Couverture : Nantes, place Royale en septembre 1943 (AMN 23 Fi 49)
Au Pays nantais sous l’Occupation 1940 –1944. Jean Bourgeon
De l’opinion des Français sous l’Occupation, on a surtout retenu les engagements marquants : la Résistance et la Collaboration. Cela laisse de côté 96 % d’acteurs silencieux qui choisirent de ne pas s’engager. Savoir ce que pensaient ces silencieux en Loire-Inférieure c’est l’objet de ce livre. Comment jugeaient-ils le régime de Vichy et son chef Pétain, ceux que l’on appelait « les terroristes » (les résistants), de Gaulle, l’occupant, les collaborationnistes, les Américains qui les bombardaient… ?
Après une défaite aussi soudaine qu’humiliante suivie d’un changement de régime politique et d’une occupation par l’ennemi, les habitants du Pays nantais sont confrontés à un quotidien fait de privations, de bombardements, d’attentats suivis de répressions sanglantes. Désemparés, leurs opinions échappent souvent à la rationalité du Français d’aujourd’hui confortablement installé dans ses schémas de pensée. On peut être fidèle au régime de Vichy tout en refusant sa politique de Collaboration. On peut être pétainiste tout en étant favorable à de Gaulle ou gaulliste tout en restant méfiant vis-à-vis des résistants locaux.
Ce livre restitue le passé dans toute sa complexité.
Nous remercions chaleureusement Jean Bourgeon pour son accord de la présentation de cet ouvrage par PEPITES44 en 12 articles visibles les uns à la suite des autres ou individuellement sur : https://revue.pepites44.com/category/02-namnetes
Nantes, Septembre 2013
Table des matières
Avant-propos
Juillet 1940 – Septembre 1940
Octobre 1940 – Janvier 1941
Décembre 1940 – Novembre 1941 Monsieur le Préfet aux champs
Janvier 1941 – Septembre 1941
Octobre 1941 – Décembre 1941
Janvier 1942 – Septembre 1942
Octobre 1942 – Février 1943
Mars 1943 – Septembre 1943
Septembre 1943 – Décembre 1943
Janvier 1944 – Mai 1944
Juin 1944 – Août 1944
Automne 1944
Conclusion
Abréviations utilisées
Sources
Bibliographie
Article (I) : Avant-propos, Avertissement, premier chapitre : Juillet 1940 – Septembre 1940
Avant-propos
Année après année, de commémoration en « devoir de mémoire », le passé frappe à la porte pour nous rappeler cette période 1940 – 1944 dite de l’Occupation. De discours en raccourcis journalistiques, d’approximations en simplifications pour les besoins de l’écriture cinématographique les enjeux se réduisent à une vision binaire (bien / mal ; résistants / collabos) qui oblige l’historien à s’interroger sur cette relation de ses contemporains au passé et (c’est le but de cet ouvrage) à restituer ce passé dans toute sa complexité en se penchant sur ce que furent les attitudes collectives des Français, des Nantais ici, au cours des années de guerre, comment elles évoluèrent et sous l’effet de quels mécanismes ?
Sur l’Occupation en Loire-Inférieure beaucoup a déjà été dit, écrit, en particulier sur les engagements antagonistes d’une minorité : les résistants et les collaborateurs. Nous avons choisi une approche plus large, plus approfondie, plus complexe prenant en compte les 96 % d’acteurs silencieux qui choisirent de ne pas choisir, de ne pas s’engager et se trouvent ainsi, aujourd’hui, privés d’un statut historique.
Nous avons porté notre attention sur la façon dont la masse disparate des habitants de la Loire-Inférieure, que par facilité de langage nous appellerons « les Nantais », observent, jugent le régime de Vichy, son chef, la Résistance, l’occupant et ses affidés les collaborationnistes, la marche de la guerre. Par effet miroir les Nantais nous donnent une image d’eux-mêmes dans la temporalité d’un quotidien difficile, confrontés aux choix douloureux du présent qui engagent l’avenir quand il faudra les assumer face aux générations suivantes.
Tenter d’élucider les phénomènes d’opinion c’est se heurter à de nombreuses difficultés.
Les Nantais déboussolés et meurtris par la défaite de mai-juin 1940 sont confrontés à une double crise :
- Une guerre perdue suivie d’une occupation militaire par une puissance fondée sur une idéologie qu’ils connaissent mal : le nazisme ;
- Une crise politique débouchant sur un nouveau régime niant la République et la démocratie sous la conduite d’un chef au passé glorieux.
Conflit externe (France / Allemagne) et conflit interne (partisans / opposants au régime) se combinent et interfèrent continuellement. Les Nantais vivent la réalité de ces conflits gigognes à travers les prismes déformants d’informations orientées et de leur imaginaire social, passant d’un sentiment à l’autre, mariant des opinions (gaulliste, pétainiste…) qui semblent au Français d’aujourd’hui inconciliables.
