Septembre – Décembre 1943
Les bombardements de Nantes
« Les principaux faits qui se sont déroulés au cours des mois de septembre et d’octobre 1943 sont incontestablement les trois bombardements de l’aviation anglo-américaine effectués sur Nantes les 16 et 23 septembre ».
Ainsi commence le rapport daté du 5 novembre 1943 que le préfet Bonnefoy envoie au gouvernement. Auparavant il a déjà fait parvenir à Vichy, le 10 octobre, un rapport de 32 pages consacrés aux mêmes bombardements et à leurs conséquences. Nous nous servirons de ces deux documents pour rappeler brièvement des faits maintenant bien connus et surtout pour comprendre comment la population a vécu et ressenti ce qui fut un traumatisme pour Nantes.
« Le premier bombardement a eu lieu le jeudi 16 septembre 1943. Commencé à 16 heures, il s’est terminé à 16 h. 15. Il a été opéré par 160 avions environ arrivant en trois vagues et se tenant à une très haute altitude (entre 5 000 et 8 000 mètres). Il a atteint principalement Nantes et, dans une certaine mesure, les communes voisines de Saint-Herblain, Rezé et Bouguenais. Les projectiles lancés étaient des bombes explosives de 250 et 500 kilogs. 700 sont tombés sur le territoire de Nantes et 300 sur les autres localités. 250 seulement ont atteint des objectifs présumés comme ayant une importance militaire, c’est-à-dire le port de Nantes et le terrain d’aviation de Bouguenais. 650 ont atteint les quartiers d’habitations du 3e et du 5e arrondissements de la ville de Nantes qui sont le centre commercial et résidentiel de la grande cité et 100 ont touché divers quartiers des communes de Saint-Herblain et Rezé ».
« La seconde attaque aérienne a eu lieu le jeudi 23 septembre à 9 heures 15 et a pris fin à 9 heures 30. Elle a été opérée par une soixantaine d’avions arrivant en deux vagues successives et se tenant à une altitude de 1 000 à 2 000 mètres. 500 bombes explosives de 250 et 500 kilogs ont été lancées. Dans leur très grande majorité, elles ont atteint les installations portuaires de Nantes, les bateaux allemands stationnés dans le port et les chantiers de constructions navales situés à proximité. Une vingtaine de bombes sont tombées sur des quartiers d’habitations dans le 6e et le 7e arrondissements ».
« Le troisième bombardement a commencé le jeudi 23 septembre à 19 heures. Il a pris fin à 19 heures 30. Il a été opéré par 150 avions environs arrivant en quatre vagues successives, se tenant, pour la plupart, à une très haute altitude entre 5 000 et 6 000 mètres et projetant des bombes explosives de 250 à 500 kilogs. Une cinquantaine de projectiles seulement sont tombés sur les installations portuaires et aux abords de la gare de l’État. Les autres, au nombre de 600 environ, ont atteint divers quartiers d’habitations dans les 2e, 3e, 4e et 5e arrondissements ». (Rapport du 10 octobre).
Le préfet Bonnefoy estime le nombre de personnes tuées à 1210 dans son premier rapport du 10 octobre ; chiffre réévalué à 1 300 le 5 novembre et à 1441 le 1er décembre. On découvrira des cadavres tout au long des travaux de déblaiement qui s’étalent sur plusieurs mois. Aux très nombreux morts il faut rajouter des milliers de blessés et de traumatisés.
Les dégâts matériels sont considérables et vont avoir de lourdes conséquences pour la population.
« Le port de Nantes est en grande partie détruit et le plus grand nombre des bateaux qui s’y trouvaient rassemblés ont été, soit coulés, soit gravement touchés ou incendiés ».
« Les Chantiers de la Loire et les Chantiers de Bretagne (constructions navales) sont à peu près complètement démolis. Les entrepôts de la Chambre de Commerce ont été touchés et incendiés. Plusieurs garages et diverses usines ont été, ou détruits, ou sérieusement endommagés. Mais les dégâts les plus graves portent sur les quartiers d’habitations : les bombes ou les incendies très importants provoqués de leur fait par la rupture des canalisations de gaz ou l’explosion de matières inflammables ont détruit au total un millier d’immeubles et en ont gravement endommagé 3 500. Le nombre des habitants sinistrés en totalité ou en partie dépasse 60 000. Les destructions les plus graves sont au centre de la ville qui a été atteint et par le premier et par le troisième bombardement. Dans le cinquième arrondissement, la place Royale, la place Graslin, la rue Crébillon, la rue du Calvaire qui étaient les lieux ou les voies les plus commerçants de Nantes ne sont qu’un amas de ruines ».
« Tous les grands magasins de Nantes (Belle Jardinière, Prisunic, Maison Sigrand, Grand Bazar, Grands magasins Decré) sont complètement démolis ou incendiés. Un très grand nombre d’établissements commerciaux de moindre importance n’existent plus. Plusieurs banques, notamment la Société Générale et le Crédit Nantais, sont détruites. L’église Saint-Nicolas et l’église Sainte-Anne ont été sérieusement touchées par les projectiles ou incendiées. Sont démolis ou inutilisables : la Direction départementale du Ravitaillement général, la Direction des Contributions indirectes, celle des Contributions directes, celle des Douanes, la Trésorerie générale, la Caisse d’Épargne, la Recette principale des Postes, le Central téléphonique, le Service colonial, la Maison du prisonnier, dix établissements scolaires publics ou privés ».
« Après les premier et troisième bombardements, la ville s’est trouvée privée d’eau, de gaz et d’électricité par suite de la rupture des principales conduites ou câbles. La circulation des tramways a été interrompue ».

| La rue du Calvaire ; septembre 1943. (ADLA 45 Fi 18) |
« Aucun arrondissement n’a été épargné. Un grand nombre de rues et de places, partout à travers la ville, offrent le douloureux aspect d’un chaos de pierres et de pans de murs noircis par les flammes » (10 octobre).
Si le cœur de la ville est détruit, celui de ses habitants est également atteint.
« Le premier bombardement a plongé dans la stupeur la plus grande partie de la population nantaise qui ne s’attendait nullement à être aussi brutalement attaquée. La grande cité en était pourtant à sa 543e alerte aérienne. Au début de l’année, un premier raid avait en partie détruit l’usine des Batignolles… Le 4 juillet, l’usine d’aviation de Château-Bougon… avait été en partie détruite. Mais peu de Nantais redoutaient le bombardement de la ville elle-même. Les abris et les caves – d’ailleurs en nombre insuffisant et non susceptibles d’être accru – étaient inutilisés pendant les alertes. C’est pourquoi l’attaque du jeudi 16 septembre a été si meurtrière ».
« L’opinion publique, dès l’abord, réagit de façon extrêmement sévère à l’égard des agresseurs. Puis, au bout de quelques jours, certains commencèrent à leur trouver des excuses, invoquant des possibilités d’erreur. Mais si, dans les quartiers sinistrés, un certain affolement régna pendant la nuit qui suivit le bombardement du 16 septembre, la plus grande partie de la population conserva son calme ».
« La seconde attaque aérienne, celle de la matinée du jeudi 23 septembre, qui avait principalement atteint le port et les installations portuaires, ne troubla pas sérieusement l’opinion. Celle-ci vit, au contraire, avec satisfaction la destruction du port, de bateaux et d’installations servant à l’armée d’occupation. La plupart des Nantais considérèrent que les objectifs militaires ou réputés tels ayant été cette fois atteints et en partie détruits, la grande cité se trouvait désormais à l’abri de toute nouvelle attaque ».
« Étant donné un tel état d’esprit, les bombardements du jeudi 23 septembre au soir, qui fut de beaucoup le plus étendu et le plus destructeur, sinon le plus meurtrier, jeta les habitants dans la panique. Alors que, seule, l’évacuation des enfants d’âge scolaire avait été, le samedi 18 septembre, décidée par les pouvoirs publics, un nombre considérable de Nantais résolurent de fuir, sans plus attendre, une ville qu’ils jugeaient désormais vouée à une destruction totale. La nuit, le bouleversement des rues, les nombreux foyers d’incendie ajoutaient encore à la terreur des habitants. Un flot ininterrompu d’hommes, de femmes et d’enfants se précipitèrent vers les sorties de Nantes, en voiture, en bicyclette ou même à pied, fuyant vers la campagne. Ce n’est qu’au petit jour qu’il fut possible de remettre un peu d’ordre dans cette cohue ».

