintien de l’ordre de procéder à des représailles ».
« Le trouble et la suspicion se répandent dans les services, à tous les échelons, et viennent compliquer un travail déjà difficile et souvent dangereux. Des fonctionnaires songent à quitter l’administration » (Commissaire des R.G. 16/01/44).
L’annonce de l’installation de la Milice en zone Nord (qui ne sera effective à Nantes qu’en mai) provoque la psychose : « Déjà toute figure nouvelle qui apparaît dans un service, une administration, un chantier est regardée avec méfiance » (Commissaire des R.G. 30/01/44).

| Le Front national dénonce l’attentisme paralysant de la population. (ADLA 1693 W 112) |
Inquiétude et malaise provoquent chez certains fonctionnaires encore ardents serviteurs de l’Etat français une salutaire conversion au gaullisme. D’autres qui avaient déjà abandonné le régime franchissent le pas de l’engagement résistant au sein du NAP (Noyautage des Administrations Publiques) qui permet aux réseaux de résistance d’avoir des intelligences dans les préfectures, les services de police, les bureaux de poste… Le noyautage, qui jouera un rôle important pour le renseignement et l’aide aux clandestins, n’est pas sans risque : en avril et mai, six fonctionnaires de la préfecture (dont le chef de cabinet du préfet, René Tomasini, et le directeur départemental du commissariat général à la main d’œuvre) et dix gardiens de la paix de Nantes sont arrêtés par la police allemande de sûreté. Le noyautage permettra aussi à quelques fonctionnaires compromis au début de l’Occupation de se blanchir à la Libération en arguant du double-jeu.
L’épuration voulue par les nazis et leurs complices collaborationnistes ne vise pas que l’administration. Le 4 mars, le préfet rapporte : « Les quelques juifs qui restaient encore en Loire-Inférieure ont été appréhendés et acheminés vers une destination inconnue ». Note laconique sans autre information sur la réaction des autorités ou de la population sur la rafle effectuée le 26 janvier sauf, plus loin dans le rapport, cette phrase : « Le 26 janvier un élève israélite de 13 ans, le jeune Meisels Claude, pupille de l’Assistance publique, a été arrêté à l’école des garçons de Gorges par la gendarmerie allemande ».[2]
La peur du « terrorisme »
Joseph Darnand a reçu les pleins pouvoirs policiers, et même judiciaires avec la création des cours martiales contrôlées par la Milice (21 janvier), pour maintenir l’ordre dans le pays. Celui-ci est inégalement troublé selon les régions.
En Loire-Inférieure : « Au cours du mois de janvier la recrudescence des attentats et des actes de sabotage commis contre les installations des autorités d’occupation a pu faire craindre la venue de jours difficiles » (Préfet, 4/03/44).
Cette « recrudescence » n’a eu lieu que du 20 janvier au 5 février quand sept actions, essentiellement des sabotages, sont commises autour de Nantes par les FTP reconstitués. Puis le calme revient jusqu’au début du mois de mars, seulement ponctué par des distributions de tracts et de journaux clandestins. Il n’y a pas là de quoi alimenter la peur du « terrorisme ». Cependant le régime, qui a déjà largement utilisé cet argument pour tenter de se rallier la population, va continuer, non sans succès, à entretenir la psychose.

| Le Phare (6 mars 1944) contribue à la représentation du maquisard-terroriste. |
Dans les régions montagneuses du pays, la Résistance se renforce. En janvier et février dans le département de la Haute-Savoie, déclaré en état de siège par les autorités françaises, de nombreux affrontements opposent les maquisards installés sur le plateau des Glières aux forces répressives du régime, dont la Milice. La radio de Londres, celle de Vichy, la presse, la propagande décrivent et utilisent abondamment les événements pour les besoins de leur cause. Aux policiers tués, dont les cadavres exposés font la une des journaux, on oppose les résistants condamnés par les cours martiales de la Milice et aussitôt exécutés.
Les Nantais qui reçoivent ces diverses propagandes n’ont souvent qu’une vague idée du maquis. Pour eux c’est d’abord un lieu de refuge où les réfractaires au STO retrouvent des clandestins plus aguerris considérés par les uns comme des patriotes et par les autres comme des « terroristes ». Ce qu’ils entendent sur le maquis de Haute-Savoie entre en écho avec ce qu’ils savent, ou imaginent, de la résistance locale et contribue à construire une représentation des maquis qui rejouera à chaque opération de ceux-ci jusqu’à la Libération, même si la réalité du terrain est bien différente. Représentation qui varie selon les milieux sociaux et la culture politique suivant un clivage ancien et durable.

| Tract de la propagande allemande assimilant les maquisards des Glières à la police politique soviétique responsable du massacre de Katyn. (Coll. part.) |
Le commissaire Pontal des Renseignements généraux de Saint-Nazaire, résistant lui-même, animateur local de Libération-Nord, livre l’opinion de la population ouvrière de la région nazairienne faisant (volontairement ?) l’amalgame entre réfractaires au STO et maquisards : « Les opérations de police contre les réfractaires en Haute-Savoie continuent à faire l’objet de nombreuses critiques. Dans l’esprit de nombreux Français les réfractaires symbolisent la jeunesse patriote et la population dans son ensemble n’avait jamais envisagé qu’il serait fait usage de la force contre les jeunes gens du maquis » (5/02/44).
À Nantes le commissaire Sorgniard, des Renseignements généraux, se fait l’écho d’une population plus diverse et divisée : « L’hostilité contre le gouvernement est toujours aussi accentuée et générale. Cependant on considère avec une certaine faveur la résolution qu’il a prise de rétablir l’ordre et le déclenchement de la répression contre le terrorisme. C’est dans les milieux bourgeois, financiers et commerçants, qui redoutent particulièrement le désordre, que la satisfaction est la plus marquée. Mais à ce sentiment se joint l’inquiétude que fait naître la présence de nombreux réfractaires parmi les terroristes et la crainte que les services de répression ne sachent faire un juste discernement entre les premiers qui ont toute la sympathie de la population et les autres pour lesquels on demande au contraire des sanctions exemplaires. Dans les milieux ouvriers on s’indigne généralement des mesures prises et on critique très sévèrement les agents d’exécution du gouvernement » (5/02/44).
Ceux qui assimilent les maquisards aux « terroristes » sont confortés par la campagne de propagande menée à ce moment-là contre les résistants des FTP-MOI, dits « groupe Manouchian », jugés en février 1944 et condamnés à mort le 21 du même mois. L’affiche rouge dénonçant cette « armée du crime » est placardée sur les murs de Nantes et : « La population constate avec satisfaction que la plupart des individus arrêtés sont de véritables bandits et des étrangers et que c’est contre eux qu’est dirigé la répression. Cependant les craintes sont toujours grandes de voir parmi les victimes des hommes qui n’avaient voulu que se soustraire à un travail en Allemagne » (Commissaire des R.G. 27/02/44).
Chez certains la xénophobie le dispute à l’anti-bolchevisme ambiant pour condamner les résistants, agents du communisme international, dévoyant de jeunes patriotes français. Les autorités politiques et religieuses les encouragent dans cette voie.