Faut-il parler des Nantais tant ils sont divers par les groupes sociaux, l’âge, la culture, tant ils sont divisés entre citadins et ruraux, sans parler pour chacun du poids des expériences ? Ceci met en échec toute tentative de typologie. Quand nos sources évoquent « les paysans », « les ouvriers », « les commerçants », « les milieux catholiques »… on croit tenir une réalité que les intéressés s’ingénient à brouiller tant les individus construisent et reconstruisent l’événement perçu selon des systèmes complexes où le mental et l’émotion jouent un grand rôle obligeant l’historien à la modestie sur la question des attitudes collectives sous l’Occupation.
Il n’y a pas une opinion publique. Elle est multiple et changeante. On peut y percevoir des idées forces, des courants mais qui évoluent. Il est difficile de la quantifier. Nos sources se contentent d’indiquer le plus souvent : « La majeure partie de la population » ; « La grande majorité » ; « Une minorité »… Quel poids donner, quel coefficient attribuer à « Une bonne partie de la population » ? Évaluer l’opinion publique est toujours chose délicate. À l’époque les observateurs ne disposent pas d’outils pertinents. L’IFOP, créée en 1938, est interdite de sondage pendant l’Occupation. Aujourd’hui malgré toutes les ressources de la sociologie et de la science des sondages les erreurs d’appréciation laissent parfois dubitatifs. Dans un pays occupé par l’ennemi et soumis à un régime autoritaire où tous s’entendent pour empêcher la liberté d’expression et manipuler l’opinion c’est encore plus difficile d’avoir une connaissance précise de celle-ci.
La presse n’est d’aucun secours. Instrument de propagande aux mains du pouvoir et de l’occupant elle nous en apprend plus sur les intentions des autorités que sur l’opinion qu’elles essaient de façonner. Comme on le verra la population ne lui accorde aucun crédit. Malgré tout, par ses excès ou ses silences, elle provoque et devient aussi objet d’opinion.
Avertis des difficultés et des limites de l’entreprise penchons nous sur les sources à notre disposition.
Comme les régimes qui l’ont précédés Vichy fait surveiller les citoyens par ses différents services de police afin de connaître, contrôler, prévenir, réprimer éventuellement, les mouvements hostiles. L’État français, s’il s’en méfie, est aussi à l’écoute de l’opinion publique persuadé que la réussite de la Révolution nationale et de la Collaboration passe par l’adhésion de la population. Surveiller – écouter : l’œil et l’oreille du régime dans le département c’est le préfet dont Pétain rehausse le prestige l’érigeant comme le seul représentant habilité de l’État au niveau local et, selon l’expression su secrétaire d’État à l’Intérieur, Marcel Peyrouton : « agent le plus efficace de notre résurrection nationale » (circulaire du 15/10/1940).
Tous les mois, ou tous les deux mois selon les époques, le préfet doit faire parvenir à Vichy un rapport sur l’état de son département selon un questionnaire établi le 12 juillet 1940 prenant en compte la situation administrative, économique, financière, sociale. Le 22 octobre le questionnaire gouvernemental est enrichi d’un nouveau chapitre concernant l’opinion publique : « Le gouvernement doit plus que jamais être constamment tenu au courant de l’état d’esprit public ». Les questions portent sur :
- L’impression produite par l’action générale du gouvernement du maréchal Pétain ;
- L’accueil réservé par la population à chaque décision importante ;
- Les réactions de la population devant les diverses propagandes ;
- Les rapports de la population avec les troupes d’occupation.
Par la suite le questionnaire s’étoffera, s’adaptera au fur et à mesure que Vichy sentira la population lui échapper.
Pour établir son rapport le préfet sollicite les sous-préfets de Saint-Nazaire et de Châteaubriant, le commissaire des Renseignements généraux, le commissaire central de police de Nantes, le commandant de la gendarmerie, les présidents de la chambre de Commerce et de la chambre d’Agriculture, divers hauts fonctionnaires en charge des Ponts et Chaussées, des Douanes… soit 35 personnes. Ce sont autant de rapports qui arrivent sur le bureau du chef de cabinet du préfet qui rédige une première synthèse, sorte de brouillon, que le préfet partagé entre le devoir d’informer ses supérieurs de la situation réelle de son département et le désir de ne pas déplaire annote, corrige, biffant ici, édulcorant là pour établir le rapport définitif qui sera envoyé à Vichy via la préfecture régionale d’Angers.
Les recoupements et comparaisons entre les rapports émanant des différents services avec la première synthèse réalisée par le cabinet du préfet puis avec la version définitive sont riches d’enseignements sur l’opinion des habitants du département mais aussi sur la construction du discours officiel et l’état d’esprit du préfet. Celui-ci quand il masque ou déforme la réalité pointe pour nous les vérités qui dérangent.

| Extrait du rapport de synthèse du 1e mai 1942 rédigé par le chef de cabinet. Le préfet a corrigé quelques passages. Ainsi la phrase : « Si le nouveau gouvernement ne bénéficie pas encore de la sympathie générale, il peut par des mesures… » devient, après rature au crayon bleu : « Le nouveau gouvernement peut par des mesures… ». (ADLA 1693 W 48) |
Est-ce à dire que les renseignements fournis par les fonctionnaires départementaux au ton plus libre, plus cru parfois, expriment mieux l’opinion de la population ? A ce niveau-là aussi les calculs carriéristes ne sont pas absents et il arrive que l’idéologie du rédacteur établisse inconsciemment une échelle de valeurs qui transparaît dans le rapport. La vigilance critique s’impose à chaque instant.