| A la recherche de quelques souvenirs. Nantes, septembre 1943. (ADLA 45 Fi 2) |
« Les évacuations volontaires, même de non sinistrés, n’en ont pas moins continué à un rythme important chaque jour pendant une semaine. En y comprenant le chiffre de celles faites régulièrement par les soins de l’administration, j’estime que le nombre des habitants ayant fui la grande ville de 250 000 âmes a dépassé 100 000 ».

| Départ de sinistrés place du Commerce : une réalité douloureuse exploitée par la propagande du régime. Photo tirée de la brochure de propagande : « Nos villes dans la tourmente, Nantes, 16-23 septembre 1943 ». |
« Il ne faut pas croire, d’ailleurs, que seuls, les modestes, les humbles, les petits commerçants, ouvriers et employés, aient été touchés par l’inexprimable affolement. Nombreux, au contraire, sont les chefs d’entreprises, les patrons plus ou moins importants, les membres des professions libérales, qui ont pris la fuite ou ont eux-mêmes donné le signal du départ. Cette carence des élites n’a pas été le moins lamentable des événements qui ont si douloureusement frappé le chef-lieu de mon département » (10 octobre).
« Pareille constatation conduit à cette conclusion amère que trop nombreux sont les Français qui n’ont tiré aucune leçon des douloureuses circonstances du temps présent et sont incapables de réagir contre l’adversité. Le courage, le sang-froid, le mépris du danger sont malheureusement l’apanage d’un très petit nombre ».
« Il est juste d’ajouter que, le calme étant revenu, la plupart de ceux qui avaient été défaillants sont – du moins dans les classes élevées – rentrés à leur poste. Ils affirment même maintenant ne l’avoir jamais quitté. D’où l’on doit conclure qu’ils ont maintenant honte de leur défaillance. Seraient-ils plus calmes et plus courageux en cas de nouvelle alerte ? Ce n’est absolument pas sûr » (5 novembre).

| Le préfet Bonnefoy interdit aux commerçants de quitter Nantes. (AMN 6 Fi 3586) |

| L’Hôtel-Dieu de Nantes au soir du 16 septembre 1943 (AMN) |
Le préfet ne manque pas de souligner en contrepoint le courage des volontaires de la Défense Passive, des pompiers de Nantes mais aussi ceux venus des communes et départements voisins qui, dans la ville sinistrée en proie aux incendies, portent secours aux victimes et luttent contre les flammes. L’Hôtel-Dieu, principal établissement hospitalier de Nantes, ayant été détruit lors du premier bombardement les sauveteurs doivent évacuer les blessés vers l’Hôpital Saint-Jacques et les cliniques nantaises bientôt surchargés puis vers les autres hôpitaux de la région. L’envoi par Vichy du train médico-chirurgical du SIPEG (Service Interministériel de Prévention des Événements de Guerre) en gare de Nantes procure un précieux secours matériel et « moral sur une population qui était très démoralisée et inquiète » (Préfet, 10/10/43).
Les corps des victimes sont transportés dans une chapelle ardente installée au Musée des Beaux-arts avant d’être inhumés dans un cimetière créé à la hâte au nord de la ville : La Chauvinière
Pour maintenir le moral de la population le préfet Bonnefoy assure une présence permanente sur les lieux sinistrés, dans les postes de secours, dans les hôpitaux. Il lui faut aussi assurer le ravitaillement des Nantais, organiser l’évacuation des plus vulnérables et pour cela communiquer. Or toutes les rédactions des journaux locaux et toutes les imprimeries de Nantes ont été détruites. C’est une voiture-radio qui d’heure en heure diffuse dans la ville les décisions préfectorales en attendant qu’un imprimeur de Châteaubriant permette d’afficher les « Avis » nécessaires à l’organisation de la cité.
Edouard Bonnefoy « sous des dehors froids et rigides, cache un cœur sensible et bon ; il a beau être nommé par Vichy il souffre des malheurs de la patrie et n’accepte qu’en apparence la collaboration avec l’ennemi » écrit de lui l’interprète de la préfecture E. Duméril. À l’occasion des bombardements il fait preuve d’une grande fermeté, voire d’une certaine brutalité, envers les responsables de l’administration et de l’économie qui, pris de panique, ont oublié leurs devoirs. Les Nantais lui en sont reconnaissants : « Le public est unanime à louer l’action énergique de Monsieur Bonnefoy, préfet de la Loire-Inférieure, et a approuver les différentes mesures qui ont été prises dans l’intérêt de la population » (Commissaire des R.G. 3/10/43).