| Affichette recto-verso diffusée en février 1944 à Nantes par la propagande allemande à l’occasion du procès et de l’exécution des membres du groupe Manouchian affilié aux FTP-MOI. Par sa mise en scène agressive (dominante rouge, portraits en cibles dans un triangle pointé sur des photos morbides) elle souligne le caractère criminel des résistants assimilés à des terroristes dont l’origine mentionnée cherche à exciter les sentiments xénophobes, antisémites et anticommunistes. Le verso reprend ces thématiques autour de la notion de complot de l’étranger contre la France. (Coll. part.) |

| Cette photo appartient à un ensemble de trois clichés qui ont été réalisés le 21 février 1944 lors de l’exécution au Mont-Valérien des résistants du groupe Manouchian des FTP-MOI. L’auteur en serait Clemens Rüther un sous-officier de la Feldgendarmerie qui selon son témoignage avait assuré la protection du procès et de l’exécution du groupe Manouchian. Les trois photos montrent l’exécution de 12 résistants sur les 22 du groupe Manouchian fusillés ce matin là. Une première photo est prise juste au moment où le peloton d’exécution fait feu. Sur la deuxième photo (ci-dessus) les soldats abaissent leurs armes et les fusillés glissent le long du poteau d’exécution. Sur la troisième photo le peloton s’apprête à quitter le pas de tir, les fusillés restant maintenus par leurs liens au poteau. Jean Bourgeon les a retrouvées le 18 juillet 1991 à Fribourg-en-Brisgau en consultant les archives de l’armée allemande pour préparer une exposition sur l’exécution des Cinquante otages de Nantes. Le public put voir les 3 photos réunies, pour la première fois en France, en octobre et novembre 1991 à la chapelle de l’Oratoire à Nantes. |

| Verso de la photo : elle a été déposée aux Bundesarchivs en 1985 peu avant la mort de Clemens Ruther |
Le 17 février, alors que s’affrontent résistants et miliciens en Haute-Savoie, l’assemblée des cardinaux stigmatise les maquisards en condamnant : « Ces appels à la violence et ces actes de terrorisme qui déchirent aujourd’hui le pays ». Le texte repris par les journaux, mais non lu en chaire par le clergé, fait réagir l’opinion selon le clivage habituel :
« La déclaration des cardinaux et archevêques de France a été généralement accueillie avec satisfaction, notamment dans les milieux catholiques et dans la bourgeoisie qui réprouvent les actes de terrorisme, craignent le bolchevisme et souhaitent ardemment la paix intérieure. On enregistre peu de commentaires dans les milieux ouvriers si ce n’est parfois des réflexions désobligeantes » (Commissaire des R.G. 5/03/44).

| Le Phare, 26 février 1944. |
Cette peur entretenue du « terrorisme » se nourrit en Loire-Inférieure du souvenir des actions de la résistance communiste en 1941 et surtout 1942 car, en ces mois de janvier et février 1944, les quelques sabotages commis par les FTP n’ont visé que du matériel servant à l’occupant sans provoquer d’émoi dans la population. À la différence des affrontements entre maquisards et miliciens qui polarisent l’opinion sur la Haute-Savoie ici se déroule une guerre de l’ombre. La police allemande aidée de mercenaires français recrutés dans les mouvements collaborationnistes traque les résistants. Le 21 janvier une cinquantaine de membres de l’Armée secrète sont arrêtés à Nantes et à Châteaubriant dont tous les chefs (sauf le général Audibert qui sera pris en mars). Les jours suivants c’est le CDL qui est décapité. Beaucoup de Nantais découvrent alors une autre résistance, dont ils saisissent mal les modes d’action, mais très différente de celle des FTP de 1942-43, y compris dans son recrutement :
« Les arrestations effectuées depuis quelques jours en Loire-Inférieure par la police allemande et qui dépassent la centaine, affectent plus particulièrement les milieux bourgeois et les anciens militaires ; elles ont provoqué une grosse émotion et une grande inquiétude générales. La population semble ignorer les motifs de ces arrestations… On enregistre une méfiance générale et une irritation encore accentuée par certains commentaires suivant lesquels les Allemands se seraient livrés à des violences très caractérisées au cours de leurs opérations. L’Allemand qui dans cette région a toujours été détesté est plus haï que jamais » (Commissaire des R.G. 30/01/44).
Ces résistants que l’on arrête ne correspondent pas à l’image du « terroriste » diffusée par la propagande. Ils pourraient même retourner l’opinion en leur faveur si on s’avisait de les juger comme on le fît en 1943 ; ce que l’on se garde bien de faire. Cependant la représentation du « terroriste » construite par la presse et la radio ne disparaît pas des esprits. Elle va rejouer à partir du mois de mars et jusqu’à la Libération quand, dans une résistance nantaise décapitée aussitôt que reconstituée, démantelée, des groupes de maquisards locaux parfois mal encadrés, voire incontrôlés pour certains, vont se livrer à des actions violentes et aussi à des excès qui sèmeront le doute dans l’opinion sur la qualité réelle de leurs auteurs. Nous y reviendrons plus loin.

| Tract FTP retournant le qualificatif de « terroriste » contre les Allemands coupables de torturer les résistants arrêtés, d’avoir fusillé 48 otages en 1941, de déporter les juifs… (ADLA 1693 W 112) |
Les événements de Haute-Savoie ont été instrumentalisés par le régime pour déconsidérer la Résistance. Pourtant depuis le début de l’Occupation la population n’accordait que peu de crédit à la presse, à la radio française, à la propagande en général. L’entrée au gouvernement, le 6 janvier, de Philippe Henriot comme secrétaire d’État à l’Information et à la Propagande change la donne. Brillant orateur, excellent polémiste, l’éditorialiste de Radio-Paris, milicien de la première heure, va donner toute sa mesure dans ses nouvelles fonctions et d’abord sur les ondes où sa hargne anti-communiste n’aura plus de limite. Il sait attirer et retenir l’auditeur par sa verve, un mélange de gouaille et de culture, sa façon de manier l’ironie et le sarcasme contre les journalistes de Londres et d’Alger qu’il apostrophe. L’éditorial tourne au feuilleton radiophonique. Nos rapporteurs évoquent longuement les interventions quotidiennes d’Henriot à la radio et ils le font dans les mêmes termes. Voici ce qu’en dit le préfet Gaudard le 11 avril dans un rapport nourri par les Renseignements généraux :
« L’arrivée de Mr Philippe Henriot à la Direction des services de la propagande et de l’Information, qui avait rencontré une opposition générale, avait cependant suscité, dans bien des milieux, un mouvement assez marqué de curiosité et d’intérêt qui, dès le début, s’est manifesté par une audition plus étendue et plus régulière des émissions du Radio Journal de France et plus particulièrement des causeries du nouveau sous-secrétaire d’État ».
« Le nombre des auditeurs a augmenté et continue à augmenter bien que Mr Philippe Henriot paraisse toujours suspect à la grande majorité de la population ».
« Si d’une manière générale il est critiqué, il n’en reste pas moins que beaucoup de personnes prennent un réel intérêt à l’écouter. Il semble que l’opinion évolue dans un sens favorable au gouvernement, ou, plus exactement qu’elle soit sensible aux arguments développés par le sous-secrétaire d’État à la Propagande ».
« Il est bien entendu que c’est dans la bourgeoisie que se trouvent les auditeurs les plus nombreux, les plus assidus et les mieux disposés. Il est vrai que les idées et le style de l’orateur sont davantage à leur portée ».
« Pour les ouvriers Mr Philippe Henriot est resté plus qu’ailleurs le collaborateur, le milicien, le vendu aux Allemands ».
« Les paysans écoutent peu Mr Henriot. Ils vivent et travaillent en suivant l’heure solaire et s’en vont aux travaux des champs à l’heure des émissions. Il faut ajouter que le langage que tient Mr Henriot est peu à leur portée ».
« Par contre dans les milieux favorables au gouvernement et dans les groupements autorisés on fait grand cas des causeries de Mr Henriot qui sont régulièrement suivies ».
« Il est indiscutable que ce sont les arguments développés contre le communisme qui ont le plus fortement touché l’opinion publique ».
Le sous-préfet de Saint-Nazaire, s’appuyant sur un rapport du commissaire Pontal des Renseignements généraux peu suspect de sympathie pour Henriot, confirme : « Sans doute ses détracteurs sont-ils toujours nombreux. Mais nous observons que ceux-là mêmes l’écoutent et réagissent quelquefois favorablement à ses appels » (25/04/44).
L’influence de la propagande de P. Henriot sur l’opinion, bien réelle, est difficile à mesurer. Dans son rapport du 4 mai le préfet après avoir résumé ses propos du 11 avril rajoute : « Toutefois la propagande étrangère toujours très active continue d’être suivie avec intérêt par une grande partie de la population. La presse locale n’est lue que pour les informations de source locale qu’elle donne ».
Sans doute les auditeurs sont-ils plus attirés par les talents oratoires de Henriot, ses joutes à distance avec les journalistes gaullistes que par son idéologie. Mais certains se laissent prendre dans les filets du milicien-journaliste même quand celui-ci sombre dans l’horreur, s’enivrant du crime en direct. Le 12 mars, les Allemands attaquent les maquisards regroupés sur le plateau des Glières que les miliciens n’ont pu déloger. Dans les jours et les semaines qui suivent l’assaut, la répression contre les résistants est féroce. P. Henriot accompagne J. Darnand sur place et de Thorens (dans les Glières) réalise un éditorial en direct où il fustige les maquisards prisonniers qu’il vient de rencontrer et qui vont être fusillés. Propos abjects au goût de sang. Comment furent-ils interprétés en Loire-Inférieure ? La seule allusion à l’écrasement du maquis des Glières est signée des Renseignements généraux : « Dans tous les milieux partisans de l’ordre, c’est-à-dire dans la grande majorité de la population, on a appris avec une vive satisfaction les résultats des opérations effectuées à Lyon et en Haute-Savoie » (2/04/44).
Les gens du maquis
À partir du mois de mars les « partisans de l’ordre » vont pouvoir réutiliser l’image du maquisard-terroriste construite lors des événements de Haute-Savoie mais au niveau local cette fois-ci. Dans son rapport du 3 mai le préfet signale : « On peut dire que l’arrondissement de Châteaubriant reste en Loire-Inférieure le théâtre du terrorisme ».
Effectivement ! Sur 38 attentats relevés par la police et la gendarmerie entre le 5 mars et le 30 mai (leur nombre ira en augmentant ensuite jusqu’à la Libération) 36 sont commis dans la partie du département située au nord de la Loire dont 23 dans le seul arrondissement de Châteaubriant. Quatre visent des installations servant à l’occupant. Tous les autres sont des attaques : contre des mairies ou bureaux de poste (5) pour se procurer cartes d’alimentation, cigarettes, tampons officiels pour fabriquer de faux papiers ; contre des fermes (23) ou des laiteries et épiceries (4) pour y récupérer argent, nourriture diverses. Dans deux cas il y a mort d’homme.