La qualité des sources officielles sur la surveillance de l’opinion dépend aussi de la condition de leur collecte.
Le commandant de la gendarmerie établit son rapport mensuel en s’appuyant sur les renseignements fournis par les brigades installées dans les cantons et rend mieux compte de l’état d’esprit des ruraux que les services de police concentrés dans les villes.
Les Renseignements généraux, même s’ils sont censés couvrir l’ensemble du département, travaillent essentiellement sur Nantes et sa banlieue, quelques inspecteurs étant occasionnellement détachés dans un canton pour préparer la visite du préfet ou enquêter sur quelque affaire. Les effectifs des Renseignements généraux nantais augmentent tout au long de l’Occupation permettant une couverture intéressante de l’opinion urbaine. En 1942 le commissaire principal peut compter sur 12 inspecteurs puis sur 29 en 1944. Ils sont divisés en équipes les unes spécialisées dans le renseignement politique avec un partage des tâches (mouvements collaborationnistes, parti communiste, syndicats…), les autres chargées des enquêtes sur le ressenti des événements, décisions, personnalités… en écoutant les conversations à la porte des usines, sur les marchés, dans les files d’attente des magasins, les cafés… Le sous-préfet de Saint-Nazaire tient ses informations de la police municipale et d’un commissaire des Renseignements généraux assisté de quatre inspecteurs. Le sous-préfet de Châteaubriant ne disposant d’aucun inspecteur des R.G. pour juger de l’opinion publique de son arrondissement ne peut compter que sur ses relations, en particulier avec les maires, mais reconnaît-il : « Ces conversations personnelles [sont] certainement dépourvues de la part de mes interlocuteurs de la sincérité dont ils hésitent à faire preuve en présence d’une personnalité administrative » (20/04/1944).
Faute de moyens et de méthode nos rapporteur, plus que de dresser un état précis de l’opinion publique au sens où nous l’entendons aujourd’hui sondages et analyses sociologiques à l’appui, font part le plus souvent de leurs points de vue, de leurs ressentis sur l’état d’esprit de la population. Toutes ces observations ne remettent pas en cause la valeur de nos sources mais imposent la prudence dans leurs interprétations.
Pour comprendre les réactions de l’opinion publique telles que nous les révèlent les différents rapports il faut faire un détour préalable par l’imaginaire social des Nantais, prisme à travers lequel ils vivent la réalité des faits et construisent leurs représentations mentales. À l’été 1940 il est peuplé des apports d’une histoire longue et de plus en plus agitée à l’approche de la guerre.
Dans les années 1930 la Loire-Inférieure est encore un département rural organisé, non sans réticences ni oppositions, autour de Nantes et de son extension portuaire Saint-Nazaire. Au conservatisme des campagnes né d’une longue opposition à la Révolution et entretenu par un clergé omniprésent appliquant un catholicisme intransigeant et intégral, s’oppose les tendances progressistes, les mœurs plus libérées des milieux urbains très diversifiés. Les tensions politiques sont d’autant plus vives que le Comité de la droite, qui organise le courant conservateur, est aux mains des royalistes dirigés par le marquis Henri de La Ferronnays, député-maire de Saint-Mars-la-Jaille et président du Conseil général. Même si les électeurs conservateurs et catholiques ne sont pas royalistes ils subissent l’emprise de ces notables grands propriétaires terriens qui en contrôlant les syndicats agricoles, la vie municipale et la presse rurale entretiennent refus ou méfiance envers la République et ses valeurs, rejet de la science et de la ville considérée comme lieu de perdition. Ville où les milieux républicains modérés sont déstabilisés par la montée de nouvelles forces politiques appuyées sur une classe ouvrière nombreuse et remuante.
En 1936, l’arrivée du Front populaire au pouvoir est perçue par le monde ouvrier comme une victoire mais dans les milieux conservateurs comme un retour de la Révolution française teintée cette fois-ci de bolchevisme. Les ruraux y voient une menace pour la propriété et la religion. Pour eux la guerre d’Espagne n’est que le prélude de la guerre civile qui frappera bientôt la France. La gauche et les milieux républicains, divisés sur la question espagnole, vivent le renforcement des ligues et mouvements d’extrême-droite dans la psychose du coup d’État. Lors de l’hiver 1937–38 une vague de délations déferle sur le département : espions, comploteurs, dépôts d’armes surgissent de l’imagination des républicains des campagnes angoissés par leur isolement dans un milieu conservateur hostile.
La montée des périls extérieurs loin de provoquer un réflexe d’union nationale exaspère et divise. Le souvenir obsédant de l’hémorragie de la Grande-guerre conjugué aux lourdeurs du vieillissement démographique incite les uns au pacifisme quand d’autres tiennent des propos guerriers. Les partis politiques sont en proie aux divisions. Le doute s’installe partout même chez certains partisans du système libéral qui regardent étonnés les succès des régimes fascistes et se demandent si un État fort ne vaut pas mieux qu’une démocratie libérale, si un chef n’est pas préférable aux inconstances du régime parlementaire. Beaucoup perdent leurs repères.