| Le préfet Bonnefoy (à gauche) en compagnie du maire de Nantes Henri Orrion en octobre 1943 (détail d’une photo). |
Il doit faire preuve d’autorité pour mettre à l’abri hors de Nantes les habitants les plus vulnérables. Après le bombardement du 16 septembre il décide de l’évacuation des enfantsvers des centres d’accueil situés dans les départements voisins. Ralentie par la mauvaise volonté de certaines administrations cette mesure n’est effective que le 22 septembre. Le bombardement du lendemain lui donne raison mais rend indispensable l’évacuation, non plus seulement des enfants d’âge scolaire, mais aussi de tous les enfants, des mères de famille non-salariées, des femmes enceintes, des vieillards et des infirmes.
Homme d’autorité il sait aussi être conciliant. Prévoyant que l’installation de 100 000 sinistrés dans les communes rurales poserait de lourds problèmes il incite les Nantais à aller s’installer dans les départements voisins où des structures d’accueil se mettent en place :
« Tous mes efforts ont tendu à éviter un repli massif dans les communes rurales de la Loire-Inférieure. Il y a lieu en effet d’en redouter les pires résultats du point de vue moral, du point de vue sanitaire et du point de vue économique. L’on ne doit pas oublier en effet que la Loire-Inférieure, bien qu’elle ne soit pas un département d’accueil, héberge déjà la presque totalité des 45 000 sinistrés de Saint-Nazaire… Il serait par conséquent impossible d’assurer de façon satisfaisante, l’hébergement, l’hygiène et le reclassement de la population nantaise dans le département même. Au surplus sa présence y aurait pour effet inévitable de contrecarrer absolument la contribution obligatoire des populations rurales au ravitaillement national ».
Le préfet voit juste mais il sait que les ouvriers et fonctionnaires qui travaillent à Nantes et y viennent tous les jours tiennent à rester avec leurs familles. Il accepte un état de fait qui ne lui convient guère et organise les transports pour faciliter les mouvements pendulaires des travailleurs : remise en service des voies ferrées comme Nantes-Blain, doublement des lignes de cars.
Lors de la rentrée scolaire, repoussée au 18 octobre, les 4/5 des élèves nantais sont repliés dans les écoles du département et les autres à l’extérieur de la Loire-Inférieure. Les communes d’accueil doivent ouvrir des classes supplémentaires dans des locaux de fortune (salles des fêtes, patronages…) avec des instituteurs venus de Nantes qu’il faut aussi loger.
Les pérégrinations d’un lycée
L’École Pratique de Commerce et d’Industrie de Saint-Nazaire (ECPI) avait, comme tous les collèges et lycées de la ville, fermé ses portes sur ordre du recteur de l’académie le 19 novembre 1942. Ses 300 élèves furent dirigés vers des lycées nantais : Livet, Vial… L’affaire prit du temps et aux vacances de Noël 1942, une centaine d’élèves seulement avaient intégré un établissement nantais, une centaine d’autres s’étaient débrouillés par leurs propres moyens et une autre centaine attendait encore.
Au lendemain du bombardement du 16 septembre 1943 tous les lycées nantais doivent évacuer la ville y compris les élèves de l’ECPI dont une partie des locaux qui les hébergeaient a été détruite. Le directeur, M. Nespoulos, choisit de replier son établissement à Guémené-Penfao où se trouvent déjà les machines de l’atelier de mécanique depuis le bombardement du 28 mars 1942. Reste à trouver des locaux dans un bourg où cantonnent des troupes allemandes et où affluent les réfugiés. Pour ce qui est des cours, il est prévu d’aménager deux classes à l’école de garçons et deux autres à l’école de filles. Les cuisines et les réfectoires seront installés au presbytère. Les ateliers fonctionneront dans deux garages et dans la salle de gymnastique du patronage, celle-ci recevant particulièrement l’atelier de forge et l’atelier de chaudronnerie. Le transfert de l’internat, qui fonctionnait jusqu’alors rue Désiré Colombe à Nantes, est plus problématique. Pour loger environ 200 jeunes on prévoit d’aménager 20 lits à l’école publique de garçons, 30 lits à l’école publique de filles, 25 lits au château de Tréguel appartenant à M. Bureau et 20 lits dans une autre propriété. Mais cela ne suffira pas ; on devra installer 4 baraquements près du vélodrome. Il faut aussi prévoir l’acquisition, pour le ravitaillement, d’une camionnette avec un chauffeur et plusieurs « hommes de peine ». Ceux-ci, ainsi que le personnel de service (cuisinières, femmes de ménage…) seront logés chez l’habitant qui subit déjà les réquisitions des Allemands.
L’installation du « Collège Technique », prend du temps. Le Phare de la Loire du 2 novembre 1943 annonce la reprise des cours pour dans trois semaines et appelle ceux qui veulent être internes à se faire connaître à M. Brossaud, poste restante à Guémené-Penfao. Rien ne presse ! La rentrée n’a lieu que le 7 février 1944 et la subvention pour acheter le premier baraquement destiné à servir de dortoir n’arrivera que le 27 mars 1944.
Les lycéens nazairiens, à la scolarité bouleversée, se retrouveront parfois sans professeurs. À la rentrée des vacances de Pâques, Jean Brossaud, professeur de sciences physiques et de mathématiques, n’est pas devant sa classe. Celui qui était l’un des principaux responsables de la Résistance dans le département a été arrêté le 18 avril 1944. Déporté en Allemagne, il meurt au camp de Neuengamme le 21 février 1945..
Début octobre, 100 000 Nantais sont réfugiés dans les diverses communes du département. Ils seront 130 000 au 1er janvier 1944. Les maires sont assaillis de demandes pour avoir des bons de chaussures, des points de textile, des bons de monnaie-matières pour l’achat des ustensiles de cuisine indispensables mais dont la délivrance est pratiquement impossible à obtenir dans des communes qui voient leur population doubler. Treillières, 1 470 habitants, accueille d’un coup 650 Nantais. La municipalité met en place un « Service des réfugiés » pour parer au plus pressé : trouver une famille d’accueil, scolariser les enfants, distribuer allocations et cartes d’alimentation.
La détresse des familles sinistrées ne laisse pas insensibles, dans un premier temps, les populations des campagnes. À Treillières, de toute l’année 1943, les deux quêtes qui rapportent le plus d’argent lors de la messe du dimanche sont celles pour les sinistrés de Nantes et celles pour les réfugiés. La bonne entente du début se fissure rapidement sur les problèmes du quotidien en particulier ceux liés aux tarifs des locations pour des logements inconfortables, parfois insalubres, et ceux encore plus aigus pour obtenir des produits alimentaires raréfiés par la population surnuméraire et dont les prix subissent la loi du marché brutalement appliquée dans les fermes : « Les réfugiés sont mécontents contre les agriculteurs qui cèdent leurs produits à des prix exorbitants » (Commandant de gendarmerie, 27/12/43).
Les pratiques et les comportements de certains paysans choquent les réfugiés. Quand les uns qui ont tout perdu sous les bombes s’inquiètent des moyens de survivre les « paysans qui ont dans les banques des dépôts de titres ou d’argent se sont inquiétés auprès des divers établissements de crédit de la valeur des moyens de protection adoptés contre les bombardements et les incendies » (Commissaire des R.G. 28/11/43). Tous les agriculteurs n’ont pas de dépôts dans les banques nantaises, tous ne s’enrichissent pas mais beaucoup font de bonnes affaires : « L’émission de 6 milliards du Crédit National a été couverte dans le département en quelques jours. Plusieurs banques et agences n’ont pu satisfaire toutes les demandes qui, pour la grosse majorité, émanaient des milieux paysans » (Préfet, 4/01/44).

| A Treillières les réfugiés sont enregistrés sur un cahier tenu par la municipalité avec leurs adresses à Nantes et sur la commune ainsi que leur catégorie pour les cartes d’alimentation. (AM Treillières) |
Le ravitaillement est difficile pour les Nantais réfugiés à la campagne. Ceux qui sont restés en ville (environ 130 000) connaissent une légère amélioration dans les semaines qui suivent les bombardements. La solidarité locale et nationale contribue à un approvisionnement satisfaisant malgré les difficultés matérielles pour acheminer et distribuer les produits. Sous la pression du préfet les commerçants qui avaient fui la ville reprennent rapidement leurs activités. « Decré » détruit rouvre quelques jours après dans une annexe voisine. Les cinq restaurants municipaux préexistants développent leurs activités pour les plus démunis et dans les entreprises, administrations, de nombreuses cantines et popotes sont mises en place pour les ouvriers et employés. Passé le temps de l’émotion et de la solidarité le quotidien du ravitaillement retrouve sa morosité avec ses maigres portions et ses pénuries répétées : pas de beurre la dernière semaine d’octobre ; pas de légumes secs en novembre et décembre ; vin distribué de façon aléatoire selon les quartiers…
Dans la ville sinistrée le travail reprend peu à peu. Là où il y a eu des destructions (chantiers navals, Brasserie de la Meuse) les ouvriers sont employés à déblayer. Ailleurs on travaille souvent au ralenti au gré de l’arrivée des matières premières. Au début du mois de novembre : « On peut estimer dans l’ensemble à 60% environ des effectifs normaux l’importance du personnel ayant rejoint son poste, le pourcentage global atteignant 70 à 80% pour le personnel masculin, mais ne dépassant guère 40% pour le personnel féminin » (Préfet 5/11/43). Le 1er janvier 1944, 90% de la main d’œuvre masculine et 70% de la main d’œuvre féminine ont repris une activité normale.

| Le Phare du 18 septembre 1943 : un peu d’information ; beaucoup de propagande. |
Certains quartiers de la ville ne sont plus que ruines et gravats qu’il faut déblayer pour retrouver des corps ensevelis, sécuriser les alentours, rétablir la circulation. Dès les premiers jours le préfet a reçu le renfort de mineurs venus de Teillé, Trélazé, Faymoreau. Il a sollicité de Vichy la participation des Chantiers de jeunesse de la zone Sud. Sont alors venues des équipes de Montmarault (Allier), de Brioude (Hte Loire), de Carcassonne. Il s’est également adressé au Secrétariat départemental à la jeunesse qui, du fait de son engagement marqué pour la Révolution nationale, n’a jamais eu beaucoup de succès en Loire-Inférieure : « Mais il a suffi de faire appel immédiatement à tous les jeunes gens de Nantes et des environs pour qu’ils viennent sur le champ s’enrôler dans les Équipes. L’activité de ces jeunes a été très précieuse. Bien que beaucoup d’entre eux fussent peu habitués à de durs travaux ils ont accompli la tâche à eux confiée avec un courage et un dévouement remarquables. Ils ont transporté des blessés et des morts, creusé des tombes, contribué au déblaiement, coopéré au déménagement du mobilier des sinistrés, collaboré au service d’ordre sans relâche et sans défaillance » (Préfet, 10/10/43).