| Photo de la reconstitution de l’attaque. (ADML) |

| En 1944 la presse fait rarement état des attentats commis dans le département. Une exception est faite pour celui-ci où les FTP sont assimilés à des bandits pour avoir dévalisé une voiture postale à Treillières le 20 janvier 1944. (Le Phare, 23 janvier 1944) |
Les groupes de « maquisards » qui se sont constitués pendant l’hiver et que nous avons évoqués précédemment s’étoffent de réfractaires au STO et de clandestins (agents de liaisons et cadres venus de Londres, aviateurs anglais et américains…) qu’il faut entretenir, pourvoir de pièces d’identité… À Pierric, le 28 mai, des individus dévalisent tout le stock de tabac et de cigarettes du receveur-buraliste en précisant que c’est : « Pour les gens du maquis ». Avant de quitter les lieux : « Ils ont pris note du nom et de l’adresse du receveur ainsi que du prix du tabac, disant qu’ils paieraient et renverraient les sacs ». Effectivement, le 2 mai, une enveloppe déposée dans la boîte aux lettres de la poste de Pierric, à l’adresse du receveur, contenait 10 000 francs pour « paiement du tabac qui lui avait été volé le 28 mars 1944 ». Les choses ne se passent pas toujours aussi bien.
Pour s’approvisionner les « gens du maquis » bénéficient souvent de la complicité des agriculteurs locaux. Quand ceux-ci, soumis aux exigences du Ravitaillement, ne peuvent satisfaire aux besoins de leurs solliciteurs les maquisards se tournent vers les fermiers et artisans qu’ils soupçonnent, à tort ou à raison, de s’être enrichis avec l’occupant ou au marché noir. Justiciers improvisés ils extorquent argent et victuailles sous la menace de leurs armes. Les enquêtes de gendarmerie menées après ces agressions montrent que les victimes sont rarement innocentes, même si c’est parfois le cas :
« Les malfaiteurs ont déclaré à leurs victimes qu’ils opéraient chez elles parce que la femme avait dénoncé deux semaines auparavant un prisonnier de guerre en situation irrégulière et que le mari avait vendu de la marchandise aux Allemands. La rumeur publique confirme les reproches » (Commandant de gendarmerie de Châteaubriant, 23/05/44).
« Les victimes de ce vol sont réputées pour se livrer au marché noir, achetant des denrées à des prix excessifs et faisant du commerce avec les Allemands » (Commandant de gendarmerie de Châteaubriant, 9/03/44).
« Les époux M. ont la réputation bien établie de se livrer au marché noir et de vendre les produits de leur ferme aux troupes d’occupation » (Commandant de gendarmerie de Châteaubriant, 27/05/44).
Parfois ces agressions contre des particuliers donnent lieu à des scènes d’épuration extrajudiciaire comme la France en connaîtra beaucoup au moment de la Libération. Les 28 FTP de Beslé-Langon qui se présentent le 8 mars chez Henri Baron, le propriétaire de la laiterie de Derval : « se sont emparés de l’argenterie, des bijoux, des pièces d’or, des vêtements, chaussures et de 1 000 kg de denrées diverses (sucre, chocolat, café…). Ils ont emporté leur butin après avoir brûlé, en présence des époux Baron, trois millions de valeurs étrangères » (Préfet, 3/03/44). Le 12 avril ils reviennent, coupent les cheveux de Madame Baron demandent son argent à Henri Baon qui refuse, et s’enfuit. Il est tué d’une décharge de mitraillette dans le dos. Une semaine plus tard la laiterie Boudet, à La Meilleraye-de-Bretagne, est incendiée. Dans les deux cas on a voulu punir des industriels accusés par la rumeur publique d’enrichissement frauduleux sans attendre la mise en place, à la Libération, de tribunaux respectueux du droit.[3]
Parmi les résistants se glissent des hommes attirés par la violence, l’appât du gain. Ils sillonnent la campagne, attaquent les fermes, jetant le discrédit sur les vrais résistants. Ceux-ci doivent réagir pour lever l’équivoque qui s’installe. À Fay-de-Bretagne, le 24 mars, trois hommes se font remettre une somme d’argent par un fermier fortement soupçonné de s’être enrichi illégalement puis ils brûlent les billets devant lui en déclarant : « Nous agissons en bons Français et non en voleurs ». Le 16 mai, au bord de la route qui conduit de Beslé à Conquereuil : « Un homme d’une vingtaine d’années, non identifié ayant l’aspect d’un Algérien ou Espagnol, tué par balles de pistolet dans la tête a été découvert attaché à un poteau électrique… Un papier maintenu par la corde le ficelant au poteau portait la mention : « un bandit qui a dévalisé dans la région plusieurs fermes a été jugé par les patriotes » (Commandant de gendarmerie, 31/05/44). Il s’agissait d’un membre du groupe des FTP de Beslé-Langon évoqué plus haut « exécuté par ses camarades pour avoir opéré seul, sans ordre des chefs » rapporte le commandant de gendarmerie de Châteaubriant le 23 mai 1944.
Dans les régions du département situées à distance de ces attentats la population, informée par la presse qui exploite les dérives commises pour ranimer le spectre du terrorisme, élargit le champ de sa condamnation : « D’une façon générale l’opinion est de moins en moins favorable aux réfractaires qui maintenant sont considérés par beaucoup comme des bandits » (Commissaire des R.G. 13/03/44).
Plus près du théâtre des attentats, dans la région castelbriantaise, les jugements sont plus nuancés : « Certes le terrorisme, dont les manifestations se font plus précises, ne recueille pas l’assentiment de ceux des Français qui demeurent attachés à l’ordre… Il est convenu que certaines violences dépassent la mesure et sont nuisibles à tous. Mais on n’hésite pas à approuver le choix des victimes lorsqu’il s’agit d’un Baron ou d’un Boudet » (Sous-préfet de Châteaubriant, 20/04/44). Le même sous-préfet, René Dijoud, rajoute plus loin : « L’homme de la rue ne se résout pas à associer le terrorisme et l’action du comité d’Alger ».
La population ne perçoit pas le rôle que peuvent jouer ces petits groupes qui se signalent surtout par des attaques de fermes dans la libération du territoire. Le FFI n’a pas encore l’aura du combattant clandestin en dépit des dangers qu’il affronte. Ignorante de son véritable engagement l’opinion demeure circonspecte à son égard.
Pour libérer le pays on compte sur les forces venues de l’extérieur. De Gaulle n’est pas encore héroïsé mais après une année 1943 où il fut malmené par les Anglo-américains et les giraudistes il a réussi à s’imposer comme le chef de la France libre à Alger et auprès des Alliés. Il lui reste à convaincre définitivement les Français du territoire occupé. Le procès et l’exécution de Pucheu, l’entrée au CFLN de deux communistes (Billoux et Grenier) ont eu les conséquences habituelles : « La classe ouvrière en général se montre satisfaite… Les milieux bourgeois et classes moyennes par contre se montrent de plus en plus inquiets de l’emprise communiste sur le comité » (Commissaire des R.G. 9/04/44).