La signature du pacte germano-soviétique le 23 août 1939 suivie de l’entrée en guerre répand un goût amer de trahison et fait l’unanimité, toute tendance confondue, contre le parti communiste, interdit le 26 septembre. L’anticommunisme déjà important dans la région s’en trouve décuplé.
C’est à travers un imaginaire empli de ces clivages, de ces conflits, de ces doutes, de ces angoisses parfois venus de loin que les Nantais vont percevoir les événements des années d’Occupation et les interpréter en fonction de leur sensibilité propre.
Avant, ils subissent la « drôle de guerre » qui par son inaction, ses rumeurs, sa propagande fallacieuse « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts », crée une logique démobilisatrice et laisse la population désemparée face à la défaite écrasante, à la débâcle inattendue. En quelques semaines une puissance impériale, un État en apparence solidement en place s’effondrent disqualifiant d’un coup le régime, les hommes politiques et leurs discours antérieurs contredits par l’événement. Les Français se sentent trompés, abandonnés. Chacun a été atteint dans son amour propre, a perdu confiance en lui-même et dans la nation à qui il appartient.
La prise du pouvoir par Pétain en ce mois de juin 1940 donne à la population désemparée l’impression qu’elle peut échapper au vertige du vide. Un mythe s’installe que les Français mettront longtemps à désarticuler.
On ne peut comprendre les réactions de l’opinion nantaise, ses atermoiements, ses ambiguïtés pendant l’Occupation si on ne les met pas en perspective avec les évolutions qui se sont passées antérieurement.

| Cachet du commissaire central de police de Nantes portant l’effigie de la République qui a disparu du cachet du commissaire des Renseignements généraux remplacée par la francisque. (ADLA). |

Avertissement
L’opinion réagit aux événements locaux, nationaux, internationaux. En l’analysant nous déroulons l’histoire de la Seconde guerre mondiale vue de la Loire-Inférieure sans chercher à en faire un récit complet ni détaillé. Si pour faciliter la compréhension du lecteur des informations essentielles sont fournies nous ne revenons pas sur certains faits et personnages supposés connus de tous.
Nous avons choisi de présenter des citations nombreuses et parfois longues pour permettre de mieux apprécier la tonalité particulières de chaque rapporteur, les nuances de son style révélatrices des difficultés de sa tâche ou de ses ambiguïtés personnelles.
Les citations portent la date du rapport dont elles sont extraites pour juger du recul, pris ou non, par le rapporteur. Cela permet aussi d’apprécier plus justement la réaction de l’opinion surtout lors d’événements dramatiques (attentats, exécutions, bombardements…) où l’émotion, très forte au moment des faits, s’amenuisent plus ou moins vite avec le temps.
Tous les rapports utilisés sont conservés dans les cartons d’archives dont les cotes sont indiquées à la fin de l’ouvrage. Ils y sont classés année par année et mois par mois.
Juillet – septembre 1940
Les premiers mois de l’Occupation sont ceux sur lesquels les archives du cabinet du préfet nous donnent le moins d’informations quant à l’état de l’opinion publique. Il faut en effet attendre le 22 octobre 1940 pour qu’une circulaire du secrétaire d’Etat à l’Intérieur (Peyrouton) demande aux préfets de rajouter aux rapports qu’ils lui adressent sur la situation économique, sociale et administrative de leur département une rubrique intitulée : « Mentalité de la population ».
Même si l’opinion publique n’est pas encore un sujet d’observation et que l’on ne mentionne pas systématiquement ses réactions face aux événements nationaux et internationaux comme on le fera par la suite les préfets et ceux qui les renseignent (sous-préfets, chambres de commerce, services de police…) font allusion parfois, lors de l’évocation des conditions de vie de la population, à l’état d’esprit de celle-ci.
Le choc de la défaite
Les habitants de la Loire-Inférieure, comme les autres Français, ont vécu la Drôle de guerre dans l’illusion de la victoire. C’est incrédules qu’ils apprennent l’offensive allemande du 10 mai 1940 sur la France, la Belgique, le Luxembourg et la Hollande. Ils n’en mesurent pas la fulgurance, la presse sous contrôle minimisant ou falsifiant la réalité. La guerre va leur arriver par le train d’abord y compris dans les campagnes où les anciens omnibus sont remis en service pour l’occasion. Il s’agit de réfugiés venant de Belgique puis du Nord de la France, familles désemparées qui racontent une défaite mais que l’on n’entend pas. Le 5 juin les Allemands franchissent la Somme, l’armée française est en déroute, l’ennemi entre à Paris le 14 juin. Le gouvernement français réfugié à Bordeaux se déchire. Paul Reynaud, président du Conseil, démissionne le 16 juin. Le maréchal Pétain le remplace ; il a 84 ans.