| Une équipe des Chantiers de jeunesse venue participer aux travaux de déblaiements photographiée dans les rues de Nantes pour la brochure de propagande : « Nos villes dans la tourmente, Nantes, 16-23 septembre 1943 ». |
Ces nombreux jeunes débordant de générosité constituent un terreau de prédilection pour la propagande des mouvements collaborationnistes dont les adhérents se mettent aussi à la tâche espérant par la même occasion restaurer leur image auprès de la population encore sous le choc : « Parmi les mouvements de jeunesse de la zone nord à tendance politique, les jeunes du Parti Franciste et les Jeunes de l’Europe Nouvelle se sont fait remarquer par leur courage et leur endurance » (Préfet, 10/10/43).

| Papillons répandus par les Francistes après les bombardements : populisme, anti-gaullisme, antisémitisme. (ADLA 1693 W 107) |
Les bombardements de Nantes et les dégâts qu’ils ont provoqués deviennent un vaste champ de récupération politique. Les partis collaborationnistes de Nantes dont toutes les permanences ont volé en éclats sous les bombes (sauf celle de la LVF) mettent un instant leurs querelles internes en sommeil pour signer un manifeste condamnant l’attaque aérienne. 10 000 tracts sont distribués et des inscriptions sur les murs proclament : « Maudits soient les libérateurs ».
Le gouvernement, qui profite lui aussi de l’occasion pour dénoncer les Anglo-américains, envoie pour participer aux travaux de déblaiements un détachement de la Milice, que le préfet n’avait pas sollicitée, et que la population découvre.
Les Allemands après avoir participé à la lutte contre les incendies qui ravageaient la ville cherchent à détourner l’émotion de la population contre les Alliés. La Propagandastaffel diffuse de nombreuses photos de la ville en ruines légendées : « Après le passage des avions terroristes anglo-américains sur Nantes ». De son côté le gouvernement de Vichy édite une brochure de 36 pages abondamment illustrée et largement diffusée dans le pays intitulée : « Nos villes dans la tourmente, Nantes 16 – 23 septembre 1943 ».
Les Nantais ne se laissent pas séduire par les tentatives de récupération : « On enregistre dans la population nantaise une manifestation plus ouverte de son hostilité à l’égard des membres des groupements nationaux et cela malgré le dévouement dont certains ont fait preuve à la suite des bombardements » (Commissaire des R.G. 26/09/43). Par contre l’opinion publique qui admet les destructions d’objectifs militaires mais pas les victimes civiles ne reste pas insensible à une propagande qui joue autant sur la raison que sur l’émotion.

| Une tentative de récupération de l’émotion populaire suite aux bombardements. Affiche du Groupe Collaboration. (ADLA 48 Fi 42) |

| La propagande de Vichy cherche à retourner l’opinion contre les Alliés en insistant, dans une mise en scène d’épouvante, sur les pertes humaines et les dégâts aux biens civils causés par des bombardements censés viser des cibles militaires. (ADLA 48 Fi 39) |
Dans ce climat étrange fait de dévouement, d’émotion, de récupération le préfet organise le 3 octobre une cérémonie à finalité patriotique mais fortement marquée, au moment où le pays est très divisé, par un esprit de réconciliation nationale dont on ne sait s’il relève de Vichy ou du souhait revendiqué d’une Libération apaisée. Peut-être le préfet Bonnefoy doute-t-il lui-même de son initiative car il n’en fait aucune publicité. Il rapporte :
« Dans la ville douloureusement frappée et qui offre le cruel spectacle de tant et tant de ruines, j’ai voulu organiser, le dimanche 3 octobre, une cérémonie qui symbolisât l’union de tous dans le malheur autour de l’emblème national. À cet effet, j’ai sollicité et obtenu de l’autorité occupante l’autorisation de hisser le drapeau français sur la place de la préfecture. La cérémonie de l’envoi des couleurs a eu lieu à midi. Le service d’ordre était assuré par des détachements de chacune des formations ayant contribué, en des conditions périlleuses, à la lutte contre les effets des bombardements : Sapeurs-pompiers, Police urbaine, Police d’Etat, des détachements extérieurs, Gendarmerie, Défense passive, Croix-Rouge. Les autorités locales, ayant le préfet à leur tête, étaient présentes. Le Feldkommandant de Nantes absent de la ville s’était fait représenter par une délégation de trois officiers. Les couleurs furent hissées par un jeune des Chantiers de la Zone sud et un milicien. Après quoi, le Groupe de la Milice, sous le commandement du chef Arthus, et le groupe 38 des jeunes des Chantiers, sous le commandement du chef Tanan, défilèrent devant le drapeau au pied duquel s’étaient placées les autorités présentes. »
« Une telle cérémonie qui avait lieu à Nantes pour la première fois depuis l’armistice a été particulièrement précieuse dans les douloureuses circonstances présentes. Elle a élevé tous les cœurs et les a unis dans un même sentiment de ferveur et de dévouement patriotiques » (10/10/43).
Cet événement n’eut guère d’impact sur l’opinion si l’on en croit les Renseignements généraux : « La population n’en avait pas été prévenue et une cinquantaine de personnes seulement étaient présentes ; la plupart d’entre elles ont exprimé leur surprises, puis leur satisfaction et leur joie de voir flotter les couleurs nationales. Quelques réflexions désobligeantes à l’adresse de la Milice ont été entendues » (10/10/43).
Les Nantais, malgré les souffrances infligées, restent fidèles aux Alliés même si désormais rien ne sera plus comme avant. De mois en moi nos rapporteurs évaluent la répercussion de l’onde de choc sur les relations qu’ils entretiennent avec leurs libérateurs tant espérés.
3 octobre : « L’opinion qui était généralement favorable aux alliés s’est brusquement modifiée mais il est possible et même probable qu’avec le temps s’atténue ou même disparaisse l’hostilité qui s’est manifestée contre les anglo-américains, tout au moins chez ceux qui n’ont pas eu à souffrir directement des bombardements. En tout cas ces attaques n’ont rien changé à l’opposition des Nantais aux Allemands et à la Collaboration » (Commissaire des R.G.).
23 octobre : « Le ressentiment du public contre les anglo-américains à la suite des bombardements… est toujours très vif » (Commissaire des R.G.).
4 janvier : « La population nantaise, à la suite des bombardements des 16 et 23 septembre s’était montrée beaucoup moins favorable aux anglo-américains. Depuis lors elle leur a en majorité redonné sa confiance et sa sympathie » (Préfet).
Avec le temps tout s’évanouit… ou presque. Il reste toujours un fond de rancœur et gravé dans l’inconscient le traumatisme des bombardements qui rend insupportable un vrombissement de moteur d’avion ou la sirène d’une alerte. Ainsi le 5 décembre une alerte aérienne dure deux heures : « La ville a été survolée par de très nombreux avions et la DCA a réagi très activement » (Commissaire des R.G, 12/12/43). Pris de panique des habitants fuient une ville devenue trop angoissante.
Les malheurs des Nantais vont émouvoir le maréchal Pétain ce qui vaudra au maire, Henri Orrion, de recevoir la décoration créée par le régime pour honorer ses bons serviteurs (la francisque) et à la propagande de chanter les louanges du Maréchal. Le 16 octobre une délégation des maires de la région administrative d’Angers effectue un court séjour à Vichy. Huit maires de la Loire-Inférieure conduits par le préfet Bonnefoy sont présentés au chef de l’État. Le préfet rapporte : « Lors de mon entretien avec le Maréchal celui-ci s’est penché sur le tragique destin de Nantes et de Saint-Nazaire. Mr Orrion, maire de Nantes, a évoqué les heures douloureuses de notre ville. Le Maréchal fut visiblement affecté par la description des calamités qui ont frappé notre cité. Il épingla sa propre francisque sur le veston de Mr Orrion » (5/11/43).