| La presse locale propage l’image d’un de Gaulle manipulé par les communistes. (Le Phare, 7 janvier 1944) |
Celui qui, depuis juin 1940, incarne de façon mythique l’honneur de la France et l’espoir d’une délivrance, maintenant que celle-ci est à portée de main et qu’il a endossé les habits de chef d’État va devoir se poser en garant de l’ordre. Il va lui falloir, alors que les violences qui secouent le pays sont pour certains les prémices d’une guerre civile, rassurer une population de plus en plus angoissée à l’approche d’une libération pourtant si attendue.
L’angoisse du lendemain
Révélatrice de cette angoisse partagée par tous, la prospective à laquelle se livre une partie du clergé que sa foi vacillante dans un régime autrefois accueilli comme une divine surprise, et son aveuglement anti-communiste, acculent dans une impasse :
« Le clergé se préoccupe à la fois de l’immédiat avec le terrorisme qui se généralise dangereusement et de l’avenir qui apparaît de plus en plus sombre et incertain. Il envisage en effet la situation avec pessimisme aussi bien sur le plan français que religieux, moral que matériel ».
« Le gouvernement va certainement avoir de grosses difficultés pour rétablir l’ordre, ce qui de toute façon demandera un temps assez long durant lequel vont se poursuivre, sinon s’accentuer, les attentats contre les biens et les personnes ; le danger de guerre civile n’a jamais été aussi grand car devant l’échec de la collaboration les Allemands se soucient peu des désordres qui ne les gênent pas directement et le clergé pense qu’il serait une des premières victimes d’un tel conflit ».
« Il croit par ailleurs que si la victoire des Alliés se réalise les Anglais et les Américains, contrairement à ce que pensent beaucoup, ne seront pas capables de freiner le bolchevisme, que les Soviets parleront en maîtres et que le communisme se donnera libre cours avec tous ses excès, comme il l’a fait en Espagne en 1936 et que si au contraire les Allemands l’emportent le paganisme hitlérien règnera sur la France, le catholicisme devra se soumettre au régime nazi et perdre en particulier un droit auquel il tient essentiellement : celui d’enseigner ».
« L’éventualité d’un débarquement en France, qui est de plus en plus admis, cause les plus grandes inquiétudes ; ce serait une véritable catastrophe pour notre pays qui, devant le déchaînement inévitable de haines accumulées, sera vite plongé dans la guerre civile ; les Alliés préoccupés par ailleurs, se désintéresseraient de notre sort, et nulle autorité française ne serait en mesure de maintenir l’ordre. Ce serait par ailleurs une faute grave de la part des Alliés, car en dehors des gros risques qu’ils encourraient dans cette affaire, ils hâteraient une victoire qui serait moins la leur que celle des Soviets ».
« Devant ces sombres perspectives certains religieux songent qu’ils pourraient être amenés à se réfugier en Espagne pour se mettre en sécurité » (Commissaire des R.G. 16/01/44).
À la différence du clergé, les spéculations du commun des mortels se limitent à un avenir proche, les difficultés du quotidien obstruant l’horizon.
« La situation générale apparaît de plus en plus grave et devient angoissante aussi bien pour la population des campagnes que celle des villes. L’arrêt prolongé d’un nombre important d’établissements industriels, le rationnement très strict du gaz et de l’électricité, la menace qui pèse sur l’approvisionnement en pain et en eau, la crainte plus accentuée de départs en Allemagne affectent profondément le moral de la population et spécialement de la classe ouvrière dont les difficultés de vie sont plus grandes » (Commissaire des R.G. 21/05/44).
Les bombardements qui ont frappé Nantes et Saint-Nazaire les mois précédents ont mis à mal le potentiel industriel de la région. À la fin du mois d’avril 1944 la métallurgie nantaise compte encore 9 527 ouvriers contre 11 727 avant les bombardements mais ils sont sous-employés. D’abord occupés à déblayer les chantiers, puis à réparer les installations, ils ont repris la fabrication dans des entreprises qui tournent au ralenti.

| « Le Front ouvrier », journal clandestin du Front national donne sur six pages des informations sur la vie des entreprises de la région, sur le ravitaillement, sur le sort des réfugiés dans les campagnes. (ADLA 1693 W 112) |
En mai, le retour des bombardiers qui visent plus particulièrement les voies de communication plonge l’industrie, toutes branches confondues, dans le marasme obligeant les employeurs à mettre au chômage, total ou partiel, une partie de la main d’œuvre.
Les chômeurs touchent 75% de leur salaire, déjà modique, alors que les prix des produits alimentaires s’envolent. La rareté de l’essence, du gaz, de l’électricité et les difficultés croissantes de communication menacent les citadins d’une pénurie de produits de première nécessité. Inquiet, le préfet rapporte : « Le monde du travail est apparemment calme ; toutefois ce calme n’est qu’apparent… L’ouvrier de moins en moins certain du lendemain se tourne de plus en plus vers les solutions collectives du problème social » (3/05/44).
Les nombreux ouvriers au chômage craignent d’être réquisitionnés pour l’Allemagne car, devant la résistance générale au STO, l’occupant durcit la répression : « Dans certaines communes la feldgendarmerie n’ayant pu retrouver les réfractaires qu’elle recherchait a emmené sans considération d’âge ni d’état de santé les parents, voire même les employeurs. Ceux-ci ont été maintenus en état d’arrestation jusqu’à ce que les jeunes gens soient venus se constituer prisonniers » (Préfet, 4/03/44).
Le 14 janvier 1944 Fritz Sauckel, gauleiter pour le recrutement de la main d’œuvre dans les territoires occupés par le Reich, prévoit l’extension du STO à tous les hommes âgés de 16 à 60 ans et à toutes les femmes sans charge de famille âgées de 18 à 45 ans. Cette mesure très impopulaire fait réagir l’Assemblée des cardinaux qui rédige une déclaration condamnant l’initiative allemande tout en ménageant Vichy. Le texte n’est pas destiné à être lu en chaire mais reproduit dans les « Semaine religieuse » des différents évêchés. Timoré, l’évêque de Nantes se contente de faire circuler dans les milieux catholiques quelques copies des passages les plus importants de la déclaration, dont celui-ci :
« Après la réquisition de la main d’œuvre masculine, qui a atteint des centaines de milliers de familles et jeté l’angoisse dans le cœur des mères, voici que les femmes et les jeunes filles de France sont menacées d’être appelées pour un travail obligatoire. Certes ! Nous n’ignorons point les dispositions par lesquelles les pouvoirs établis s’efforcent de limiter les conséquences sociales de pareilles mesures. Mais, quelles que soient les conditions, c’est le fait lui-même de cette mobilisation qui porte une atteinte grave à la vie des familles et à l’avenir de notre pays, à la dignité et à la délicatesse morale des femmes et des jeunes filles, à leur vocation providentielle » (Carnets de Mgr Villepelet, 28/02/44)[4]