| Juin 1940 : les autorités d’occupation appellent au respect de l’ordre sous peine de sanctions. (ADLA 1693 W 59) |

Le pays est en déliquescence. Par toutes ses routes il se vide de sa substance. C’est l’exode : 8 à 10 millions de personnes fuient devant l’armée allemande. À Nantes, jour et nuit, camions, camionnettes, autos couvertes de matelas et de paquets, charrettes, bicyclettes, foule compacte de piétons portant valises, poussant landaus, charrettes à bras, brouettes… dévalent la route de Rennes et se ruent vers le sud. L’armée en retraite se mêle à cette cohue avec les véhicules les plus disparates : bateaux du Génie d’Angers, auto-mitrailleuses belges, chasseurs ardennais cyclistes… Emporté par ce tourbillon l’État-major quitte Nantes imité par la Banque de France, qui emporte tous ses fonds, et la Trésorerie générale qui brûle avant de partir 25 millions de billets privant banques et administrations de numéraire.
Le mercredi 19 juin, en fin de matinée, les premières unités motorisées allemands entrent à Nantes par la route de Rennes.
Plus tard, le préfet écrira : « La pénétration allemande s’est opérée peu de jours avant l’armistice, comme une promenade. Le petit nombre de destructions et les pertes infimes de vies humaines ont surpris les gens qui s’attendaient à une résistance à tout prix ».
Si l’envahisseur n’a pas eu à combattre une armée française en déroute, ses avions n’en bombardèrent pas moins les nombreuses troupes anglaises présentes dans la région et alors en train de se replier sur Saint-Nazaire. A Blain une vingtaine de maisons sont détruites le 17 juin faisant 19 morts ; à Saint-Nazaire et Mindin d’autres maisons sont bombardées dans la nuit du 19 au 20 juin ; il y eut 12 morts. Plus grave : le 17 juin les bombardiers allemands coulèrent au large de Saint-Nazaire le navire Lancastria où venaient d’embarquer pour l’Angleterre environ 5000 soldats britanniques. Plus de 3000 périrent. Cruelle amnésie préfectorale.
Le 19 juin à Nantes c’est une population sous le choc de la défaite qui regarde, au bord du trottoir, passer les vainqueurs. Ceux-ci se regroupent place Saint-Pierre, rue du Roi-Albert, sur les cours Saint-Pierre et Saint-André. Des badauds s’approchent, risquent quelques mots. Les caméras de la propagande allemande filment la scène.
Robert Badinter, alors âgé de 11 ans et demeurant rue du Château, se souvenait en 2006 : « Dans le silence de la ville désertée, j’ai entendu arriver le side-car. Les soldats se sont arrêtés. L’un d’eux a enlevé son casque. Je les ai entendus éclater de rire, un rire immense, qui m’a poignardé le cœur. C’était le rire du vainqueur. Je l’entendrai toute ma vie. » (Journal Ouest-France)
| L’Occupation est aussi une dépossession du rythme intime du quotidien. (AMN 6 Fi 3942) |

Le soir à 18 h sur ordre du commandement militaire allemand les cafés ferment. Déjà dans l’après-midi les bureaux de Poste ont été fermés et le téléphone coupé. Collées sur les murs des affiches imprimées en Allemagne annoncent : couvre-feu de 22 h à 6 h. Le lendemain 20 juin une nouvelle affiche apprend aux Nantais qu’il leur faut régler leurs horloges à l’heure de Berlin et avancer le couvre-feu à 20 h c’est-à-dire 18 h heure ancienne. Le commissaire des Renseignements généraux écrit au préfet que l’imposition du couvre-feu a été acceptée « sans récrimination ».
La fin du mois de juin se passe dans la confusion, y compris au plus haut niveau départemental. Edmond Duméril, interprète de la préfecture écrit dans son journal[1] : « Dimanche 23 juin – Le préfet, M. Leroy, m’a déclaré qu’il ne comprenait rien à la situation : samedi à 18 h 50 l’armistice a été signé avec l’Allemagne mais il ne l’est pas encore avec l’Italie. Le général de Gaulle, passé en Angleterre, s’est élevé hier contre la capitulation et a formé un cabinet à Londres. Il a été destitué aussitôt par Pétain. Il y aurait en Algérie un troisième gouvernement français avec Paul Reynaud ».
Le téléphone et le télégraphe sont coupés, les journaux ne paraissent plus. Seule la radio permet de garder le contact avec le monde extérieur mais la radio française se tait le 26 juin. Les Nantais ne savent rien des conditions de l’armistice ou d’une éventuelle reprise des combats.
Dans les campagnes les troupes allemandes ont pris possession des services publics des petites villes et des gros bourgs, occupent les bureaux de Poste pour se réserver téléphone et télégraphe, bloquent le trafic ferroviaire, interdisent ou limitent la circulation automobile.
Bloqués dans leur fuite 250 000 réfugiés s’éparpillent dans le département. Il faut les loger, les nourrir. On réquisitionne les écoles et les bâtiments publics que les Allemands n’occupent pas. Les maires sont débordés. Ils doivent faire face à l’exaspération d’une population en plein désarroi et aux exigences de l’occupant. « La méconnaissance par les Allemands de l’organisation administrative française les avait amenés les premiers temps à ne reconnaître que l’autorité des maires » écrit le sous-préfet de Châteaubriant qui rajoute, le 20 juillet : « Les Allemands semblent considérer les Français comme leurs employés, sans vouloir admettre qu’ils dépendent toujours du gouvernement français et ont pour mission de défendre les intérêts des populations civiles ». Pour des propos trop vifs envers un officier allemand le sous-préfet de Châteaubriant est arrêté et incarcéré du 29 juin au 2 juillet.