| Le 16 octobre 1943 à Vichy le maréchal Pétain salue les maires de la région administrative d’Angers. Henri Orrion est le 2e en partant de la gauche. (ADLA 1673 W 82) |
À son retour le maire déclara « que l’honneur qui lui avait été ainsi fait s’adressait à la ville elle-même » (Commissaire des R.G. 22/10/43).
La presse locale, relatant cette audience, reprend les déclarations des maires reçus à Vichy qui, selon le commissaire des Renseignements généraux: « Sont unanimes pour exprimer la profonde émotion qu’ils ont ressentie devant le chef de l’État dont la verdeur, la parfaite lucidité d’esprit, l’à-propos, l’étonnante mémoire les a particulièrement frappés » (24/10/43).
Cette ode au Maréchal pas plus que la remise de la francisque n’eurent l’effet escompté : « Les comptes-rendus de presse sur les voyages et les réceptions ont été considérés par l’ensemble de la population comme ne présentant pas un grand intérêt » (Commissaire des R.G. 24/10/43). Les Nantais accablés sont las de tout : du régime, de la guerre… Ils n’aspirent qu’à une chose : la paix.

| La population est alors plus sensible aux problèmes d’alimentation qu’à une décoration au revers d’un veston. Cependant la francisque est restée épinglée dans la mémoire trouble de Nantes. (Le Phare, 19 octobre 1943) |
La population est lasse
Dans son rapport du 25 décembre 1943, le sous-préfet de Châteaubriant analyse ainsi l’état de l’opinion publique dans les derniers mois de 1943 : « La caractéristique dominante de l’état d’esprit populaire semble être depuis quelques semaines une lassitude croissante provoquée par diverses raisons ». Il énumère ensuite ces raisons que nous allons reprendre et développer en les éclairant des avis de nos autres rapporteurs.
Le sous-préfet invoque en premier lieu la déception causée par la prolongation d’une guerre, qu’après les succès alliés de l’été, on croyait voir se terminer à l’automne. Le retour de l’hiver ralentit la progression soviétique. Les Anglo-américains sont bloqués dans leur remontée de l’Italie par une puissante contre-attaque allemande. La guerre s’enlise et le doute s’empare des esprits : « L’espérance d’une victoire par la force des armes a quitté bien des esprits… Beaucoup pensent plutôt à la réalisation d’une paix de compromis amenée par la lassitude de tous les peuples en guerre » (Commissaire central de Nantes, 23/12/43).
Après la catastrophe qui a frappé Nantes, la Libération n’est plus une attente pleine d’espoir mais un moment redouté, angoissant : « On ne croit plus guère à un débarquement sur la côte atlantique. On l’appréhende cependant et la population unanime après les bombardements des 16 et 23 septembre désire plus que jamais être épargnée de cette épreuve » (Préfet, 5/11/43). À l’écoute des campagnes, le commandant de la gendarmerie signale : « La population qui croyait en octobre dernier à une fin proche de la guerre a maintenant l’impression qu’on lui a bourré le crâne » (27/12/43).

| Tract dénonçant la promesse non tenue de Churchill (représenté au verso) ramassé dans une rue de Nantes. (Coll. part.) |
Les journaux, la propagande française et allemande tentent d’exploiter cette désillusion. De nombreux tracts dénonçant les promesses d’une prochaine libération faite par les Alliés sont diffusés dans les lieux publics. Les passants les foulent au pied dans la rue pour les rendre illisibles note le commissaire des Renseignements généraux.
La deuxième raison invoquée par le sous-préfet de Châteaubriant pour expliquer la lassitude croissante de l’opinion publique est : « L’impression que l’occupation allemande devient chaque jour plus lourde. Les réquisitions de main d’œuvre confirment singulièrement cette thèse, de même que la présence de représentants de l’autorité d’occupation dans des réunions organisées pour une rentrée plus exacte des diverses impositions faites aux agriculteurs ».
L’assertion du sous-préfet à propos des réquisitions de main-d’œuvre demande à être nuancée en fonction du moment et des territoires concernés. À la suite des bombardements de Nantes les Allemands avertissent la population par voie de presse, le 22 octobre, que les départs d’ouvriers dans le cadre du STO prévus pour novembre sont suspendus. Des instructions ministérielles françaises mettent fin, temporairement, aux recherches des réfractaires enjoignant à ceux-ci de se présenter au Bureau du Travail pour être embauchés dans des usines françaises au service de l’Allemagne. Par contre, en novembre, les jeunes de la classe 1943 doivent se faire recenser pour le STO. On envisage de les envoyer, non pas en Allemagne, mais dans des chantiers situés sur le territoire français. Cela ne les convainc guère et seulement 195 sur 695 se présentent.
Les réquisitions de main d’œuvre auxquelles fait allusion le sous-préfet de Châteaubriant concernent essentiellement les ruraux. En décembre, les Allemands convoquent près de 2 500 cultivateurs des classes 1939 – 40 – 41, jusque-là épargnés par le STO, pour les envoyer travailler dans les chantiers de l’Organisation Todt de la côte. « Ces appels de jeunes gens ont créé un grand malaise chez les cultivateurs à qui on demande chaque jour de nouveaux apports de production » écrit le préfet dans son rapport du 4 janvier 1944 et il rajoute : « Le nombre de ceux qui ont répondu à la convocation est à ce jour infime et la majeure partie de ces jeunes gens vont vivre dans l’illégalité ». Sur 2738 convoqués 34 se présentèrent.
Comme le souligne le préfet, les jeunes sont de plus en plus nombreux à rejoindre la clandestinité. On l’a déjà dit, ils trouvent dans les fermes et les exploitations forestières du département (notamment en forêt de Juigné) un accueil complice. Peu à peu cependant l’opinion s’inquiète du devenir de ces réfractaires :
« Si les familles de ceux qui sont susceptibles d’être désignés sont généralement d’accord pour conseiller aux leurs de se soustraire à leurs obligations et de gagner le maquis, il est d’autres familles qui cessent d’approuver ou même de considérer avec indulgence ces départs dans l’illégalité de toute une fraction de la jeunesse française car en présence des actes de terrorisme où se trouvent associés réfractaires et repris de justice, elles s’inquiètent des graves conséquences que peut avoir aussi bien moralement que socialement la rupture brutale de ces jeunes avec les mœurs légales » (Commissaire des R.G. 14/11/43).
Les actes de « terrorisme » auxquels fait allusion le commissaire sont ceux que rapportent la presse et la propagande dans le souci de discréditer la Résistance. Le développement de grands maquis, surtout dans la zone Sud, amène les résistants à opérer des coups de main de plus en plus hardis contre l’occupant et les forces répressives de Vichy. Les maquisards et les réfractaires (qui ne rejoignent pas tous la Résistance) ont aussi besoin pour survivre d’argent, de nourriture… ce qui les amène à s’en prendre aux mairies, bureaux de Poste et parfois à des particuliers soupçonnés de s’être enrichis frauduleusement. Profitant de la confusion du moment certains clandestins se livrent à des actes crapuleux. La presse pratique l’amalgame pour déconsidérer l’ensemble de ceux qui ont pris le maquis et pour entretenir un sentiment de panique censé rallier la population au pouvoir.
« Pendant une assez longue période les actes de terrorisme ont été dirigés à peu près uniquement contre des membres de l’armée d’occupation ou des groupements nationaux. Aussi étaient-ils considérés par une notable majorité de la population comme des véritables actes de patriotisme ».
« Actuellement les victimes de ce terrorisme ne sont plus seulement les Allemands ou des individus ayant joué un rôle politique ou encore des fonctionnaires appelés par la nature de leur activité à courir un risque mais de paisibles paysans, de petits rentiers, des femmes sans défense. Devant la fréquence de ces attentats… l’opinion s’émeut grandement. Certaines personnes en arrivent à envisager avec inquiétude la fin de l’occupation qui pourrait être le déclenchement d’une véritable guerre civile » (Commissaire des R.G. 7/11/43).
Tous nos rapporteurs se font l’écho de cette inquiétude de la population à propos des attentats commis contre des particuliers et c’est une des raisons invoquées par le sous-préfet de Châteaubriant pour expliquer la lassitude de l’opinion. Celle-ci ignorant tout du fonctionnement de la Résistance ne sait s’il faut attribuer les attaques à des patriotes ou à de simples délinquants et subit l’influence de la presse et de la propagande qui profitent de ce trouble pour créer un sentiment d’angoisse dans un département où la police et la gendarmerie ne signalent, pour l’instant, que de très rares agressions contre les personnes. Le commissaire central de Nantes reconnaît lui-même : « Chacun se félicite du calme qui règne dans notre région » (23/12/43).
La Résistance à l’épreuve
Depuis le démantèlement des réseaux FTP au début de l’année 1943, les attentats contre l’armée d’occupation ou les installations stratégiques on quasiment cessé. L’activité du parti communiste se cantonne, vue de l’extérieur, à des distributions de journaux clandestins et de tracts, en particulier à l’occasion du 11 novembre.
Pour ce jour-là, 25e anniversaire de la victoire de 1918, deux appels à la grève dans les usines ont été lancés : l’un par le parti communiste pour une grève générale ; l’autre par la radio de Londres pour un arrêt de travail de 11 h. à 12 h. Les mots d’ordre furent entendus car : « Le nombre des grévistes a atteint la totalité des effectifs dans certains chantiers » (Préfet, 4/01/44). Quelques jours plus tôt, à l’occasion de la fête de la Toussaint « la population moins anglophile depuis les bombardements mais tout aussi germanophobe » selon le commissaire des Renseignements généraux, est allée fleurir les tombes des soldats français, anglais et belges au cimetière de La Gaudinière. Il signale aussi que : « Peu de visiteurs au contraire se rendent sur les tombes des soldats allemands. Les rares fleurs qui y ont été déposées formaient un contraste très net avec les tombes françaises, anglaises et belges. On y remarquait par contre des couronnes offertes par Mr le préfet, par la Ville de Nantes, par le Conseil départemental et par le Groupe Collaboration » (Commissaire central, 2/11/43).