| Le STO n’a pas été appliqué aux femmes mais certaines sont parties travaillées en Allemagne volontairement au grand bonheur de la propagande. (Photo château des ducs de Bretagne, Musée d’histoire de Nantes) |
La mesure n’est pas appliquée mais Sauckel obtient le 9 février que la désignation des travailleurs pour l’Allemagne incombe aux chefs d’entreprise eux-mêmes convoqués devant une commission franco-allemande départementale constituée à cet effet. Pour les mois de mars et avril 2 300 employeurs ont été convoqués et 923 ouvriers désignés. Ils ne sont que 134 à partir. C’est sans doute mieux que les mois précédents mais très loin du résultat escompté. Le 26 avril Sauckel en personne vient à Nantes. Devant quelques entrepreneurs et des membres des partis collaborationnistes il tient des propos menaçants. La traque aux réfractaires s’accentue :
« La recherche des oisifs par des rafles dans la ville ont jeté l’inquiétude dans tous les milieux ouvriers, commerçants et même fonctionnaires » (Commissaire central de Nantes, 23/05/44). Les jeunes gens arrêtés sont, après le passage obligé au château, emmenés à la gare : « Le 25 mai à 14 h. en gare de Nantes-Orléans, une trentaine de requis pour l’Allemagne ont chanté La Marseillaise et crié Pour la France Hip – Hip – Hourrah ! Pour Hitler merde ! en présence de nombreux officiers et soldats allemands. Parmi la foule assez nombreuse se sont élevés des applaudissements. L’incident n’a pas eu d’autre suite » (Commissaire des R.G. 28/05/44).
La population qui dans son ensemble soutient les réfractaires et les requis va trouver une nouvelle raison d’alimenter sa colère contre le STO et le régime. Dans un souci d’efficacité, la gendarmerie et la police allemandes, habituées désormais à utiliser les services des groupes collaborationnistes pour démanteler les réseaux de résistance, s’associent avec le Groupe d’Action de Justice Sociale dirigé par James de Junquières pour organiser des rafles dans la ville de Nantes. C’est le cas le 30 mai, le 1er juin et le 3 juin où une centaine de jeunes sont arrêtés : « Ces opérations provoquent toujours un vif mécontentement mais la participation à ces rafles de Français volontaires a véritablement indigné la population » (Commissaire des R.G. 13/06/44).
Le 4 juin, une rafle a lieu à Nort-sur-Erdre : « Au cours d’une kermesse organisée au profit des sinistrés de Nantes… les hommes et les jeunes gens ont été invités par haut-parleur à se soumettre à un contrôle d’identité effectué par les Allemands. À cette annonce beaucoup de jeunes hommes ont tenté de fuir dans toutes les directions pour échapper à ce contrôle. Les Allemands qui étaient armés ont alors tiré en l’air plusieurs coups de révolver ou salves de mitraillettes et il s’en est suivie une petite panique. Une quarantaine d’arrestations ont été effectuées, neuf seulement ont été maintenues ».
« Cette affaire a provoqué une grosse émotion à Nort et dans toute la région… L’incident en lui-même a grandement indisposé la population mais la participation à l’opération de contrôle de jeunes Français en âge de départ pour le STO l’a véritablement indignée. Certains de ces jeunes sont connus et pourraient être l’objet de représailles. Tous appartiennent aux groupes d’action de justice sociale que dirige de Junquières du PPF ».