Les cartes d’alimentation
Les conditions de l’armistice, l’appel du général de Gaulle, la poursuite de la guerre entre l’Allemagne et l’Angleterre… aucun document officiel ne nous renseigne sur ce qu’en pense ou dit la population. Celle-ci privée de journaux et encore peu habituée à écouter les radios étrangères se concentre sur les problèmes du quotidien.
Fin juin, dans les grandes villes, l’économie qui s’était figée lors de l’invasion ne redémarre pas. La paralysie des transports en est la cause principale. Si quelques ponts ont été détruits (Mauves, Thouaré…) les réseaux ferroviaires et routiers, les ports de Nantes et de Saint-Nazaire sont intacts. Mais l’occupant, pour des raisons militaires, bloque la circulation et puise abondamment dans les stocks de carburants. Au-delà des moyens de transport, la pénurie d’essence et de pétrole menace la pêche et ses industries dérivées (conserveries) ainsi que les boulangeries que le préfet incite à revenir aux fours à bois.
| 27 juin 1940 : couvre-feu, hausse des prix, rationnement… s’imposent dès les premiers jours comme des permanences de l’Occupation. (ADLA 1693 W 59) |

La pénurie menace aussi les produits importés (sucre, café, savon, huiles…) et le charbon qui vient ici à 90% d’Angleterre. Précieux charbon qui sert aussi bien à l’industrie (forges de Trignac…) qu’aux transports (locomotives) à la fabrication du gaz de ville et aux besoins domestiques (cuisine, chauffage). Les industries métallurgiques de Nantes et de Saint-Nazaire « entièrement consacrées aux travaux de la guerre… sont maintenant complètement arrêtées » (président de la Chambre de commerce). Les Allemands ayant réquisitionné tout le ciment disponible pour leurs besoins militaires, les travaux publics sont aussi à l’arrêt. Le chômage se généralise.
La fuite de la Banque de France et de la Trésorerie générale provoque une pénurie monétaire que le préfet essaie de conjurer en créant, le 22 juin, un « Institut départemental d’émission de papier monnaie » qui permet dans un délai très court de satisfaire les besoins de la population et des établissements de crédit. Jusqu’au 12 juillet, date du retour de la Banque de France à Nantes, 150 000 millions de francs sont émis.
| Juin 1940 : le reichsmark a désormais cours obligatoire à côté du franc. (Coll. part.) |

| Billets émis par le département de la Loire-Inférieure en juin 1940 pour faire face à la pénurie monétaire provoquée par la fuite de la Banque de France (Coll. part.) |

Mais le franc est concurrencé par la monnaie de l’occupant. Dès le 19 juin l’armée allemande a fait apposer sur les murs, dans tout le département, des affiches annonçant que le reichsmark aurait désormais cours obligatoire en France : 1franc = 5 pfennigs. Les soldats allemands touchant 2 marks par jour (plus la haute paye de combat quand il y a alerte) peuvent à peu de frais dévaliser les magasins. « Dans tous les magasins la demande a été et continue d’être très active à ce point que beaucoup déjà sont sur le point d’être vides de leurs marchandises » écrit au préfet le trésorier payeur du département le 18 juillet. Le président de la Chambre de commerce renchérit : « L’armée d’occupation fait des achats considérables avec les reichsmarks distribués aux soldats. De ce fait certains approvisionnements, notamment d’articles féminins sont totalement épuisés » (26/09/1940).
Plus que la pénurie de lingerie féminine ce qui inquiète la population des grandes villes de Loire-Inférieure c’est la hausse des prix et la raréfaction de certains produits de première nécessité. Outre les besoins des très nombreux réfugiés et des dizaines de milliers de prisonniers de guerre français entassés dans les camps de Châteaubriant et de Savenay il faut aussi faire face à la « grande absorption des troupes d’occupation qui se procurent directement chez les producteurs » (sous-préfet de Saint-Nazaire, 26/09/1940). Le porc disparaît des étals, les prix de la viande, du lait, du beurre s’envolent. A leur arrivée les Allemands ont confisqué, comme prises de guerre, toutes les marchandises stockées sur les terre-pleins et magasins du port ; en particulier 22 000 fûts de vin d’Algérie destinés à la consommation locale.
Le 29 juin, malgré les récriminations de certains commerçants le préfet « considérant que les circonstances exigent une stricte économie dans la consommation des denrées alimentaires » fixe des rations « fournies aux consommateurs au moyen de tickets figurant sur les bons annexés à la carte d’alimentation ». Les rations sont encore consistantes : 750 grammes de sucre par personne et par mois ; 700 grammes de pain par jour pour un travailleur de force ; 850 grammes de viande par semaine… Elles ne tarderont pas à maigrir et à faire du ravitaillement une préoccupation quotidienne et une cause permanente de mauvaise humeur.