Papillons anticommunistes diffusés par les mouvements collaborationnistes. (Coll. part.)
La Résistance, maintenant réorganisée en Loire-Inférieure dans le cadre d’un Comité départemental de libération et d’une Armée secrète dirigée par le général Audibert, collecte et envoie des renseignements aux Alliés, prépare des terrains où des armes, qu’il faut ensuite cacher dans des fermes amies, sont parachutées. Opérations dangereuses. En novembre, 29 containers cylindriques ayant contenu des armes, des munitions, des cigarettes… sont découverts à Fercé et à Soulvache où les équipes locales du réseau Buckmaster – Oscar les avaient cachés après leur parachutage. Le 30 novembre, en plein jour, un peloton allemand cerne un pâté de maisons de Châteaubriant pour y arrêter Marcel Letertre, chef adjoint du réseau pour la Loire-Inférieure, et d’autres résistants. Cet événement est une autre des raisons invoquées par le sous-préfet de Châteaubriant pour expliquer l’état d’esprit morose de la population : « D’autre part une certaine émotion s’est emparée de quelques éléments de la population castelbriantaise à l’annonce de l’arrestation d’une dizaine de personnes à Châteaubriant et dans les environs immédiats accusées d’avoir caché des armes parachutées ».
Au gré de la circulation de l’information, l’opinion découvre que ceux que la propagande appelle les « terroristes » sont de paisibles notables et pères de famille : leurs voisins. Au-delà de l’émotion, le témoignage de ces résistants si ordinaires, qui seront ensuite torturés et déportés, permet le renforcement de la solidarité entre patriotes et l’émergence dans les milieux, encore favorables à Vichy, d’une communauté de sentiments par hostilité contre l’occupant.
Le groupe de Châteaubriant n’est qu’un élément d’un ensemble plus vaste que la population ignore. À ce moment-là, dans les campagnes du département, 23 groupes de même nature se mettent en place. Ils se donnent parfois le nom de « maquis » même si leur fonctionnement est très différent de ceux organisés dans les régions montagneuses du pays. Ici, il s’agit souvent de groupes d’une dizaine de paysans, d’artisans, d’ouvriers augmentés de quelques réfractaires qui vaquent à leurs occupations professionnelles dans la journée et se retrouvent à l’occasion, dans un endroit isolé, pour réceptionner des armes ou s’entraîner à leur maniement. La coordination de tous ces groupes de résistants par les nouveaux organismes mis en place récemment dans la région (CDL, AS..) et les liaisons avec Londres ou Alger mettent en péril des combattants de l’ombre résolus mais, par la force des choses, inexpérimentés.
Des organismes de la Résistance la population ne connaît que ceux existant à Londres ou récemment installés à Alger, notamment le CFLN créé par de Gaulle. Elle en suit les prises de position, les décisions, les intrigues à travers les informations transmises par la BBC et celles, déformées, données par la presse aux ordres de l’occupant. En cette fin d’automne : « L’enthousiasme qui s’était manifesté dans la grande majorité de la population au lendemain de la formation du Comité de Libération s’est grandement atténué » (Commissaire des R.G. 28/11/43).
Cette désaffection tient à la représentation que les uns et les autres se font de de Gaulle. Celui-ci incarne depuis le début la résistance à l’occupant et rassemble, sur des valeurs de patriotisme et d’honneur dépourvues de tout engagement politique partisan, des Français venus de tous les horizons. Maintenant qu’il s’impose de plus en plus comme le chef de la France libérée ses choix politiques et tactiques mieux affirmés en déconcertent quelques uns.
Les anciens partisans de Pétain et de la Révolution nationale qui ont rallié le CFLN dans les pas du général Giraud s’inquiètent de voir celui-ci, qu’ils considèrent comme le garant des valeurs conservatrices dans les nouvelles instances, écarté du pouvoir.
L’annonce par Alger que les ministres et hauts fonctionnaires de l’État français seront poursuivis en justice, suivie de l’arrestation de Pierre Pucheu (ancien ministre de l’Intérieur en 1941), qui avait rejoint Giraud en Afrique du Nord, est perçue dans les milieux de l’administration et de la bourgeoisie comme une menace, une sorte de « terreur rouge » : « L’épuration faite en Afrique du Nord et qui atteint de nombreuses personnalités militaires et politiques connues pour leur patriotisme et leurs sentiments anti-communistes est considérée comme une nouvelle preuve de la main-mise des communistes sur le comité d’Alger » (Commissaire des R.G. 28/11/43).
Enfin, la reconnaissance du CFLN par les Alliés, dont l’URSS, et l’arrivée à Alger en octobre de André Marty, important dirigeant communiste, pour représenter le parti communiste français auprès du CFLN et siéger à l’assemblée consultative excitent l’anticommunisme de nos rapporteurs qui parlent, contre toute vraisemblance sauf à donner crédit à la presse collaborationniste, de : « La prépondérance prise par les communistes dans la direction des affaires et l’orientation suivie par le comité d’Alger » (Commissaire des R.G. 28/11/43 ; propos repris par le préfet dans son rapport du 4 janvier 1944). Le commissaire central évoque la « main-mise des communistes sur le comité d’Alger » (23/12/43).