| AMN 6 Fi 3186 |
« Le maire de Nantes qui était l’organisateur de la kermesse a protesté officiellement auprès des autorités allemandes » (Commissaire des R.G. 6/06/44).
Dans la population, qui a beaucoup entendu parler à la radio du rôle répressif tenu par la Milice aux côtés des Allemands contre les maquisards et les réfractaires et qui la craint beaucoup, court la rumeur que ce sont des miliciens nantais qui sont intervenus à Nort-sur-Erdre. Il n’en est rien on l’a vu et d’ailleurs: « Le chef départemental de la Milice a l’intention de faire paraître dans la presse une mise au point informant la population que contrairement aux bruits qui ont circulé la Milice n’a pas participé à l’opération » (Commissaire des R.G. 28/05/44).
À ce moment-là, le corps de la Milice nantaise arrive au terme d’un long processus de mise en place après des mois de zizanie entre ultras de la Collaboration. Le 31 mars le colonel Boudot a été désigné officiellement chef départemental de la Milice et le capitaine Laurent secrétaire. On leur fournit une voiture et une camionnette. Ce n’est qu’à la mi-mai, après bien des pérégrinations, qu’ils peuvent s’installer dans un local situé au N° 3 de la rue Harrouys. Quand la presse annonce la nouvelle : « Les commentaires qui ont été entendus sont nettement défavorables à la Milice, souvent même hostiles » (Commissaire des R.G. 28/05/44). Reste à recruter des volontaires. À la mi-juin Boudot peut compter sur 71 miliciens dont 53 bénévoles.
L’hostilité à la Milice n’émane pas que de la population. Les rivalités entre groupes collaborationnistes, cultivées depuis des années, les guerres de chefs, ont créé un climat délétère et chaque mouvement craint de voir ses maigres troupes partir chez Boudot. Les derniers militants des partis collaborationnistes, radicalisés à l’extrême, plutôt que de rejoindre la Milice jugée trop politique préfèrent former leurs propres groupes de combat, comme les « gardes françaises » du PPF ou les Groupes d’action de de Junquières, pour lutter aux côtés des Allemands contre les résistants et les réfractaires. Les permanences du RNP, du PPF, du Parti Franciste, du PNB tournent au ralenti quand elles ne ferment pas.
Le Groupe Collaboration, en proie à des rivalités intestines, est moribond. Néanmoins, après un silence de neuf mois, son président Charles Martin réussit à organiser une conférence avec le concours de la Propagandastaffel le 21 avril. L’orateur, John Amery, est le fils du secrétaire d’État aux Indes dans le gouvernement Churchill. Il traite de : « Les Anglais vus par l’un d’eux » : « 400 personnes comprenant des éléments de la bourgeoisie, des partis nationaux et de l’armée allemande ont assisté à cette réunion » (Préfet, 3/05/44). Celle-ci clôt définitivement le cycle des conférences tenues au théâtre Graslin par le Groupe Collaboration.
Alors que les Alliés progressent sur tous les fronts, le seul organisme à montrer quelque vitalité chez les collaborationnistes est la LVF : « Depuis quelques mois on enregistre à la section départementale de la LVF une recrudescence assez sensible d’engagements… On en compte actuellement 15 à 20 par mois. Ce recrutement qui n’a été provoqué par aucune propagande particulière provient d’un peu tous les milieux, mais pas d’étudiants. Ce sont surtout des gens de condition très modeste, des jeunes appartenant ou non à des groupements ou partis autorisés. Il en est qui préfèrent ainsi s’engager que d’aller travailler en Allemagne » (Commissaire des R.G. 23/04/44).
La plupart de ces légionnaires français combattant sous l’uniforme allemand ne reviendront pas du front russe où leur anti-bolchevisme, ou toute autre raison, les auront conduits.
Ruraux-citadins : une difficile cohabitation
Dans son rapport du 21 mai, cité plus haut, évoquant l’angoisse ressentie par la population et particulièrement les ouvriers, le commissaire des Renseignements généraux évoquait également celle qui avait saisi « la population des campagnes ». Dans une note précédente, datée du 27 février, il s’était davantage étendu sur le sort des paysans :
« Si la plupart reconnaissent la situation privilégiée qu’ils occupent à côté des citadins, non seulement au regard du ravitaillement mais du STO et de la simple tranquillité, ils se plaignent des réglementations et des contrôles auxquels ils sont soumis, des impositions toujours plus grandes qui leur sont demandées, des difficultés qu’ils rencontrent pour travailler et aussi de l’incompréhension des habitants des villes et de l’hostilité que ceux-ci manifestent à leur adresse ».
La plupart des difficultés rencontrées par les agriculteurs pour travailler ressortissent aux préparatifs militaires entrepris par les Allemands dans la perspective d’un éventuel débarquement. À la veille des travaux agricoles de printemps l’occupant a réquisitionné chevaux, harnais, charrettes pour transporter du matériel. Dans la zone côtière des blockhaus sont construits dans les champs, des tranchées creusées, des mines posées interdisant tout pacage du bétail. L’inondation des marais de Bourgneuf et de Machecoul ajoute au mécontentement.
Toujours dans la perspective du débarquement les Allemands décident d’évacuer de la zone côtière tous ceux qui n’y habitaient pas au 1er janvier 1940. De nombreux réfugiés de Lorient et de Nantes qui s’y sont installés vont devoir partir. D’autres qui pourraient rester préfèrent s’en aller en prévision des combats mais aussi en raison de l’insécurité qu’y font régner certains soldats de l’armée du Reich : « Des incidents fréquents se produisent dans la zone côtière. Des Russes blancs enrôlés dans l’armée allemande terrorisent la population. Ce sont des vols continuels de jour et de nuit à l’extérieur et à l’intérieur des habitations. Les Russes s’attaquent surtout aux femmes et aux jeunes filles » (Préfet, 4/03/44).
À tous les réfugiés, anciennement installés ou récemment déplacés soit plus de 100 000 personnes dans le département, viennent s’ajouter en mai ceux à qui le préfet a donné l’ordre de quitter Nantes. Craignant de nouveaux bombardements il a décidé de faire évacuer tous les lieux habités situés à 500 m. de part et d’autre du réseau ferroviaire, ainsi que les environs de la gare de Nantes-Orléans et de la gare de triage du Grand-Blottereau, de même que les zones industrielles de Saint-Joseph-de-Porterie et de Roche-Maurice.
L’arrivée de ces nouveaux citadins dans les communes rurales déjà surpeuplées, conjuguée à la fermeture de nombreuses entreprises nantaises sèment l’émoi au Pays nantais : « Les habitants des campagnes… craignent de voir s’abattre chez eux une masse de chômeurs qui, poussée par le besoin, pourrait se livrer à des excès dont ils seraient inévitablement les victimes » (Commissaire des R.G. 21/05/44).
Dans ce climat d’anxiété entretenu par la certitude d’un débarquement proche et gros de risques, l’arrivée de nouveaux réfugiés après le bombardement de Nantes du 28 mai crée des tensions : « On enregistre de nouveaux départs d’habitants. D’autres cherchent vainement un lieu de repli dans le département qui est surpeuplé de sinistrés et de réfugiés. On ne signale pas d’incidents sérieux mais seulement quelques altercations entre Nantais fuyant la ville et ruraux se disant dans l’impossibilité de les recevoir » (Déclaration recueillie par les R.G. 31/05/44). Tensions confirmées par Alphonse Guilbaud, curé de Saint-Colomban, à propos de l’approvisionnement : « Le problème des réfugiés est celui qui préoccupe nombre de municipalités de la région. Il existe de petites frictions entre eux et les cultivateurs, les premiers reprochant aux seconds de leur vendre trop cher pendant que ceux-ci s’aperçoivent que les primeurs sont enlevés par les réfugiés » (Commissaire des R.G. 3/08/44).
Généralement réfugiés et autochtones cohabitent en bons termes. Il arrive que les uns aident les autres aux travaux des champs ou viennent renforcer l’équipe locale de football. Mais le choc de deux mondes accentué par la promiscuité exaspérante qu’imposent les événements réveille parfois l’hostilité traditionnelle entre ruraux et citadins. Le premier adjoint de La Chapelle-Heulin déclare : « Il existe quelque antagonisme entre la population du pays et les réfugiés. Les cultivateurs, vignerons et autres gens de l’endroit qui travaillent de longues journées se plaignent d’avoir un ramassis de fainéants qui vivent surtout d’allocations et ne travaillent que rarement. Il est difficile de concilier les intérêts de chacun, d’aplanir les difficultés de logement, de ravitaillement, de chauffage qu’ont fait surgir l’afflux des réfugiés qui ont presque doublé la population » (Déclaration recueillie par les R.G. 21/07/44).
Les réfugiés nantais découvrent, ou retrouvent pour ceux qui ont des origines paysannes, les joies simples de la campagne mais aussi les difficultés d’y vivre, souvent mal évaluées, depuis la ville. Le ravitaillement, comme à Nantes, demeure la préoccupation principale et, malgré l’environnement, trouver des œufs, de la viande ou du lait en quantité suffisante pose problème. Les privations, l’inconfort des logements, la séparation des familles, le froid de l’hiver aigrissent le quotidien. On tricote beaucoup. Des gestes anciens reviennent : les femmes se mettent à filer à la quenouille et les hommes à scier du bois. Dans les communes qui n’ont pas d’école publique les petits Nantais et Nazairiens découvrent prières et catéchisme à l’école chrétienne tenue par des « frères » ou des « sœurs » que Pétain vient d’autoriser à porter de nouveau l’habit religieux. Cela exaspère les parents laïques et fait craindre aux autres la mauvaise influence des enfants de la ville sur leurs rejetons.
Les réfugiés perturbent le mode de vie des ruraux matériellement et moralement. Cela inquiète les élites conservatrices et le clergé qui craignent que les nouveaux venus ne pervertissent l’esprit et l’âme de leurs électeurs ou de leurs ouailles. Donatien Marchais, syndic du Loroux-Bottereau déclare : « Depuis que les réfugiés sont arrivés sur notre commune de nombreux incidents ont déjà éclaté. Certains d’entre eux ne travaillent pas et ne font rien pour gagner la sympathie du paysan. Ils sont provocateurs. Certains même se vantent d’avoir en 1936 organisé à Nantes certaines grèves. Tous ces gens indisposent l’opinion et leurs propos montent la population contre les réfugiés dont bon nombre sont cependant dignes d’intérêt. L’action de ces individus peu courtois se borne à des paroles mais il est évident que si notre région était infestée par les maquisards ces gens pourraient être un réel danger pour la sécurité de la commune » (Déclaration recueillie par les R.G. 2/08/44). Partout les réfugiés nantais sont regardés avec suspicion À Treillières, le curé Prévert qui s’était réjoui de l’arrivée des réfugiés après qu’il eût constaté que la présence de certains d’entre eux à la messe dominicale arrondissait ses comptes paroissiaux, déchante : « La promiscuité avec certaines familles de réfugiés qui n’avaient ni les goûts, ni le langage, ni la manière de vivre de nos familles rurales ont quelque peu changé les idées et les mœurs d’une partie de notre population. Que de fois n’avons-nous pas entendu des phrases comme celle-ci : « Comment peut-on vivre à Treillières ? Il n’y a ni bal, ni cinéma ». Conséquence de tout cela : pratiques religieuses et vie chrétienne au ralenti » (Lettre adressée à Mgr Villepelet[5]). Une de ses paroissiennes déclarera plus tard : « Les réfugiés nous ont bien dégourdies ».
L’espérance d’un débarquement redouté
Ces nouveaux paroissiens dont le curé de Treillières se passerait bien arrivent à la campagne poussés par une guerre chaque jour plus proche et plus présente dans les esprits, jusqu’à l’obsession.
Dès janvier les préparatifs militaires en prévision d’un débarquement mettent les Nantais sous pression : « La construction d’ouvrages défensifs dans les rues des quartiers extérieurs et aux carrefours de notre ville confirme cette possibilité de combats et partant de nouvelles difficultés » (Commissaire central, 20/01/44).

| La propagande collaborationniste moque les partisans du débarquement. (Coll. part.) |
En février et mars la tension retombe. Les américains bloqués en Italie ne semblent plus capables d’ouvrir un second front en Europe de l’Ouest : « l’annonce de débarquement en Europe occidentale toujours renouvelée mais jamais suivie d’exécution, la stagnation des troupes alliées dans le secteur de Monte-Cassino, commencent à faire douter de leur capacité » (Commissaire central, 21/03/44).
Pendant ce temps-là, sur le front de l’Est, les Russes continuent leur progression soulevant crainte ici, espoir là :
« La Russie des Soviets qui continue à remporter d’importants succès est une cause d’inquiétude assez généralisée et plus particulièrement ressentie dans la bourgeoisie, le commerce, le clergé… On enregistre une certaine évolution chez beaucoup de gens qui en arrivent à redouter une victoire alliée et se demandent si une victoire allemande ne serait pas souhaitable ».
« Dans la classe ouvrière on fait remarquer que les Russes seuls sont capables de battre les Allemands… On enregistre dans ces milieux une désaffection de plus en plus marquée des Alliés au profit des Russes » (Commissaire des R.G. 20/02/44).
À la mi-avril, la bataille engagée depuis deux mois à Monte-Cassino par les Anglo-américains et les troupes françaises libres commandées par le général Juin, pour faire sauter le verrou allemand qui empêche la marche sur Rome semble devoir être couronnée de succès. Le débarquement sur les côtes normandes ou bretonnes que l’opinion depuis le printemps 1943 espère, redoute, oublie, puis attend de nouveau avant de ne plus y croire, s’impose enfin comme l’issue inéluctable, mais terrible, à la guerre :