Dans les campagnes, la population composée très majoritairement d’agriculteurs souffre moins des problèmes du ravitaillement selon le sous-préfet de Châteaubriant : « Si l’occupation pèse lourdement sur les ressources locales, si les échanges sont ralentis ou même supprimés, le vieux pays de La Mée reste cependant une région privilégiée par rapport aux autres. Pouvant vivre en économie fermée il n’a connu que peu des répercussions économiques de la guerre et même l’occupation n’a pas apporté pour sa vie de perturbations profondes » (25/09/1940). Il reconnaît cependant que dans un pays d’habitat dispersé où les villages sont desservis par le « camion du grossiste qui vient de temps en temps approvisionner la chétive épicerie » la raréfaction du carburant et la rareté des laissez-passer distribués par les Allemands prive la population de certains biens de consommation habituels.
| Soldats français prisonniers au camp de Choisel (Châteaubriant) en juillet-août 1940. (Coll. part.) |

Si le même sous-préfet de Châteaubriant évoque dans ses rapports la mise en place, aux portes de la ville, d’immenses camps de prisonniers de guerre où s’entassent selon son estimation 35 à 40 000 soldats français, il ne dit rien sur les sentiments de la population à leur égard ni sur le « Comité d’entraide aux prisonniers » mis en place, pour leur venir en aide (et permettre à certains de s’évader), par des anciens combattants de 1914-18 : Jost, Fourny, Birien, Blot… Une action de solidarité et déjà de Résistance qui tranche avec cette remarque faite par le préfet de Nantes dans un rapport au gouvernement de Vichy : « Les anciens combattants n’ont pas vu sans douleur succomber un pays qu’ils avaient, il y a 20 ans, défendu avec tant de persévérance, de courage et de grandeur. Quelques uns s’en prennent aux combattants de cette guerre » (12/11/1940).
Ce même préfet rapporte que : « Une grande partie de la population n’admet que difficilement notre défaite… L’orgueil national traditionnel des Français n’a rien perdu de sa force malgré les humiliations récentes ». Sans doute… mais ils sont encore peu nombreux à le manifester. En dehors des anciens combattants du Comité d’entraide aux prisonniers de guerre lancés dans une vaste entreprise d’évasions on relève à Nantes et dans les environs, à partir du 28 juin, des fils télégraphiques servant à l’ennemi coupés, des affiches appelant à faire confiance aux soldats allemands lacérées. Les autorités d’occupation, alertées par ces premiers signaux et craignant une réaction patriotique dans une population encore abasourdie, interdisent toute manifestation le 14 juillet. Rien ne se passera.
Le sacrifice de la démocratie
Le 3 juillet « Le Phare de la Loire », le quotidien le plus lu dans le département reparaît mais, selon le commissaire des Renseignements généraux les lecteurs font déjà preuve de scepticisme : « Les articles de presse n’apportent que peu de nouvelles concernant les événements. Les communiqués officiels allemands et italiens sont toujours lus avec une certaine réserve surtout que nombre d’habitants écoutant les émissions radiophoniques constatent que les nouvelles venant d’autres pays sont assez discordantes » (9/11/1940).
| Propagande destinée d’abord aux réfugiés. Elle veut donner une image rassurante de l’occupant en contradiction avec le vécu de la population qui subit couvre-feu, réquisitions… (AMN 6 Fi 1665) |

C’est donc à travers une presse locale, déjà sous le contrôle de la propagande allemande et des radios françaises et étrangères parfois difficilement captées que les Nantais apprennent le bombardement par l’aviation anglaise de la flotte française à Mers-el-Kebir (3 juillet) qui fit 1297 victimes parmi les marins français et le vote des pleins pouvoirs au maréchal Pétain (10 juillet) par les députés et sénateurs réunis à Vichy qui mettait fin au régime républicain et à la démocratie en France. Du ressenti de Mers-el-Kebir les rapports préfectoraux ne nous disent rien. Quant à la fin de la IIIe République le commissaire des Renseignements généraux écrit au préfet : « Le vote de l’Assemblée nationale adoptant la révision de la Constitution, la nomination du Maréchal Pétain chef de l’État a été bien accueilli par le public. Les premiers actes du nouveau gouvernement concernant la déchéance de leur nationalité aux Français ayant quitté le territoire sans ordre et sans raison valable a été favorablement commentée par l’opinion » (12/07/1940). Le préfet rajoutera dans son rapport de synthèse : « On peut enregistrer un accord presque complet au sujet du régime politique supprimé ».
Ce rejet de la IIIe République et plus généralement de la politique, identifiée aux débats parlementaires, aux rivalités de partis, aux divisions de l’opinion correspond à une certaine culture française aussi vieille que la démocratie : l’antiparlementarisme. La défaite militaire l’exaspère et le légitime en lui fournissant les boucs émissaires que la population recherche face au désastre et que le nouveau régime lui désigne : les hommes politiques dont les rivalités, les égoïsmes ont conduit le pays à la ruine.