| L’arrivée de A. Marty à Alger, l’arrestation de P. Pucheu et la mise à l’écart du général Giraud inspirent les papillons des mouvements collaborationnistes. (Coll. part.) |
Dans les milieux déjà très marqués par l’anti-communisme la nouvelle orientation donnée au CFLN par de Gaulle débarrassé de Giraud alarme : « La politique du CFLN qui tend à s’orienter nettement vers un appui total de la Russie soviétique produit une impression pénible dans les milieux bourgeois et cléricaux à tendance gaulliste » (Commissaire des R.G. 23/10/43). Le commandant de la gendarmerie rajoute : « Dans les milieux ruraux le danger bolchevique commence à être dénoncé et être entrevu. Les paysans ont un esprit de propriété très poussé » (27/12/43).
De Gaulle, général, homme d’ordre, attirait les milieux conservateurs patriotes ou déçus par Vichy ; de Gaulle, homme politique passant des alliances pour reconstruire la France avec tous les mouvements en lutte contre le nazisme, dont le parti communiste, les inquiète voire les repousse.

| Les tracts antibolchevistes de la propagande allemande sont toujours imprégnés du racisme inhérent au régime nazi. (Coll. part.) |
La propagande allemande et celle de Vichy vont tenter d’exploiter ce malaise qui touche une partie des gaullistes en lançant une grande campagne anti-bolcheviste dans le département. À la mi-décembre des affiches, des brochures, des tracts sont diffusés : « Cette propagande est généralement accueillie avec indifférence par la population et même avec mépris par la classe ouvrière. Les milieux commerçants et bourgeois l’accueillent sans sympathie mais ne restent pas indifférents devant le rappel du danger communiste » (Commissaire des R.G. 21/12/43).
En même temps, des conférences sur le bolchevisme sont organisées par la Propagandastaffel et des membres des partis collaborationnistes dans plusieurs villes : Clisson, Châteaubriant, Ancenis, Pontchâteau, La Baule, Guérande. Le sous-préfet de Châteaubriant signale que : « Le public déserte à peu près complètement les réunions » (25/12/43). À Ancenis, le 14 décembre, il n’y a que 27 personnes (dont 7 enfants) pour débattre de la question : « Serons-nous bolchevisés ? ».
Malgré le trouble qui les touche et le déchaînement de la propagande, les gaullistes des milieux conservateurs s’ils s’éloignent du CFLN ne se rapprochent pas pour autant d’un régime de Vichy qu’ils savent condamné. Ils restent plus que jamais cantonnés dans leur attitude coutumière : l’attentisme.
Le collaborationnisme entre déclin et radicalisation
Les bombardements de Nantes ont détruit les permanences des mouvements collaborationnistes, dispersé les militants, anéanti les ambitions : « Les milieux nationaux… estiment maintenant que l’Allemagne ne peut plus gagner la guerre et beaucoup ne dissimulent plus leurs inquiétudes, certains pensent surtout à leur propre personne et se demandent quel sera leur sort après le départ des Allemands » (Commissaire des R.G. 26/09/43). Ainsi : « Les dirigeants du Parti National Breton envisageant avec inquiétude l’effondrement prochain de l’Allemagne ont diffusé, dans le plus grand secret, des consignes à tous les membres influents du parti. Ceux-ci sont invités, dès maintenant à détruire leurs papiers, listes avec adresses et, en cas de débarquement, à quitter sur le champ le département » (Commissaire des R.G. 26/09/43).
La plupart des mouvements collaborationnistes cessent leurs activités ou fonctionnent au ralenti. Le Groupe Collaboration, toujours en proie à des règlements de compte internes, est réduit à quelques unités. Les « Jeunes de l’Europe Nouvelle » ferment leur permanence en décembre. Quand le PPF veut ouvrir sa nouvelle permanence au 131 rue Paul Bellamy « les habitants du quartier se plaignent de ce voisinage qu’ils considèrent comme dangereux » (Commissaire des R.G. 21/11/43). Lors de l’inauguration, le 20 novembre, il n’y a que trois adhérents présents. On repousse au lendemain : ils seront six pour inaugurer le nouveau local.
Quelques ultras de ces partis en déliquescence rejoignent un nouveau mouvement, le Groupement de combat d’action sociale, mis en place en novembre par James de Junquières avec comme objectif selon les Renseignements généraux : agir en collaboration étroite avec la police allemande pour la recherche des terroristes. Objectif qui, malheureusement, sera tenu.
Le collaborationnisme nantais est sur la pente irréversible du déclin mais aussi de la radicalisation pour ses rescapés. Seule la LVF continue à recruter dans sa nouvelle permanence de la place Saint-Pierre. Fin novembre, depuis sa création en 1941, elle en est à 160 engagements de volontaires pour aller combattre sur le front russe. Ses dirigeants font placarder dans la ville 400 affiches appelant à s’engager dans le régiment français de la Waffen SS. « Cette propagande a peu attiré l’attention du public qui feint pour le moins de l’ignorer. Quelques réflexions désobligeantes et souvent hostiles sont toutefois retenues de la part d’ouvriers et de jeunes gens » (Commissaire des R.G. 10/10/43).