| La propagande collaborationniste joue des difficultés des Anglo-américains pour faire douter une population inquiète. (Coll. part.) |
« L’ouverture du second front… ne fait plus maintenant de doute pour personne. On considère que les alliés mettent au point les derniers préparatifs pour l’invasion du continent qui va être déclenchée dans un très proche avenir. Cette perspective qui, il y a un an environ, aurait provoqué les plus vives satisfactions et de grands espoirs est aujourd’hui accueillie par beaucoup avec une véritable anxiété car si on souhaite ardemment le départ des Allemands qui sont de plus en plus haïs, on craint beaucoup également que l’ouverture du second front provoque des troubles intérieurs généralisés. Aussi enregistre-t-on une note générale de grande inquiétude » (Commissaire des R.G. 23/04/44).
u moment où pointe la Libération les Nantais ressassent le malheur car ils savent la brutalité du siècle. Le suivi attentif de la guerre à la radio leur a enseigné que toute attaque terrestre est précédée d’un tapis de bombes sur la région visée : « Les bombardements aériens ou terrestres qui précèdent en Italie toute avance des troupes donnent l’impression aux habitants que les armées anglo-américaines procèdent par l’anéantissement pur et simple de tout ce qui se trouve devant eux » (Commissaire central, 24/02/44).
Nantais et Nazairiens, qui savent ce que bombardement signifie, en arrivent à compatir avec toutes les populations victimes des aviateurs alliés fussent-elles ennemies : « Ces opérations qui au début avaient généralement été regardées comme de justes représailles et accueillies avec faveur sont maintenant considérées par beaucoup comme des actes inhumains et barbares et des craintes se manifestent de voir certains points de notre pays soumis aux mêmes épreuves » (Commissaire des R.G. 27/02/44).

| Dans une région marquée par une forte imprégnation catholique cette propagande n’est pas anodine. (Coll. part.) |
Craintes justifiées. Les Alliés veulent maintenir l’incertitude sur le lieu choisi pour le débarquement, mais il leur faut auparavant détruire les infrastructures qui permettraient à l’ennemi d’y amener des renforts, aussi frappent-ils toute une longue et large frange côtière. Dans le souci de ménager les équipages, les largages en tapis de bombes se font à haute altitude d’où un manque de précision meurtrier. Le 18 avril Rouen est en flammes, la cathédrale presque détruite. Dans les jours suivants d’autres grandes villes sont touchées ainsi que les quartiers nord de Paris. L’opinion est sous le choc. Le sous-préfet de Saint-Nazaire exprime ce que l’on retrouve dans tous les rapports : « Les bombardements récents de la région parisienne et de Rouen ont soulevé l’indignation générale et il n’est personne qui ne flétrisse ces actes criminels. Nous devons donc noter de ce côté-là une baisse très sensible de la confiance et de la popularité qu’une partie de l’opinion accordait encore aux Anglo-saxons » (25/04/44).
L’opinion ballottée d’une émotion à l’autre maudit les Alliés sous les bombes mais les espère en libérateurs. D’ailleurs elle interprète la recrudescence des bombardements à la préparation, voire à l’imminence, du débarquement : « L’esprit de la presque totalité de la population est tendu vers l’unique préoccupation de savoir quand aura lieu le débarquement et en quel endroit. Tout semble graviter vers ce point » (Commissaire des R.G. de Saint-Nazaire, 6/05/44).
Tout au long du mois de mai, à la lecture des notes et rapports, on sent monter la tension. Ainsi le 27 mai : « Dans toutes les sphères sociales c’est le principal sujet de conversation ; chacun émet son opinion sur le lieu et la date qui verront son accomplissement mais presque tous s’accordent à dire que le moment est proche. Cette attente crée un état d’esprit fiévreux » (Commissaire des R.G. de Saint-Nazaire, 27/05/44).
Cette fièvre est nourrie aussi par le retour des alertes aériennes. Les bombardiers n’ont pas menacé Nantes depuis les terribles journées de septembre 1943. À partir du 8 mai 1944 ils survolent presque quotidiennement la ville déclenchant des alertes qui ravivent le traumatisme de l’automne : « À la suite de nombreuses alertes diurnes et nocturnes les derniers jours et le bombardement du terrain d’aviation de Château-Bougon on note une tension d’esprit et une surexcitation très marquée » (Commissaire des R.G. 14/05/44).
Le 28 mai les bombes pleuvent sur Nantes. Les installations ferroviaires sont visées mais c’est tout le quartier ouvrier de Doulon qui est touché[6]. C’est : « ce qui a encore accentué l’indignation de la population qui cherche vraiment à comprendre la manœuvre des Alliés. Elle se rend par ailleurs parfaitement compte qu’aucun objectif militaire n’a été atteint et elle s’attend à un nouveau bombardement » (Commissaire des R.G. 31/05/44).
Le ressentiment contre les Alliés, renouvelé à chaque bombardement ici ou ailleurs, devient peu à peu pérenne. En 1942, il disparaissait en quelques jours après les frappes aériennes. Ce n’est plus le cas. Lorsque les cibles militaires sont atteintes comme le 23 septembre au matin la population, passée l’émotion, accepte le deuil des victimes collatérales. Elle réagira ainsi lors des bombardements de Nantes qui suivront immédiatement le débarquement :