En région nazairienne la population est plus partagée sur la nouvelle donne politique selon le sous-préfet: « Un certain scepticisme existait dans les masses ouvrières et rurales au moment de la constitution du gouvernement du Maréchal Pétain… Certes aucune critique n’a jamais été formulée contre la personnalité du Maréchal Pétain qui est unanimement respectée. Il n’en était pas de même de certains de ses collaborateurs » (10/11/1940).
Alors que tout vient de s’effondrer autour d’eux, l’armée, l’État et ses institutions les Français humiliés et désorientés trouve en Pétain du fait de son passé de vainqueur, de son prestige, de son grand âge gage de sagesse, le « point fixe » selon l’expression de René Rémond auquel ils se raccrochent. Il représente pour eux une certaine image de la France, la puissance victorieuse de 1918, victoire bien illusoire pourtant, mais cette illusion les empêche de voir la réalité de l’homme, de ses convictions réactionnaires et de ses jeux politiques troubles.
Dans le sillage du Maréchal beaucoup, surtout dans les campagnes, abandonnent une République encore mal installée au village et, dans le chaos des événements, acceptent de sacrifier la démocratie au principe du « chef », lui seul étant capable d’affronter une situation exceptionnelle et d’assurer la protection des populations quand tout a failli. La lutte contre les institutions républicaines sera par la suite une obsession de Vichy et un ferment de division de la société.
| La propagande construit une représentation de Pétain chef et père et stigmatise, par opposition, les hommes politiques de la IIIe République qui ont failli. (ADLA 15 Fi 998) |

Le temps du mal-vivre
À la fin du mois de juillet l’occupation allemande s’installe dans la durée et les Nantais s’essaient à une nouvelle normalité.
Les Allemands ont terminé leur découpage régional (la Loire-Inférieure est rattachée à Angers), organisé leur zone et commencé à rapatrier les réfugiés sauf ceux des zones interdites du Nord et de l’Est (il reste 10 000 réfugiés à Nantes). Début septembre ce sont les prisonniers de guerre des camps de Châteaubriant et de Savenay qui sont déportés vers les stalags allemands.
En cette chaude fin d’été les Nantais doivent s’habituer au mal-vivre. Malgré la remise en service des réseaux de transport et des récoltes abondantes la pénurie s’installe dans les villes. À la mi-septembre le prix du beurre à Nantes passe de 26 francs à 32 francs la livre et l’on voit des queues se former devant les magasins. En cause : le manque de carburant, les réquisitions allemandes et le marché noir. Le 17 septembre des cartes de charbon sont mises en circulation. À la fin du mois c’est le sucre qui a disparu des cafés et restaurants remplacé par la saccharine. La pénurie d’essence vide les villes de leurs voitures ; « c’est la revanche de la bicyclette » titre « Le Phare de la Loire » le 22 août. Indice révélateur : les vols de vélos augmentent de façon spectaculaire.
Privées de matières premières et de sources d’énergie les entreprises s’arrêtent ou tournent au ralenti. Dans les chantiers navals les ouvriers, occupés à des travaux accessoires (fabrication de gazogène), ne font plus que 30 heures par semaine. Le 30 septembre on recense 10 733 chômeurs dans le département. À Nantes on lance en août un programme de grands travaux : extension du service des eaux, comblement de l’Erdre.
Aux difficultés économiques s’ajoutent l’angoisse d’une guerre qui continue dans les airs. Régulièrement des avions anglais viennent bombarder des sites stratégiques (dépôts de carburants de Donges et Roche-Maurice, aérodrome…) provoquant en réplique les tirs de la DCA allemande. L’imperméabilité de la ligne de démarcation gêne la vie économique mais joue aussi sur le moral de ceux qui sont sans nouvelles de parents ou d’amis vivant en zone Sud.
Comment cette population malmenée est-elle informée et vit-elle la guerre qui bourdonne autour d’elle : bataille d’Angleterre (8 août-31 octobre) ; tentative de débarquement de troupes gaullistes à Dakar (23 septembre) ? Les rapports du préfet n’en disent mot. Ils n’évoquent pas davantage les coupures de câbles télégraphiques et les lacérations d’affiches allemandes dont la répétition manifeste chez certains un esprit de résistance alors que d’autres s’accommodent de la présence de l’occupant comme en témoigne ce passage d’un rapport du commissaire des Renseignements généraux adressé au préfet : « La population nantaise n’accorde aucune sympathie aux troupes d’occupation et évite autant que possible toute relation d’un genre amical avec elles. Beaucoup de personnes sérieuses regrettent également l’attitude de certains tenanciers de cafés qui par esprit commercial accordent certaines complaisances à des militaires fréquentant leurs établissement et dans lesquels il est permis aux consommateurs d’assister à certaines manifestations contraires à la morale » (9/11/1940).
[1] Journal d’un honnête homme, présenté par Jean Bourgeon Éditions de l’Albaron, 1990.
à venir : Au Pays nantais sous l’Occupation 1940 –1944 Jean Bourgeon (II)
Octobre 1940 – Janvier 1941
https://revue.pepites44.com/2025/12/04/au-pays-nantais-sous-loccupation-1940-1944-jean-bourgeon-ii/