| Affiche d’août 1941 appelant les jeunes gens à s’engager dans la Légion des Volontaires Français contre le bolchevisme pour aller combattre aux côtés des soldats allemands (dont ils portaient l’uniforme marqué d’un écusson tricolore) sur le front russe. (ADLA 48 Fi 37) |
Bombardements, rationnement, réquisition des jeunes gens, arrestations de résistants, menace d’un déchaînement de violence entre Français… la population prise dans un réseau d’angoisses est lasse de la guerre. Quelques uns, surtout chez les ouvriers et parmi les jeunes, manifestent leur rejet de l’Occupation et de la Collaboration à l’occasion des fêtes patriotiques mais la grande masse se réfugie dans l’attentisme. Attentisme qui chez certains se colore d’une solidarité complice avec la Résistance, peu fournie, régulièrement décimée mais toujours renaissante.
La grève de Pétain
Toute à ses difficultés la population se désintéresse habituellement des intrigues de Vichy. Si les liens sont définitivement coupés avec le gouvernement, où Laval fait l’unanimité contre lui, le cordon ne l’est pas avec celui qui incarne l’État. On s’intéresse toujours au sort du maréchal Pétain même si son étoile a pâli. À la mi-novembre celle-ci va retrouver un peu d’éclat. Une rumeur court le pays dont rendent compte nos rapporteurs :
« Les nouvelles anglaises, assez contradictoires d’ailleurs, indiquant tantôt que le Maréchal Pétain aurait donné sa démission, tantôt qu’il serait gravement malade n’ont pu manquer de créer une grande émotion » (Commissaire central, 20/11/43).
« L’opinion a été vivement émue à la nouvelle donnée par la BBC de la démission du Maréchal Pétain, information qui n’a été ni confirmée ni infirmée par la radio française » (Commissaire des R.G. de Saint-Nazaire, 20/11/43).
Cette rumeur de l’empêchement du chef de l’État provoque un regain d’émotion en sa faveur : « La population se montre très inquiète du départ éventuel du chef de l’État. On enregistre ce sentiment même chez des personnes qui critiquaient habituellement le Maréchal et devant l’incertitude du lendemain on appréhende généralement son départ qui serait considéré comme un malheur national » (Commissaire des R.G. 21/11/43).
Le mythe Pétain joue à plein. Le Maréchal redevient le père, le protecteur, le dernier rempart contre la main-mise totale des Allemands sur le pays par le biais des ultras de la Collaboration : « Beaucoup de Français, même parmi ceux qui reprochent au chef de l’État d’avoir signé l’armistice de juin 1940 plutôt que de se replier en Afrique avec le gouvernement, appréhendent un changement à la tête de l’État, changement qui pourrait amener au pouvoir Messieurs Doriot, Bucard ou Darnand qui n’ont pas la sympathie du public » (Commissaire des R.G. de Saint-Nazaire, 20/11/43).
Face à l’inquiétude et aux interrogations de la population Vichy oppose un mutisme total qui entretient le malaise : « Chacun se rend compte qu’il se passe à Vichy des événements importants… En présence du silence absolu des sphères officielles les imaginations travaillent et les bruits les plus divers circulent » (Commissaire des R.G. 5/11/43).
Les hypothèses avancées vont toutes dans le sens d’une réarticulation de Pétain avec son mythe en utilisant les représentations imaginaires du couple repoussoir (le bon Maréchal trahi par son âme noire, Laval) et celle du double-jeu.
« On considère de plus en plus que le Maréchal n’est pas libre et que l’incident du 13 novembre a été provoqué par sa résistance à céder à de nouvelles exigences allemandes acceptées par le président Laval » (Commissaire des R.G. 5/12/43).
« Parmi les bruits qui circulent il y a lieu de citer l’affirmation que le président Laval, d’accord avec les Allemands, envisage la mobilisation mais qu’il se heurte à l’opposition formelle du Maréchal » (Commissaire des R.G. 12/12/43).
Des bruits courent de tractations entre Vichy et Alger. On en veut pour preuve que : « Depuis quelque temps la radio étrangère s’abstient de critiquer le Maréchal » (Commissaire des R.G. 5/12/43).
La vérité est bien différente.
Pétain, instruit par l’exemple de l’amiral Darlan, qui se trouvant à Alger lors du débarquement des Anglo-américains fut reconnu par ceux-ci comme incarnant l’autorité légale sur place, et l’attitude du roi d’Italie qui, pour conserver son trône, « démissionna » Mussolini après le débarquement des Alliés en Sicile espérant s’attirer leurs bonnes grâces, imagine que lorsque les Américains débarqueront en France il pourrait s’entendre avec les libérateurs et garder le pouvoir pour peu qu’il fasse quelques pas dans leur direction. Disposant du pouvoir constituant confié par l’Assemblée Nationale le 10 juillet 1940 il prépare une constitution rétablissant un régime parlementaire, geste de bonne volonté qui lui redonnera pense-t-il une légitimité, puis envisage, le moment venu, d’écarter Laval successeur désigné mais trop compromis avec l’occupant. Ainsi, espère-t-il, les Anglo-américains, et tous les Français inquiets d’une révolution communiste, le garderont-ils à la tête du pays, au moins le temps de transmettre ses pouvoirs à un gouvernement d’union nationale incluant des hommes d’Alger et les moins compromis de Vichy. Cela lui permettrait aussi de sauver quelques acquis de sa Révolution nationale.
Le 12 novembre 1943 Pétain signe un acte constitutionnel qui remet, au cas où il viendrait à disparaître, son pouvoir constituant à l’Assemblée Nationale (Sénat et Chambre des députés) jamais réunie depuis le 10 juillet 1940 et enfin rétablie dans tous ses droits. Il prévoit de s’adresser aux Français le lendemain à l’occasion d’un message radiodiffusé pour les informer de l’acte constitutionnel qu’il vient de signer et leur annoncer que la rédaction de la future constitution est presque achevée.
Le 13 novembre, une demi-heure avant la diffusion du message, les Allemands prévenus par les bons soins de Laval interdisent à Pétain l’usage de la radio. Celui-ci proteste auprès du consul d’Allemagne qui vient de lui intimer l’interdiction : « Je constate le fait et je m’incline mais je vous déclare que jusqu’au moment où je serai en mesure de diffuser mon message je me considère comme dans l’impossibilité d’exercer mes fonctions ».
La « grève » de Pétain va durer un mois. Le 27 novembre les Allemands menacent de prendre directement en main les affaires de la France si le chef de l’État ne cède pas à leurs conditions : abandon du projet de constitution ; remaniement ministériel faisant entrer au gouvernement les partisans les plus ardents de la politique de Collaboration (Darnand, Henriot, Déat…) qui réorganiseront et épureront l’administration. Pétain tergiverse puis, alors que l’honneur lui commandait de démissionner, cède à toutes les exigences de l’occupant. Le 18 décembre il reprend ses fonctions à la grande satisfaction de Hitler pour qui il est encore le seul homme d’État français capable de faire accepter l’inacceptable à ses concitoyens.
On l’a vu, l’opinion publique ne sait rien de ce qui se trame à Vichy à la mi-novembre. Cependant l’entourage de Pétain diffuse sous le manteau le message interdit et la réplique du Maréchal au consul d’Allemagne. Un Nantais en remet un exemplaire au commissaire Sorgniard des Renseignements généraux le 1er décembre. Petit à petit, par le bouche à oreille, la population prend connaissance du contenu du message et des modalités de son interdiction. Aussitôt : « On enregistre une évolution favorable de l’opinion à l’égard du maréchal en même temps qu’une hostilité accentuée à l’égard du président Laval » (Commissaire des R.G 12/12/43). Le vieux maréchal, trahi par Laval, tenant tête aux Allemands ; pour l’opinion le personnage colle à son mythe et Pétain sort grandi de l’épreuve. Pour peu de temps.
Pas plus qu’ils n’avaient été informés de l’affaire du 13 novembre les Nantais ne sont prévenus du dénouement déshonorant du 18 décembre. À la veille de Noël ils attendent toujours des informations sur le sort du Maréchal. L’inquiétude du début tourne à l’incompréhension et bientôt à l’agacement : « On s’étonne du silence de Vichy. Beaucoup reprochent au chef du gouvernement et même au chef de l’Etat de ne maintenir aucune liaison avec la population » (Commissaire des R.G 26/12/43).
On espère que Pétain s’expliquera lors de son habituel message de Noël. Espoir déçu :
« J’ai l’honneur de vous rendre compte que le message de Noël du Maréchal était attendu par beaucoup de personnes avec une impatience d’autant plus grande qu’elles espéraient avoir de la bouche même du chef de l’Etat quelques précisions sur le différend survenu entre lui et le chef du gouvernement. Aussi ce message a-t-il été très écouté à la radio ou lu dans la presse. Il a beaucoup déçu, même les partisans du maréchal, à la fois par le silence total sur le sujet escompté et par le ton las et les paroles pessimistes ».
« On enregistre à l’adresse du chef de l’Etat de nombreuses critiques des ouvriers qui demandent des augmentations de salaires, de la bourgeoisie qui devant le développement des actes de terrorisme se plaint de l’insuffisance de la répression, des familles de prisonniers qui souhaitent la fin de la guerre et le retour des leurs, des membres des groupements nationaux qui considèrent que le Maréchal n’a plus d’autorité et a fait faillite » (Commissaire des R.G 28/12/43).
L’obsession du quotidien, la lassitude générale détournent à nouveau les Français du Maréchal. Même les plus fidèles mesurent leur soutien : « La population rurale a tout de même une certaine confiance dans le Maréchal » (Commandant de gendarmerie, 27/12/43).
L’embellie pétainiste a été de courte durée mais l’épisode a montré que le sort du vieux maréchal ne laisse personne insensible : l’imaginaire Pétain fonctionne encore. Terrible abus de confiance.