| Tract de la propagande allemande distribué dans le département dans les derniers mois précédents la Libération. (Coll. part.) |
« Les bombardements des 7, 8 et 12 juin qui ont été précis et ont fait moins de victimes n’ont pas fait l’objet de critiques aussi marquées. Beaucoup de personnes ont même considéré qu’ils se rattachaient aux opérations de débarquement et à ce titre leur paraissaient très justifiés » (Commissaire des R.G. 13/06/44).
Mais l’opinion n’accepte plus les bombardements aveugles et meurtriers comme ceux d’avril et mai. Pétain à l’écoute des rapports préfectoraux va trouver le moment opportun pour stigmatiser la cruauté des Alliés et tenter de ramener vers lui une population bouleversée.
« L’opinion est égarée »
L’entrée au gouvernement de Darnand et Henriot en janvier avait provoqué l’inquiétude de la population. La nomination, le 16 mars au moment où l’armée allemande et la Milice viennent de lancer l’assaut contre les maquisards des Glières, de Marcel Déat chef du RNP comme ministre secrétaire d’Etat au Travail et à la Solidarité nationale ne fait qu’accentuer le malaise :
« Le chef du RNP est très impopulaire et sa nomination a été d’une façon générale très mal accueillie. On considère qu’il a été imposé par les Allemands. On s’attend à voir la politique du gouvernement français s’orienter encore davantage vers un régime de force et d’autorité et vers une collaboration plus étroite… notamment en ce qui concerne la main-d’œuvre » (Commissaire des R.G. 26/03/44).
Gouvernement ultra-collaborationniste, répression massive… le régime de Vichy sombre dans l’excès et la terreur. Pétain n’y est plus qu’un figurant qui couvre de sa gloire passée une politique déshonorante. Après avoir misé sur une victoire allemande, puis sur une paix de compromis dont il aurait été le médiateur, il sait maintenant que les Alliés vont gagner et qu’il a perdu la partie. Dans un dernier sursaut il va tenter de reprendre en main, sinon le pouvoir, au moins son destin, son image. Il décide d’aller à la rencontre des Français éprouvés, de façon spectaculaire.
Les bombardements qui ont frappé les quartiers nord de Paris dans la nuit du 20 au 21 avril faisant de nombreuses victimes lui en fournissent l’occasion. Il va pouvoir rejouer dans la capitale, où il n’st pas retourné depuis 1940, son rôle de père compatissant de la nation, de protecteur et de chef empêché par l’ennemi de remplir sa mission. Si l’imaginaire du double-jeu ne peut être réactivé alors qu’il vient condamner ce que la propagande officielle appelle les crimes des Alliés, au moins mobilise-t-il toutes les autres composantes du mythe.
Le 26 avril, sans avoir consulté le gouvernement, à la surprise générale, il vient à Paris assisté au service funèbre organisé à Notre-Dame pour les victimes des bombardements et visiter les blessés dans les hôpitaux. Il en profite pour aller à l’Hôtel-de-ville et parcourir quelques artères de la capitale où les Parisiens, avertis par la radio, viennent l’acclamer. La population encore sous le choc des bombardements, prise par l’émotion d’une Marseillaise refoulée depuis quatre ans qui monte vers le chef militaire auréolé de son passé victorieux, fouettée dans son patriotisme, succombe aveuglément au culte maréchaliste.
Filmée par les Actualités cinématographiques, couverte par les radios, la journée parisienne du Maréchal retentit dans toute la France. À Nantes et dans le département l’écho de la ferveur parisienne arrive atténué par la distance et la méfiance qui filtre toute information officielle mais rend force et couleurs à la personnalité d’un chef d’État qui sort de l’ombre où il était plongé depuis décembre 1943 :
« Le voyage du Maréchal Pétain à Paris a provoqué un gros mouvement de surprise et d’intérêt… ce voyage a produit sur une grande partie de la population une impression de satisfaction et de confiance particulièrement profonde en cette période d’inquiétude générale ».
« La faveur avec laquelle les Parisiens l’ont accueilli et salué a été pour beaucoup, même pour ses partisans, une réelle surprise ; on ne croyait pas qu’il eût conservé une telle popularité… On enregistre dans la population une certaine évolution d’opinion en faveur du Maréchal » (Commissaire des R.G. 28/04/44).
Pétain va profiter de ce retour en faveur dans l’opinion pour s’adresser aux Français, le 28 avril, lors d’une allocution radiodiffusée qui sera sa dernière prononcée en direct. Un mois à peine après l’écrasement du maquis des Glières il condamne sans appel la Résistance assimilée au terrorisme, au bolchevisme, il fustige les futurs libérateurs puis termine en disant sa confiance dans l’Allemagne pour préserver la civilisation chrétienne contre le communisme. Au Pays nantais le regain de popularité provoqué par le voyage à Paris aura fait long feu :
« Le message du maréchal Pétain à la population française a été beaucoup plus écouté et lu que les précédents ; ce message venant immédiatement après le voyage à Paris du chef de l’État présentait pour beaucoup un attrait particulier et bien des personnes inquiètes de la situation espéraient y trouver des renseignements précieux ».
« En prenant nettement position contre nos anciens alliés le Maréchal a surpris tous les Français qui, accoutumés à le voir plus réservé, lui prêtaient le plus souvent des tendances plus conformes à leurs sentiments personnels ou à leurs vœux qu’à la réalité ».
« Une notable partie de la population indignée des dernières attaques aériennes alliées et craignant de nouveaux bombardements et un débarquement a accueilli avec faveur la position prise par le chef de l’Etat. Dans les milieux ouvriers par contre l’opposition est assez étendue ; on met souvent le Maréchal sur le même plan que le chef du gouvernement ou même que le secrétaire d’Etat au maintien de l’ordre » (Commissaire des R.G. 3/05/44).
En prenant position contre de Gaulle et les Alliés Pétain déçoit tous ceux qui croyaient encore au double-jeu. La peur de la guerre civile, du communisme fait encore recette dans quelques milieux mais en donnant sa caution aux ultras de la Collaboration il perd la confiance des patriotes et se coupe définitivement du monde ouvrier.
Le 7 mai, contraint par les Allemands, Pétain quitte Vichy et s’installe en région parisienne au château de Voisins près de Rambouillet. De là il rend visite aux populations des villes bombardées : Rouen, Nancy, Épinal… Le 28 mai il regagne Vichy, les bombardements qui ont repris sur les grandes villes (dont Nantes) rendant son séjour en zone Nord périlleux.
À Nantes la population mal informée croit que Pétain est de retour à Paris et s’interroge sur les raisons de cette installation dans la capitale. Les spéculations vont bon train. Elles tournent toutes autour de la représentation du Maréchal prisonnier des Allemands ou victime d’un complot fomenté par les ultras de la Collaboration.
La confusion des esprits, entretenue par le flou de la situation, les rumeurs et l’attente anxieuse du débarquement ; est portée à son comble quand on apprend que le préfet Gaudard a été arrêté le 14 mai par la police allemande et emmené à Angers où il est détenu[7]. Une vague d’arrestations s’abat sur la préfecture. Il en va de même dans d’autres départements. Une dizaine de préfets sont emprisonnés et parmi eux Edouard Bonnefoy en poste à Lyon[8] :
« L’arrestation de Mr le préfet venant quelques jours après celle de Mr Tomasini, chef de cabinet, a provoqué dans le département une certaine émotion qui s’est grandement accentuée lorsqu’est parvenue la nouvelle que plusieurs autres préfets avaient également été appréhendés, en particulier Mr Bonnefoy, tout récemment encore dans notre département ».
« Ces arrestations dont les causes ne sont pas connues font l’objet des commentaires les plus variés. Certains n’hésitent pas à parler de coup d’État de MM. Déat et Darnand ; d’autres qui avaient accepté la thèse de la tentative d’enlèvement du Maréchal considèrent que ces personnalités sont compromises dans le complot ou tout simplement ont été reconnues avoir une activité contraire au gouvernement » (Commissaire des R.G. 21/05/44).
L’opinion n’est pas encore en mesure de concevoir que des préfets puissent appartenir à des réseaux de résistance ou les aider. On préfère les imaginer comme des soutiens loyaux au chef de l’État qui, dans un sursaut patriotique, tient tête aux séides des Allemands : les ultras de la Collaboration de son gouvernement. Ces derniers sont soupçonnés de vouloir évincer du pouvoir non seulement Pétain mais aussi Laval jugé trop tiède. Celui-ci, exécré par la quasi-totalité de la population revient en grâce aux yeux de quelques uns qui : « craignent avoir plus mal soit en la personne de Déat qui paraît être le candidat le plus probable soit en celle d’un gauleiter » (Commissaire des R.G. 19/05/44).
Le 28 mai le même commissaire écrit : « L’état de nervosité et d’inquiétude est favorable à la diffusion des nouvelles les plus fantaisistes ». Le bruit court que Laval a été arrêté par les Allemands.
Soumise à trop de privations, de tensions, ballotée d’une émotion à l’autre l’opinion est désorientée. Elle condamne les bombardements tout en admettant leur nécessité. Elle espère la Libération mais le débarquement l’angoisse. Elle se réjouit des victoires russes mais craint un succès soviétique. Elle soutient les réfractaires mais s’en méfie quand ils se font maquisards. Elle écoute fidèlement la radio de Londres mais se délecte des éditoriaux empoisonnés de P. Henriot. Elle rejette le régime de Vichy mais ne peut se défaire d’une sorte de fidélité affective à Pétain toujours perçu à travers le prisme déformant de son mythe.
« En définitive l’opinion est égarée : elle s’accroche à tout ce qu’elle considère comme une planche de salut, sans crainte des contradictions les plus évidentes » (Préfet, 3/05/44).
[1] Il décédera le 14 juillet 1944.
[2] Claude Meisels quitta Drancy pour Auschwitz le 10 février 1944. Il y fut exterminé ainsi que ses parents déportés avant lui le 28 juin 1942.
[3] « Mr Baron que je persiste à tenir pour un des membres les plus néfastes du « gang » du beurre et des œufs… » écrit le sous-préfet de Châteaubriant, R. Manescau, le 20 août 1943. Selon un autre rapport de la gendarmerie le laitier de Derval s’était attiré l’hostilité générale du monde paysan par ses pratiques commerciales. Sa réussite économique et sociale lui valait aussi des haines recuites sur fond de jalousie. Pour autant rien ne saurait justifier son assassinat. Le sous-préfet de Châteaubriant avait également remis au préfet Bonnefoy le 26 août 1943 un long rapport sur les troubles activités du laitier de La Meilleraye, Boudet, que le commandant de gendarmerie de Châteaubriant résume ainsi : « Boudet a la réputation de se livrer au marché noir sur une grande échelle et de commercer avec les Allemands » (14 avril 1944).
[4] Un évêque dans la guerre, Les carnets de Mgr Villepelet évêque de Nantes (1940 – 1945) présentés et annotés par Marcel Launay, Opéra éditions, 2007).
[5] Cité par Jean Bourgeon, Treillières, Un village au Pays Nantais (1800 – 1945), Coiffard éditions, 2012)
[6] Le bombardement fit 75 morts, une centaine de blessés, 200 maisons détruites et 400 rendues inhabitables.
[7] Le préfet ne sera libéré que le 27 mai.
[8] E. Bonnefoy, ancien préfet de la Loire-Inférieure est déporté, ainsi que son chef de cabinet Paul Haag, au camp de concentration de Neuengamme. Ils périront tous les deux en baie de Lübeck le 3 mai 1945 lors de l’évacuation du camp.
